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La démocratie est devenue inutile

La démocratie moderne est une invention occidentale. Elle répond à deux finalités. L’une, essentiellement politique, initiée par Rousseau, se réclamant d’une action gouvernementale exercée au nom de l’intérêt public en contraignant les individus à œuvrer avec une volonté générale. La version aboutie en fut la démocratie représentative. L’autre finalité est encore plus récente. Elle remonte au tournant du 20ème siècle. La démocratie a été défendue car elle a été interprétée comment étant la meilleure solution politique pour maintenir la croissance économique et le libéralisme dans les échanges. Le tout, au service d’une élévation généralisée du niveau de vie. Depuis 1990, cette époque est révolue. La démocratie semble devenue inutile. A première vue, il semble que la volonté générale s’applique mieux dans la firme, lieu assez éloigné du libéralisme. Ensuite, il y a le marché, et cette démocratie qui se frictionne à la volonté générale car l’Etat est devenu le lieu d’exercice d’une volonté qui n’est pas générale mais celle d’un cercle d’élites. Mot de conclusion. La volonté générale est sans doute antagoniste de la démocratie.

D’après la thèse canonique d’Eric Hobsbawm, le court 20ème siècle situé entre 1917 et 1990 a vu la démocratie menacée, puis se battre pour finir par l’emporter sur les totalitarismes. Victoire par les armes en 1945 contre le nazisme et l’impérialisme nippon. Puis normalisation des régimes européens, Grèce, Portugal, Espagne dans les années 70. Les régimes d’Amérique latine ont emboîté le pas avec plus d’une décennie de retard. Tandis que le géant soviétique s’est effondré car il a perdu la course économique à cause de sa bureaucratie devenue un boulet, contrairement au libéralisme de l’Ouest qui a permis d’innover et de produire des biens en surnombre. Du coup, l’équation démocratie comme bras droit de l’économie est devenue évidente. Trop sans doute, car en 1980, une Chine nouvelle se préparait à monter en puissance. Et en 2010 le constat est amer pour les Occidentaux. La démocratie n’est pas nécessaire au dynamisme économique et à l’élévation généralisée du niveau de vie. Les Chinois ont inventé un modèle inédit, socialement centralisé et bureaucratique comme le fut l’URSS mais capitalisme et libéral pour donner une fluidité au productivisme et à l’économie.

Les démocraties occidentales vivent au rythme des élections. Plusieurs partis sont en présence. La Chine fonctionne tout aussi bien sans élections mais avec un mécanisme de formation des cadres destinés à gérer tous les secteurs de la vie publique. Parmi ces cadres du parti, certains sont chargés de tâches administratives, de gestion étatique. Ils sont comme nos énarques et autres spécialistes issus de Science Po et des grandes écoles. D’autres sont comme nos politiciens et nos élus. Ils ont en charge les décisions. La différence entre la Chine et une démocratie, c’est que chez nous, les élus habilités en principe à faire les choix déterminants sont élus lors de scrutins périodiques. Mais on sait très bien que ces choix sont préparés par les énarques qui eux, sont les vrais techniciens de société aux commandes des décisions. Les politiciens modulent, servant par ailleurs de lien entre l’Etat et la société par le biais de la communication médiatique. Ils donnent l’illusion de décider. Ils font de la pédagogie. Pour nous expliquer qu’il n’y a pas le choix.

Bref, la gestion de la politique publique se fait pour l’essentiel par l’arrivée aux commandes de techniciens de l’Etat formés dans les grandes écoles, montrant un zèle et des compétences particulières dans le parcours du carriériste, puis finissant au sommet des rouages. Prenez un Olivier Ferrand, brillant technocrate, qui dirige un institut de pensée de gauche mais n’hésite pas à faire quelques ménages dans des commissions au service de Sarkozy. Tant d’autres font de même, de cabinet en mandats administratifs locaux. Un peu comme les cadres du parti communiste chinois. Alors, à quoi servent les élections ? A rien, pour ce qui est de décider d’un avenir dont les contours sont déterminés par la technique et la comptabilité. Les élections, ça sert juste à calmer les esprits et à fluidifier, lubrifier la pratique citoyenne. Le pouvoir en place ayant la légitimité élective, le peuple ne peut que se taire, se plier aux usages technocratiques.

Pourtant, pensera le dévot de la gauche socialiste, il existe une différence entre la brutalité du style sarkozien et la douceur du care proposé par Martine Aubry qui tente de renouer avec l’idée du bonheur et du progrès. Oui, certes, mais avec la dette publiques, les déficits, la jungle globale, l’asservissement sans cesse croissant de l’homme face à la technique, la gestion socialiste sera pratiquement la même que celle de la droite. Et si le PS croit inverser la donne, il ira au devant de graves difficultés car il ne dispose pas du seul levier concevable pour contourner le diktat des marchés. Alors pourquoi la démocratie ? Eh bien parce que dans notre pays de Cocagne où l’on sait rêver, la démocratie permet de vivre dans deux mondes, celui de la réalité et celui d’une espérance et d’un rêve. C’est mieux encore, car même si le rêve ne se réalise pas, il permet d’accepter le réel. Le Français vit dans deux mondes. C’est naturel qu’il y ait une majorité et une opposition, un parti dans la réalité politique et un autre dans le rêve et la contestation. Le Chinois, lui, ne vit que dans un monde, celui de l’évidence pragmatique, et n’a pas besoin de deux partis et d’élections libres. La Chine est aussi efficace que la France. Le reste, une affaire de culture. La démocratie, nous y sommes attachés parce que c’est notre culture mais elle ne sert finalement à rien dans cet univers de nécessité technicienne et d’individualisme avéré.




par Bernard Dugué (son site) vendredi 30 avril 2010 - 61 réactions
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  • Par pyralene (---.---.---.219) 30 avril 2010 10:26
    Pyrathome

    Mais il n’y a pas de démocratie , mon brave Bernard.....ce n’est qu’une façade miroir aux alouettes , vous le savez bien....En fait le néo-capitalisme libéral ne peut pas fonctionner dans une vraie démocratie , alors il faut faire comme si...

  • Par JL (---.---.---.152) 30 avril 2010 10:17
    JL

    La démocratie occidentale a vaincu le soviétisme. Il est possible que le friedmanisme des dirigeants chinois (*) vienne à bout de la démocratie, laquelle n’avait d’ailleurs pas besoin de cet ennemi : ce n’est pas, contrairement à ce que vous écrivez, « La volonté générale (qui  serait) sans doute antagoniste de la démocratie », mais bien les marchés financiers.

    Aujourd’hui ce sont les marchés financiers qui sont au pouvoir. Les marchés financiers sont la dictature dont parlait Anatoli Tchoubaïs cité par Naomi Klein dans son ouvrage « La stratégie du choc » : Au sein d’une société, la démocratie n’est possible que si une dictature est au pouvoir » (Anatoli Tchoubaïs : ministre des privatisations d’Eltsine)

    (*) La philosophie de Deng Xiaoping, c’est le friedmanisme sans la liberté". ’Naomi Klein, La stratégie du choc


  • Par Philou017 (---.---.---.84) 30 avril 2010 12:54
    Philou017

    Un bon point et un mauvais point pour Dugué :
    « l’Etat est devenu le lieu d’exercice d’une volonté qui n’est pas générale mais celle d’un cercle d’élites. »
    "Ils donnent l’illusion de décider. Ils font de la pédagogie. Pour nous expliquer qu’il n’y a pas le choix.« 
    Dugué constate que la démocratie ne sert plus à grand-chose. Un bon point. Il aurait pu s’en apercevoir plutôt s’il lisait les articles des autres, mais bon...

     »Mais on sait très bien que ces choix sont préparés par les énarques qui eux, sont les vrais techniciens de société aux commandes des décisions.« 
    Ha, la faute aux énarques et techniciens. Dugué ne s’est pas encore aperçu que c’est les réseaux de financiers qui mènent le monde, comme on le constate aujourd’hui de façon éclatante.
    Pourtant, il dit :
     »Et si le PS croit inverser la donne, il ira au devant de graves difficultés car il ne dispose pas du seul levier concevable pour contourner le diktat des marchés."

    Le diktat des marchés, c’est au service de l’empire financier pas des technocrates, qui ne sont que des complices que l’on achète, d’une façon ou d’une autre. Voir par exemple les assistants parlementaires européens qui font la navette entre leur emploi de base et les structures de lobbying.
    Pas mal, mais peut mieux faire.

  • Par clostra (---.---.---.80) 30 avril 2010 10:46

    La démocratie n’existe plus ou si peu au travers de ses simulacres avec « média » parce que ça prend trop de temps. Retrouvons ces harangues du haut des Rostres, ces débats d’idées où le public est la vedette et non l’orateur. Que ne pouvons-nous imaginer des think thanks généralisés, ces sortes d’exutoires de contradiction destinés en premier lieu à évacuer la violence - nous sommes bien tous dans une société archi primitive - avant d’examiner la faisabilité (la technicité splendide) : un exemple, les thermes romaines ou l’utilisation de la géothermie pour laquelle il ne fallait pas sortir de centrale ou de polytechnique...Regardez les SDF au-dessus des bouches de métro par -10°C certains, c’est vrai, sortent peut-être de la polytechnique...Car il n’y a de culture que ce qui se transmet.
    Voilà-t-y pas qu’on nous promet le bonheur sans qu’on ait à broncher !

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