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La Chute...

Abidjan, avril 2011... Le régime du président sortant ivoirien agonise... Les combats font rage dans les rues de la capitale.. Gbagbo, accompagné de ses plus proches partisans, s'est réfugié dans son bunker, situé dans les jardins de la résidence présidentielle.. A ses côtés, Simone, sa femme, refuse de l'abandonner.. Tandis qu'à l'extérieur la situation se dégrade, Gbagbo vit ses dernières heures et la chute du régime...

Ce synopsis mis à jour de l’actualité brulante de ces dernières heures, est tiré du film « Der Untergang » ou « La Chute » du réalisateur Oliver Hirschbiegel sorti en 2004 et nominé aux Oscars 2005, décrivant assez brillamment les ultimes instants du IIIe Reich.. Parallèle saisissant entre deux destins qui divergent sur bien des points mais donc la fin est toute aussi spectaculaire et inattendue.. Hitler s’est donné la mort, Gbagbo lui s’est écrié à l’approche de ses geôliers d’aujourd’hui : « ne tirez pas ! ».. Lâcheté ou héroïsme, dans les deux cas, le débat ne fait que commencer et il survivra à de nombreuses générations.. Il faut avouer que depuis des semaines, on a suivi avec plus ou moins de passion l’écroulement d’un régime que certaines puissances, détentrices de l’ordre moral, du juste et du vrai, avaient estampillé de « nocif à la démocratie ».. Laurent est pris ! Laurent est pris ! Les images de joie de quelques abidjanais sautillant devant les caméras rappellent bien des souvenirs au spectateur attentif, l’euphorie de la fin de Saddam avant l’apocalypse, l’hystérie tunisienne avant l’enlisement démocratique, l’ivresse égyptienne avant la douloureuse désillusion.. Il n’est jamais bon de célébrer autant la disparition d’un régime, ca porte la poisse, les révolutionnaires depuis 1789, de Cuba à la Chine en passant par l’Angleterre cromwellienne, en savent quelque chose..

Ceci dit, permettez-moi de revenir assez brièvement sur certaines incohérences qui se sont empilées au fur et à mesure de l’urgence médiatique les unes sur les autres.. Hier encore, on nous certifiait que les forces favorables à Laurent avait gagné du terrain, qu’ils avaient réussit à repousser assez curieusement les ex rebelles passés entre temps du statut de mercenaires à celui de forces républicaines, une transition aussi rapide que leur progression militaire depuis quelques jours digne de l’épopée sanglante de l’Allemagne hitlérienne, que ces mêmes forces pro Gbagbo étaient à quelques encablures de la résidence de l’ambassadeur français à Abidjan, et que l’on s’acheminait vers un enlisement redouté.. Mais c’était sans compter sur la Providence qui dans un coup abracadabrantesque à sortir de son chapeau la prise du boulanger ivoirien terré dans un bunker que la légende disait ultra sécurisé, tout ceci en quelques battements de temps.. C’est sans doute là ce qu’il convient de nommer le miracle ivoirien.. De qui se moque-t-on au final ? Des sombres cathodicovores que nous sommes, implicitement imbéciles et brillants fainéants, incapables peut-être d’être doté du moindre sens de l’analyse, gloutons de cette information que l’on voudrait professionnelle et donc impartiale, qui nous est raconté.. Que des forces dites républicaines, affiliées à Alassane aient été d’un amateurisme sidérant durant le siège du bunker du président sortant Laurent, qu’elles aient battues en retraite épuisées et apeurées ainsi que l’on été les troupes napoléoniennes en Russie, et qu’en quelques heures, elles ont retrouvé le génie et la puissance nécessaires qu’il aurait fallu pour capturer l’imposteur comme on aime si bien à nous le présenter, ce n’est pas seulement aussi fort que les plus palpitants scenarios des blockbusters hollywoodiens, c’est une histoire infantilisante que l’on dirait écrite par des conteurs de conneries.. La France, dans sa croisade drapée du manteau écarlate de la démocratie et de la liberté des peuples assujettis à des bouchers sanguinaires, a réfuté avec fermeté toute implication directe dans l’arrestation du président sortant ivoirien malgré les premières déclarations vite oubliées de son ambassadeur sur le terrain qui allant dans une vantardise toute gauloise s’en orgueillait.. Alors pour faire court, comment des forces aussi incompétentes que celles d’Alassane auraient pu mener sans le soutien appuyé des forces spéciales françaises un tel raid sur le bunker imprenable de Gbagbo ? Comment comprendre les explications qui tentent à dire que la force Licorne n’aurait qu’ouvert les portes du bunker et laisser d’autres parachever une action dont ils ignoraient par ailleurs tout du déroulement ? Comment se laisser convaincre que la France était dans son rôle définie par la résolution onusienne de protection de civils et de destruction d’armement lourd, lorsqu’elle a pris d’assaut le dernier retranchement de Laurent pour le livrer à ses adversaires ? Y avait-il des armes lourdes dans la chambre du président Laurent ? Ou des populations civiles en danger de mort dans le bureau de ce dernier ? De qui se moque-t-on ? Des idiots que nous sommes, handicapés du cerveau, vidés de toute intelligence, ou des broussards sortis tout droit de la primitivité la plus élémentaire ? Sans doute.. 

Les viva s’élèvent pour acclamer la prise de l’usurpateur ivoirien, les discours élogieux déroulés avec une telle aisance que l’on penserait que ce qui vient de se passer est une victoire de la liberté alors que des milliers de familles sont dans le deuil, que des milliers de femmes, d’enfants, d’hommes ont été massacrés dans la furie bestiale des forces belligérantes, y compris par celles qui se sont autoproclamées impartiales dont les pilonnages massifs des zones urbaines n’ont pas manqué de faire des victimes, même si pour des grands spécialistes invités sur les plateaux de télévision ce sont là de simples « dommages collatéraux » ; que cette partie du peuple ivoirien qui a voté massivement et soutenu Laurent a peur de subir dans les jours à venir, quand les cameras se seront détournées des malheurs ivoiriens pour des charniers plus chauds et que les télévisions étrangères auront pliées bagages et s’envoleront tels des charognards vers d’autres cieux, une véritable chasse à l’homme, des règlements de compte inévitables au vu des rancœurs accumulées et de la haine manifeste sera menée dans la discrétion qu’une telle vengeance impose sous le regard silencieux des gourous de la démocratie sanglante.. Les félicitations d’usage des chancelleries occidentales saturent la moindre parcelle de l’espace médiatique, le prince de l’Elysée aurait même eu un long entretien avec son désormais officiel homologue ivoirien, Alassane.. Peut-être lui aura-t-il prodigué de précieux conseils quant à ses décisions prochaines, car le prince fort de son expérience dans la gestion post-conflits sociaux, ces grèves interminables qui font l’identité française, a-t-il une certaine légitimité à accompagner les premiers pas de cette nouvelle page de l’histoire démocratique ivoirienne.. Ou bien serait-ce pour s’assurer que le brillant pantin, ex transfuge du fond monétaire international, ne déviera pas de sa mission première : sécuriser les intérêts français dans ce pays qu’il connait si bien puisqu’ayant été le Premier Ministre si servile d’un Président-Père de la Nation particulièrement attaché à plaire au patriarche gaulois.. Dans tous les cas, ce n’est pas demain que l’on verra partir la force Licorne de Cote d’Ivoire, les raisons officielles ne manqueront pas, de la consolidation de la fragile démocratie à la mission humanitaire, les prétextes pour une colonisation durable sont légions, pour le grand malheur du peuple ivoirien.. Ne soyons donc point rabat-joie, joignons-nous à la célébration populaire, oui populaire même si ce n’est que quelques partisans d’un camp qui font le plus grand tintamarre, en son temps Laurent ne faisait pas dans la modestie, après tout c’est de bonne guerre.. Prions donc avec ceux qui en ont encore la force, ceux dont les voix ne se sont pas encore tues et noyées dans la colère ou dans le mainstream, levons nos yeux vers le ciel nuageux et implorons dans une communion fraternelle (sic) que la paix revienne définitivement dans ce pays trop longtemps meurtri par ses luttes intestines.. En attendant Godot..

Que faire de Laurent ? A cette question, plusieurs scénarios.. Le premier est qu’il soit jugé dans son pays pour crimes graves, ce qui ne serait pour de nombreux ivoiriens que justice.. Le problème avec ce scenario, c’est qu’il offrira à coup sûr à Gbagbo une tribune pour dénoncer et vilipender l’imposture de son ennemi juré Alassane – une histoire d’usurpateurs usurpés, crier à la manipulation mafieuse des réseaux de ce monstre froid que l’on appelle affectueusement « Francafrique », incarner aux yeux d’une Afrique déchirée un nationalisme résistant et ainsi devenir un martyr.. Sans parler, du risque majeur d’implosion nationale et de l’échec très ennuyeux de la réconciliation des ivoiriens voulue par les nouveaux dirigeants, anciens seigneurs de guerre.. Quelque soit le lieu de son jugement, à la Cour Pénale Internationale ou à Abidjan, le procès Gbagbo sera celui du néocolonialisme et de l’Occident, dans une stratégie de rupture toute vergèsienne.. Les conséquences d’une telle décision seront fortement néfastes pour la pérennité de la paix, et sans oublier que la manifestation de la justice étant celle de la vérité – dans son sens originel, le risque de boomerang pour Alassane dont les mains semblent souillées de quelques crimes tout aussi graves paraitrait à moins d’un simulacre de procès inévitable.. Ce qui est clair, c’est que la tenue du procès souhaité principalement par nos bienveillantes organisations non-gouvernementales internationales est d’une irresponsabilité à la hauteur de l’exceptionnalité de la crise ivoirienne.. Ce qui n’est pas de leur part particulièrement surprenant.. Une option que le fringuant Alassane fraichement installé dans le fauteuil présidentiel semble avoir privilégié..

Le deuxième scenario consisterait à accorder une amnistie générale et l’assurance aux différentes parties engagées d’une impunité moralement répréhensible mais nécessaire comme cela s’est fait en Afrique du Sud avec dans le temps un travail de vérité historique, unique moyen d’apaiser durablement les esprits.. Une telle décision amènerait à se poser la question du coté judicieux de laisser Laurent résider dans son pays, à moins d’obtenir la garantie qu’il ne s’immisce plus dans les affaires internes, une possibilité aussi réaliste que de voir le Sahara actuel recouvert de neige.. Gbagbo est allé trop loin dans l’affirmation de sa posture de résistant, d’opiniâtre, avec des décennies passées dans les maquis de l’opposition, pour se laisser mourir dans le silence des vaincus.. Dans le cas où une forme de rébellion continuerait le combat malgré l’allégeance de nombreux officiers et gradés des anciens loyalistes à Alassane, il ne faudrait pas être surpris que l’ancien président en devienne la figure emblématique.. L’envoyer en exil à l’étranger de force serait contre-productif, surtout si le pays d’accueil fut l’un de ses indéfectibles soutiens à l’instar de l’Angola..

L’on a assisté ces dernières heures à l’arrestation d’un homme qui aura combattu aussi longtemps que possible, en vain, ce que beaucoup ont qualifié de putsch constitutionnel venu de l’extérieur, il aura cru jusqu’au bout tenir et s’épargner l’humiliation d’une capture dont les circonstances restent floues, contradictoires.. L’impression est également donnée que le principal vainqueur de cette crise ivoirienne est le mensonge, la manipulation.. Et donc d’avoir le sentiment terrible que ce 11 Avril 2011, ce n’est pas seulement la fin de règne d’un président fusse t-il le pire de tous, mais la Chute de la notion même de démocratie, souillée par les croisades d’un autre temps, dans une sorte de folie inquiétante, sidérante.. La Chute des valeurs universelles qui obligent au dialogue entre les protagonistes, la Chute de la légitimité des Nations Unies dans le rôle de gardien de la paix et de la liberté, car avec un tel niveau d’impartialité l’Organisation internationale première s’est complètement décrédibilisée aux yeux d’une humanité dépitée par tant d’excès, de reflexe militariste comme si les diplomates avaient été remplacés par les généraux.. La Chute de l’ordre moral occidental brouillé par ses propres contradictions, consolidant les frustrations de tous ces peuples massacrés sans que cela ne puisse l’émouvoir, renforçant la colère des hommes simples qui souhaiteraient plus de cohérence mais surtout plus d’humilité.. La Chute de l’idée même de liberté dans des pays à qui on ne semble offrir aux peuples que son ombre illusoire..

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