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La communication en Europe : anglais ou traduction ?

Ce sont deux façons différentes de concevoir le dialogue interculturel, illustrées par Presseurop d’une part, qui a choisi la traduction, et l’association NRC Handelsblad-Politiken - Der Spiegel, d’autre part, qui a choisi l’anglais.

 
L’absence de média européen, d’opinion publique européenne, de débat citoyen ou politique à l’échelle européenne, commence à être commenté.
 
Le sociologue A.DE Swaan parle de « vide européen », belle formule rapportée dans un article de Courrier international N°970, intitulé « A quand un « European Herald tribune » ? ».

Il existe naturellement de grands journaux dont l’influence dépasse largement leurs frontières linguistiques (type Financial times), ainsi que de nombreux sites qui essaient de développer un débat citoyen - Cafébabel, Europeanvoice, Le Taurillon - mais, selon ce même article de Courrier international, ces sites ont tendance à privilégier le point de vue bruxelllois.

Et, surtout, cela reste marginal, peu développé ; ce n’est pas encore un réflexe qui verrait des millions de personnes de toutes langues et nationalités consulter chaque matin au petit déjeuner, ou fidèlement chaque soir leur forum européen favori pour suivre l’actualité européenne.

En outre, les éditorialistes, faiseurs d’opinion et « intellectuels » à la française, qui pourraient faire vivre un tel site avec des débats de haut niveau, demeurent confinés à leur pays, à leur langue, que ce soit volontairement ou pour un ensemble de raisons matérielles : carrière, renommée médiatique à télévision nationale, ou encore désintérêt de la chose européenne.

Il est intéressant de noter que les médias qui tentent de pallier ce manque le font selon deux conceptions radicalement différentes de la communication européenne : les uns privilégient l’anglais, les autres - la traduction.

1. Le quotidien néerlandais NRC Handelsblad, le journal danois Politiken et l’hebdo allemand Der Spiegel ont lancé début 2009 un site d’info commun en anglais, « publishing in english ».
Leur projet est présenté sur cette vidéo (en anglais).

« This video explains the partnership between NRC Handelsblad and Spiegel Online. »

Pardonnons au deputy editor of news NRC Handelsblad cette métaphore pour moi choquante
« The european esperanto which is english », car l’espéranto est une langue internationale, il n’existe pas d’espéranto européen ou asiatique, pas plus qu’africain.

« NRC International, the English-language web version of the Dutch newspaper NRC Handelsblad, will be expanding its cooperation with other English-language websites in Europe and the Netherlands.

Alongside the existing partnership with Spiegel Online, the English-language section of the website of the German magazine Der Spiegel, NRC Handelsblad has undertaken a new partnership with the website of the leading Danish newspaper Politiken. In the Netherlands, NRC will work together with the website of Radio Netherlands Worldwide (de Wereldomroep). »
NRC Handelsblad

Apparemment, ils se sont déjà fait la main en ouvrant ponctuellement des forums anglophones à l’occasion de l’élection d’Obama :

« NRC International has already organised such chats in English with Spiegel Online, on the credit crisis and the election of Barack Obama as the new US president. »

Ils envisagent aussi une coopération avec des radios anglophones :

« Additionally, NRC International will partner with the English-language website of Radio Netherlands Worldwide. »

 Le motif invoqué est toujours le même : développer une audience internationale, raison qui fut aussi avancée pour justifier devant les contribuables français la dépense annuelle de 180m d’euros pour des infos en anglais sur French 24 – télévision maquillée en plurilingue grâce à un peu d’arabe, que les Français ne peuvent même pas regarder ! (Belle arnaque...)

En somme, on assiste en ce début 2009 à une coopération renforcée de quelques médias européens, avec l’anglais comme langue véhiculaire. On ne s’étonnera pas que cette initiative soit le fait de pays germaniques.

Plus fort encore, dans le même numéro de Courrier international, un encarté extrait de NRC Handelsblad titre que « Le multilinguisme a vécu ».
 
En outre, l’auteur sous-entend que l’idéologie du multilinguisme est surtout soutenue que par l’industrie de la traduction ! Faisant fi de tous ceux qui continuent à croire sincèrement à une UE de la diversité linguistique : députés, journalistes, intellectuels, blogueurs de sites polyglottes ou simples citoyens. Faisant fi des principes fondateurs de l’UE : l’égalité des langues, puis le compromis de trois langues de travail. Certes, l’UE est le plus gros employeur mondial d’interprètes-traducteurs, compétents, bien payés, mais ils ne sont que des prestataires de services, pas des décideurs.
 
L’auteur oublie que si le multilinguisme a presque rendu l’âme, son agonie est due aux énormes pressions des intérêts anglophones, des lobbys financiers et industriels, ainsi qu’au soutien inébranlable de la Commission au tout-anglais.

L’article se fend même d’une pique aux Français : « En fait, la victoire de l’anglais est une affaire entendue, mais comment annoncer la mauvaise nouvelle aux Français, par exemple ? »
Et se paie même le luxe d’une mise en garde en guise de conclusion, comme pour faire objectif : « Là où l’anglais devient dominant, les anglophones ne tardent pas à être ceux qui font les choix des sujets et de la présentation. »

Quoi qu’il en soit, il est curieux que nos propres médias n’aient pas davantage parlé de cette convergence médiatique récente autour de l’anglais...

La mort lente de la francophonie et de la diversité linguistique pour cause de construction européenne ne serait-elle pas un sujet quelque peu gênant pour les médias francophones ?

2 D’autres médias ont au contraire choisi la voie de la traduction


Un nouveau média en ligne, Presseurop regroupe des articles ou des extraits d’articles choisis parmi de grands journaux européens, et les traduit en dix langues. C’est une version professionnelle de la méthode déjà choisie par le Taurillon et quelques autres sites.

Les médias qui ont privilégié la diversité linguistique proposent assez souvent une rubrique linguistique régulière sur les expressions idiomatiques, les similitudes et différences amusantes entre langues, preuve supplémentaire qu’il s’agit d’une toute autre philosophie du dialogue interculturel.

3 Alors, anglais ou traduction ?

Quelle efficacité ?


Notons que dans les deux cas, le dialogue interculturel est inexistant ou embryonnaire : en anglais pas d’échanges entre les journalistes et leurs lecteurs, pas de forum, et sur Presseurop les commentaires sont classés par langue.

Peu ou prou, dans l’UE actuelle, chacun débat essentiellement dans sa langue, avec les locuteurs de sa propre langue.

Et si on parlait du coût ?

On pourrait penser que traduire des articles en diverses langues est une méthode lourde sur le plan logistique, lente, coûteuse et complexe, mais, en fait, nul ne compare avec le coût pour la création d’une équipe rédactionnelle anglophone ou bilingue « fluent english », comme l’a fait NRC handelsblad, « all english section » (cf. la même vidéo), quelques années après que Der Spiegel ait fait de même. Et France 24 nous coûte 180m/an.

Au final, anglais versus traduction, ni le coût ni l’efficacité n’ont été pris en compte dans ces décisions, aussi bien par les journaux que par les politiques.

Ces choix ont été guidés par leurs convictions sur l’avenir de la communication européenne. Pas d’étude de marché, pas d’études sur le rapport qualité/prix, coût/efficacité en matière de communication ; c’est un choix purement politique.

La Commission européenne, ainsi que de puissantes forces économiques et politiques, soutient l’anglais comme langue véhiculaire, une langue nationale qui offre des avantages financiers et politiques inouïs à 5% des Européens, qui instaure une Europe à deux vitesses, inéquitable, jetant aux oubliettes de l’Histoire le rêve d’une Europe de l’égalité des peuples et des langues.

(Il suffit de voir "Erasmus mundus" ou le site des relations UE-Chine : l’UE est devenue le représentant de commerce de la langue anglaise, excluant de facto toutes les autres).

4. Déni du problème


Lundi 6 juillet s’est tenu un court colloque à la Représentation de la Commission européenne en Belgique, sur le thème « Communiquer l’Europe : Mission Impossible ? ». (sous-entendu SUR l’Europe)

Ce sujet banal est déjà l’obsession quotidienne de tout ce que la Toile compte de médias pro-européens ! Avec une arrière-pensée transparente : « Comment faire entrer dans la tête de ces abrutis de nonistes que l’UE transformera leur vie pourrie en paradis sur terre ? » (je sais, je caricature un peu).

Mais pour débattre d’un vrai sujet difficile, de la question qui fâche, du noeud gordien à trancher, il aurait suffi d’ajouter un seul petit mot : non pas « Communiquer l’Europe », mais « Communiquer EN Europe » !
 
Comment peut-on imaginer créer une opinion publique européenne quand les gens ne se comprennent pas ? C’est ce qui s’appelle mettre la charrue avant les boeufs.

Un autre blog qui a commenté cette réunion.
 
Anglais ou traduction, les deux sont « out », si j’ose dire : l’anglais est foncièrement, profondément injuste, contraire aux principes fondateurs de l’UE, car nous ne sommes pas des peuplades primitives auxquelles un nouvel Empire romain apporterait le grec et le latin en même temps que ses lumières, mais des cultures ayant choisi une forme d’union sur un pied d’égalité.

Quant à la solution traduction, elle a déjà échoué, aboutissant chaque jour un peu plus au tout-anglais.

La seule voie rationnelle, c’est-à-dire faisable à court terme autant qu’efficace, démocratique car accessible au plus grand nombre, c’est de promouvoir l’espéranto comme langue seconde ou troisième de tous les Européens qui souhaiteraient disposer d’une langue d’échange.

C’est dans cette langue que pourraient être envisagés un forum citoyen, une opinion publique ou un site d’information à l’échelle européenne.

Certes, le citoyen lambda est impuissant devant les considérables forces économiques et politiques qui soutiennent l’anglais, mais chacun peut agir à son niveau, protester contre l’absence de choix de langue à l’école primaire, apprendre l’espéranto à l’âge adulte puisque l’Éducation nationale persiste dans son refus, dénoncer le gaspillage insensé qui voit nos ministres financer la télé French 24 (et nous interdire de la regarder !), ou des stages d’été d’anglais, déshabiller l’école publique pour habiller Cambridge !
(le contrat de la certification en langues a été confié à Cambridge)

Les petits ruisseaux forment de grandes rivières ; même les petits citoyens peuvent donner leur avis et jouer au grain de sable : yes, we can ! We can refuse english-spoken UE !
par Krokodilo (son site) jeudi 9 juillet 2009 - 144 réactions
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  • Par Asp Explorer (xxx.xxx.xxx.234) 10 juillet 2009 08:32
    Asp Explorer

    Oui, c’est bien connu que personne ne parle anglais puisque c’est impossible, et que d’ailleurs, ce n’est pas vraiment une langue. C’est uniquement en faisant de grands gestes des bras qu’ils ont réussi à aller sur la Lune et à inventer la démocratie parlementaire.

    Et ce n’est pas parce que vous posez un mensonge avec aplomb que ça en deviendra une vérité. L’espagnol a bien moins de locuteurs que l’anglais.

  • Par ulysse (xxx.xxx.xxx.191) 10 juillet 2009 10:35

    @ Françoise Sanssené

    L’ apprentissage de n’importe quelle matière se renforce par la répétition.
    Dans la communauté européenne ils voudraient nous faire apprendre 2 langues supplémentaires.En France ceux dont les parents sont de langue étrangère en apprendrons une seule , l’anglais plus la langue maternelle qui sera généralement mieux maîtrisée car plus pratiquée.Pour les autres ce seront 2 langues. A ce niveau la charge de l’effort n’est pas équitable.
    Les anglais eux attendent que nous ayons la politesse de parler leurs langue.
    Voici le sentiment de l’universitaire belge Philippe van Parijs, de l’Université catholique de Louvain.
    "les Européens deviendront bilingues, à l’exception des anglophones, qui tendent à devenir monolingues."
    "A Bruxelles, on sait bien que les personnes qui ne sont pas de langue maternelle anglaise comprennent difficilement leurs collègues anglophones, car ils parlent trop rapidement et utilisent des expressions nébuleuses, a expliqué M. Van Parijs à The Economist."
    http://www.euractiv.com/fr/culture/...
    La diversité linguistique de la communauté européenne est exprimée dans ces quelques lignes :
    "En effet, promouvoir l’apprentissage d’une langue d’un pays voisin et d’une lingua franca internationale telle que l’anglais devrait constituer une priorité politique, indique le rapport. "
    http://www.euractiv.com/fr/culture/...
    Le moins que l’on puisse dire c’est que les Anglais ont bien de la chance et le parlement européen une idée élitiste de la "démocratie."

    Quand à Obama voici son sentiment :
    « c’est gênant, quand les Européens viennent ici, ils parlent tous anglais, français, allemand...Et quand nous -Américains- nous allons en Europe, tout ce que nous savons dire, c’ est...merci beaucoup. »
    http://blog-elections-americaines-t...

  • Par ulysse (xxx.xxx.xxx.191) 10 juillet 2009 11:45

    Ces quelques lignes d’opinions sur le discours d’Obama montrent l’avantage en temps et en influence que l’on peut retirer de l’usage d’une langue.
    http://blog-elections-americaines-t...

    "Beaucoup de démocrates pensent qu’Obama a raison de remettre en cause le modèle du tout pour l’anglais dans un contexte international qui requiert d’être au moins bilingue. En revanche, de nombreux républicains rappellent que la langue internationale, c’est l’anglais et que donc pour un Américain, l’anglais suffit. Ce type de réaction témoigne de la vigueur du débat identitaire aux Etats-Unis qui participe de la formation des identités politiques. Comme certaines projections montre que la parité entre le nombre d’hispanophones et d’anglophones aux Etats-Unis sera atteinte autour de 2050, ce débat ne fait que commencer."
     
    "Obama est aussi accusé de privilégier des "politiques élitistes". Quelqu’un qui cumule deux à trois "jobs" par jour n’a pas envie pendant ses heures de repos d’apprendre le français, explique des opposants au programme linguistique d’Obama. En réponse, le sénateur dit que "Nous devrions vouloir que nos enfants sachent plus que nous, qu’ils aient plus de compétences. Et je suis bien placé pour le dire car je ne parle pas de langue étrangère. Et c’est gênant."

  • Par Pierre JC Allard (xxx.xxx.xxx.129) 12 juillet 2009 14:20
    Pierre JC Allard

    @ Ulysse :


    La diffusion universelle de l’anglais a produite des particularismes régionaux qui le rendent désormais peu utilisable comme langue parlée. J’ai écrit en anglais un bouquin et des centaines de rapports - et envoyé des milliers de messages - mais je suis incapable d’avoir un échange utile et agréable en anglais avec la majorité de ceux qui prétendent le parler. 

    On ne parle plus le même anglais en Écosse, en Inde, en Ouganda, en Jamaique, dans le Bronx, au Texas et dans le coeur cockney de Londres... C’est le phénomène du latin devenant les langues romanes. On peut toujours s’écrire, mais, avec les nouvelles graphies pour SMS, pour combien de temps encore ? La Tour de Babel n’est peut être pas une légende, mais une prophétie...


    P.S. On pourrait créer rapidement une langue "latine" que quiconque parle espagnol portugais français ou italien lirait intuitivement et pourrait parler après 30 heures d’apprentisage, constituant une alternative concrete à l’anglais, mais est-ce bien ce qu’on veut ?





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