C’était le 12 juillet 1993, très exactement : ce jour-là, le citoyen italien que je suis officiellement, et que j’ai toujours voulu rester malgré cette culture française dans laquelle je suis né, laissait Milan, chef-lieu de la Lombardie et capitale économique de l’Italie, où j’habitais depuis un peu plus d’une dizaine d’années, pour s’en retourner vivre à Paris, berceau historique des Lumières et, comme tel, idéale patrie des droits de l’homme.
La raison de pareil choix existentiel, cause d’un exil qui, pour délibéré qu’il fût, me parut toujours douloureux, d’autant que je fis moi aussi de Milan, à l’instar autrefois d’un certain Stendhal, ma ville de prédilection ? L’accession à sa mairie, le 20 Juin 1993, de Marco Formentini, l’un des majeurs représentants, en ces fatidiques années-là, de la « Ligue du Nord », ce parti régionaliste et séparatiste, provincial et xénophobe, sinon franchement raciste, que présidait déjà avec une main de fer, ne tolérant aucune contestation possible à l’encontre du culte de sa personne, le très fanatique Umberto Bossi.
Mais si, la mort dans l’âme, je quittai alors Milan, où je travaillais pourtant pour de prestigieuses institutions (professeur au Centre Culturel Français, collaborateur de l’important quotidien « Corriere della Sera » et directeur éditorial de la maison d’édition « Sugarco », où je publiais notamment, à côté des grands dissidents soviétiques et chinois, le meilleur de l’intelligentsia parisienne), c’est que j’avais déjà pressenti que cette ascension au pouvoir, au sein de cette riche métropole qu’est la capitale lombarde, d’un parti aussi peu fréquentable, sur le plan idéologique, que celui de cette « Ligue du Nord », précisément, serait bientôt suivie, inévitablement, d’un parti tout aussi peu recommandable, sur un plan plus strictement politique, au niveau national.
Et patatras : c’est là, très ponctuellement, ce qui se passa moins d’un an après puisque c’est le 9 mai 1994 que Silvio Berlusconi, alors chef tout puissant de « Forza Italia », parti de centre-droit rebaptisé ensuite « Maison de la Liberté » (« Casa della Libertà »), fut officiellement nommé, après avoir remporté les élections législatives, Président du Conseil des Ministres (c’est-à-dire, en termes français, Premier-Ministre), rendant dès lors, du moins pour moi, l’air d’Italie, nation devenue soudain trop étriquée à mes yeux, irrespirable.
La suite, malheureusement pour mon pays, mais aussi, plus généralement, pour l’Europe elle-même, on la connaît : dix-huit ans, quasiment, de pouvoir presque ininterrompu de la part de cet honteux symbole, parfois à la risée du monde entier, de la médiocrité, quand ce ne fut pas une plate vulgarité, la plus affligeante !
Cette consternante faillite politique de l’ère Berlusconi, sans même parler de son néant culturel, elle a, du reste, une cause, hélas, bien précise : c’est que ce milliardaire corrompu, aussi minable intellectuellement qu’omnipotent économiquement, prétendait gouverner les affaires de l’Etat comme il dirigeait, en incurable narcissique et invétéré mégalomane qu’il est demeuré, sa très lucrative holding financière, la « Fininvest », et son empire médiatique, « Mediaset », ou, pis encore, son très onéreux club de football, l’AC Milan, où évoluèrent, probablement sans se douter que leur astronomique salaire provenait aussi de quelque obscur mais efficace réseau mafieux, les plus grandes stars internationales du ballon rond.
Il est fort à parier, d’ailleurs, que ce soit à ces premières amours, le foot justement, que ce pathologique obsédé du pouvoir, outre de la juvénile fesse, qu’est Berlusconi retournera tôt ou tard, le temps de se refaire une virginité auprès des plus abrutis de ses supporters, en politique ; et la plus nauséabonde qui soit puisque cet inavoué mais clair nostalgique de Benito Mussolini, que les fascistes de jadis surnommaient pompeusement le « Duce », est, aux dernière nouvelles, déjà en train de s’acoquiner à grands renforts de tonitruantes lettres aussi privées que suggestives, espérant ainsi mieux préparer son futur retour aux affaires, avec l’extrême droite !
Mais, à Dieu ne plaise, nous n’en sommes, heureusement, pas encore là, même si une saine vigilance reste bien évidemment, et plus que jamais, de mise. Aussi ce 12 novembre 2011, jour de la très officielle démission de Silvio Berlusconi de son inamovible poste de Premier-Ministre, marquera-t-il donc pour moi, comme pour beaucoup d’autres de mes compatriotes, qu’ils vivent à l’étranger ou non, une date historique.
Car, dix-huit ans et quatre mois, jour pour jour, après mon triste départ d’Italie, je peux peut-être, maintenant que mon pays se voit enfin débarrassé de ce sinistre bouffon aux allures de mauvais Pinocchio, penser à mon retour, après autant d’années d’exil consenti, dans ma belle et immortelle patrie : celle qui vit naître en 1957, avec le « Traité de Rome », signé depuis les hauteurs du capitole de cette Ville Eternelle justement, les prémices de l’Union Européenne elle-même !
DANIEL SALVATORE SCHIFFER*
*Philosophe, auteur de « Le Dandysme - La création de soi » (François Bourin Editeur, Paris).

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