Le président Obama a décidé d’envoyer des troupes supplémentaires, les Britanniques aussi, Sarkozy se tâte et pour une fois, c’est une position adéquate. L’armée pakistanaise a déclenché une offensive contre les Talibans sans qu’on ne puisse savoir les promesses de résultats, ni du reste les résultats car toute guerre, toute intervention policière, tout ce que l’on veut ayant commerce avec la domination, se sert de l’information comme appui logistique dans la bataille. Bref, nous ne savons que quelques bribes. Mais une chose semble acquise, l’Occident, c’est certain, ne peut pas perdre cette guerre mais il ne peut pas la gagner non plus, sauf en choisissant deux options, exterminer l’adversaire ou alors tenter de signer une paix qui ne sera pas pire que les conséquences d’une poursuite du conflit. Rester quelques décennies en Afghanistan n’est pas raisonnable, coûteux, en hommes et en finances. Terminer de conflit en quelques années est une idée raisonnable pour tout stratège, mais seulement après avoir ingurgité deux bouteilles de Scotch. Cela dit, l’Occident est tout à fait capable de gaspiller des moyens et de sacrifier des hommes, militaires ou civils, pour rester cinquante ans en Afghanistan, copiant de ce fait la situation d’Israël face aux Palestiniens. Ni l’Occident en Afghanistan, ni Israël au Moyen Orient, ne pourront gagner la guerre en imposant leurs exigences.
Pourquoi la bataille ne peut être gagnée ? Les stratèges de l’armée sauront l’expliquer et d’ailleurs, ils le savent. C’est tellement un lieu commun que même dans un livre de philosophie politique écrit dans les années 1960 on parvient à l’explication. Dans son traité sur le partisan, Carl Schmitt traduit très bien quelques ressorts majeurs ayant conduit à la perte les Français en Indochine. L’armée française se trouva face à une cohorte mobile de partisans, appuyés logistiquement par des puissances (Chine, Russie) leur conférant les moyens techniques pour mener la bataille, alors que sur le terrain, la stratégie des partisans a visé au démantèlement social, minant à la fois l’opinion bourgeoise occidentale tout en montant les populations locales contre l’ennemi qui, dans sa rage conquérante, ne fait que peu de cas des locaux. Au bout du compte, les partisans recrutent et leur nombre s’accroît. Ainsi, la guerre coloniale d’Indochine fut perdue par les Français, dans un contexte de l’Après Guerre assez sensible. Mais on retiendra une chose. Les autochtones ont gagné avec la sueur, le sang et la passion de l’identité.
La situation en Afghanistan est comparable à celle de l’Indochine à une différence près, les moyens mobilisés par l’OTAN sont sans commune mesure avec ceux de l’armée française en Indochine. C’est à la fois l’avantage et le problème. L’avantage parce que l’Occident ne peut pas perdre comme en 1956 ; l’inconvénient parce que le carnage risque de perdurer des décennies. Les Talibans n’ont pas le soutien des grandes puissances, c’est sûr. Mais ils disposent d’une adhésion des populations, de moins en moins en sympathie avec les Occidentaux, au vu des dégâts collatéraux. Les Talibans peuvent recruter, et de plus, ils disposent maintenant de moyens financiers importants grâce à la culture du pavot (et un peu d’argent de poche octroyé par les services secrets italiens). C’est ce qui rend un peu nouveau ce conflit par rapport à l’Indochine de 1950. Même sans appui de puissances régionales, les Talibans peuvent s’en sortir grâce aux multiples trafics d’armes et à un environnement qui n’a rien de la sécurisation dans des territoires quadrillés comme l’Europe, la Chine, les Etats-Unis. Les contrées entourant l’Afghanistan sont perméables à tous les trafics et c’est ce qui donne aux Talibans les moyens de résister pendant des décennies.
On peut comprendre que les Occidentaux n’aient pas envie de perdre la face. Mais le sort semble joué, car il y en aura, des morts, parmi les civils et les forces de l’OTAN, et l’opinion publique aura de plus en plus de difficultés à supporter ces jeunes soldats morts pour une cause qu’ils ne comprennent plus, malgré la propagande aussi efficace que celle pour la pandémie ou la taxe carbone. Des morts et tant d’argent gaspillé alors que les moyens manquent dans tous ces pays pour contenir la tectonique sociale et l’apartheid économique galopant. Il n’y a plus qu’une seule solution, négocier le retrait sans perdre la face. L’opinion est prête mais le principal obstacle, c’est l’orgueil de nos dirigeants. Après la pandémie de l’indécence, voici le conflit de l’indécence, qui gaspille et tue les gens. Il est temps d’en sortir. Alors Barack, sache que tu seras jugé sur l’issue de ce conflit. Quelques années. Après il sera trop tard.

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