Samedi 1er mars 2008, la Cour d’assises de l’Essonne a reconnu coupable Kevani Wansale, l’ancien élève du lycée Louis-Blériot à Étampes, de tentative d’assassinat sur la personne de son professeur, Mme Karen Montet-Toutain, le 16 décembre 2005. Elle l’a condamné à treize ans de réclusion. Il a dix jours pour faire appel, si ça le tente.
La mise hors-contexte du journal Le Monde
Bien malin celui qui pourrait prendre la mesure de la tragédie qui s’est jouée et se joue toujours, à la lecture de l’article que Le Monde lui a consacré sur internet dans son édition du 4 mars 2008. Une méticuleuse mise hors-contexte des faits permet de nuire à leur compréhension.
Dès le titre de l’article, l’égarement commence. La professeur perd son identité et même sa qualité professionnelle pour devenir « L’agressée d’Étampes », comme s’il s’agissait d’un banal crime de voie publique.
Ensuite, si le journal évoque bien le « vif ressentiment contre sa hiérarchie » qu’éprouve la professeur depuis son agression « pour n’avoir pas été soutenue », le journal omet soigneusement les faits qui permettraient d’en apprécier la légitimité. Or, un journaliste qui a suivi l’affaire, peut-il les ignorer ? Mme Montet-Toutain a laissé un témoignage accablant dans un ouvrage intitulé Et pourtant je les aime, aux Éditions Lafon en 2006. On en a rendu compte sur Agoravox, le 4 octobre 2006 (1). Et, que l’on sache, les faits qu’elle y relate, n’ont pas été contestés devant un tribunal.
Un contexte éclairant soigneusement omis
Or, qu’y apprend-on ? Que la tentative d’assassinat n’est pas arrivée comme ça, par hasard, le 16 décembre 2006. Des signes précurseurs n’ont cessé de s’accumuler dans ce joli lycée où, selon l’auteur, l’administration laissait, par exemple, les élèves jouer au baby-foot au lieu d’aller en classe ! Il est vrai que la proviseur était une ancienne prof d’EPS.
- Avant la Toussaint 2005 - comment l’oublier ? - la professeur est d’abord l’objet en plein cours d’injures et de menaces de viol : « Madame, j’ai envie de vous... », lui lance un élève délicat. « T’en fais pas, je te la prête après ! », répond-il à un autre angelot qui réclame sa part de gâteau.
- Le 5 décembre 2005, elle doit souffrir ensuite de ces élèves-voyous une apologie du vol et du trafic de drogue, estimés plus rémunérateurs en un soir qu’un minable salaire mensuel de prof. Ils ont sûrement raison ! Puis, en guise de réponse à ses objections, viennent des menaces de mort : « T’inquiète pas, Madame, lui dit l’un de ces élèves civilisés, l’index sur la tempe, on trouve ton adresse, et une balle dans la tête. Si t’es avec ton mari, tes enfants, vous y passerez tous. »
- K. Montet-Toutain a alors alerté les responsables du lycée, d’abord la conseillère principale d’éducation par un rapport et, à plusieurs reprises, la proviseur, par oral. Là est son erreur ! Car l’administration ne connaît que ce qui est écrit. La professeur semble l’ignorer. Mais croit-on que la proviseur lui indiquerait la procédure à suivre pour demander la protection statutaire dans la situation d’agression où elle se trouve ? Il ne faut pas rêver ! Le 5 décembre, par exemple, après un conseil de classe, quand la professeur informe la proviseur des menaces dont elle vient de faire l’objet dans la journée, quelle réponse s’attire-t-elle de cette admirable administratrice ? La proviseur, écrit Karen Montet-Toutain, « a tourné les talons en (lui) lançant : "De mieux en mieux... ça ne s’arrange vraiment pas !" ».
- Le 6 décembre, elle s’adresse alors par courriel à l’inspectrice de sa discipline, mais sans plus de succès. Elle la croise même, le 9 décembre, lors d’une réunion : l’inspectrice accuse réception de son courriel, mais remet à plus tard tout échange : elle est très occupée ! Rien d’étonnant pour une inspectrice ! Il faut, en effet, être peu averti pour en attendre davantage.
- Entre-temps, le 7 décembre, au cours d’un nouveau conseil de classe auquel participent justement les élèves concernés, la professeur relate les menaces qui ont été proférées à son encontre. Mais c’est à un mur d’indifférence qu’elle se heurte ! « J’ai l’impression, note-t-elle dans son livre, d’être la seule à ressentir la dégradation du climat ou, en tout cas, à m’en inquiéter. Chacun semble s’accommoder de la situation. La routine... »
Quelle inconscience de la part de ses “chers collègues” ! Mais qu’ils se rassurent ! Au train où vont les choses, leur tour est pour bientôt !
La proviseur ni voyante... ni prévoyante non plus
Voilà ce qu’omet sciemment de mentionner Le Monde. Il faut dire que ça éclairerait d’une autre lumière la sortie que, selon le journal, la proviseur, Mme Catherine Kapfer, a osé faire sans vergogne devant la cour, le 28 février 2008, en guise de défense : « Je ne pouvais pas prévoir que Kivani allait poignarder sa professeur principale ! », se serait-elle exclamée. Ben, oui, quoi ! Elle n’est pas voyante ! Quant à devoir être prévoyante, la question ne sera pas posée, ni par le Monde ni par personne. Elle peut d’ailleurs avoir bonne conscience et dormir sur ses deux oreilles : elle n’a fait que son devoir ! Ce sont les inspecteurs-maison qui l’ont dit : ils ont confirmé dans un rapport en janvier 2006 les conclusions annoncées à son de trompe avant enquête par l’excellent ministre de Robien : l’administration n’avait rien à se reprocher !
Une administration apparemment absente
Vraiment ? À quoi servent alors tous ces beaux textes de loi ? Mais à ne surtout pas dicter sa conduite à cette administration qui n’en a cure ! Car que dit l’article 11 de la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires, modifié par la loi n° 96-1093 du 16 décembre 1996 - art. 50 ?
« La collectivité publique est tenue de protéger les fonctionnaires contre les menaces, violences, voies de fait, injures, diffamations ou outrages dont ils pourraient être victimes à l’occasion de leurs fonctions, et de réparer, le cas échéant, le préjudice qui en est résulté. [...]
Elle dispose, en outre, aux mêmes fins, d’une action directe qu’elle peut exercer au besoin par voie de constitution de partie civile devant la juridiction pénale. Les dispositions du présent article sont applicables aux agents publics non titulaires. »
Voilà un autre contexte que Le Monde s’est bien gardé de mentionner pour permettre cette fois d’apprécier la conduite honteuse de l’administration dans cette tragique affaire. S’est-il seulement interrogé sur une présence quelconque de « la collectivité publique de l’Éducation nationale » aux côtés de Mme Montet-Toutain dans cette épreuve que représentait pour elle le procès de son agresseur devant la Cour d’assises ? Sauf erreur, on n’en a pas entendu parler, pas même par les aimables syndicats qui ont sans doute mieux à faire.
On a vu, en revanche, comment a été traité récemment le malheureux professeur qui n’a pu se retenir de donner une gifle à un élève qui l’injuriait : recteur et ministre l’ont livré, vite fait, en pâture à l’opinion publique. L’indécence a atteint un tel degré que le Premier ministre a cru devoir désavouer la gestion lamentable de cette affaire par son ministre de l’Éducation nationale.
Mais jusqu’à quand cette administration usera-t-elle donc de la loi à sa convenance ? L’affaire du lycée d’Étampes montre à quels dangers mortels elle expose les professeurs. Est-ce céder au catastrophisme que de le dire après un pareil crime ? Mme Montet-Toutain aurait été seulement écoutée, rien de tout cela ne serait arrivé : des mesures préventives de bon sens pouvaient être prises ; il suffisait de respecter la loi et le règlement.
Seulement voilà, l’administration de l’Éducation nationale souffre d’un double handicap rédhibitoire. 1- pour faire respecter la loi et le règlement, encore faut-il avoir pour eux de la considération et ne pas les violer soi-même à sa convenance ; 2- Ensuite, pour écouter une professeur, mieux vaut d’abord ne pas la mépriser. Le drame de l’Éducation nationale est que les professeurs sont méprisés en premier lieu par leur administration... composée d’anciens professeurs qui paraissent n’avoir d’autre souci que de montrer à leurs anciens collègues qu’ils n’appartiennent plus au même monde. En cela, ils ont parfaitement raison !
Les candidats au métier de professeur seraient bien inspirés de s’informer sur ce qui les attend, avant de mettre les pieds dans cette jungle où ni le droit ni l’honnêteté ne suffisent plus à protéger les personnes. Paul Villach
(1) "Le livre de Karen Montet-Toutain, professeur poignardé : le service public outragé !", 4 octobre 2006

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