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La dépêche du Rome-Yaoundé ou la stratégie de Bismarck

Retour sur l’hystérie collective incroyable et le flot de haine suscité par la retranscription des propos tenus par le pape Benoît XIV lors du vol vers le Cameroun qui font penser à cette autre hystérie collective : L’affaire de la dépêche d’Ems (*).

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Otto Von Bismarck

Cette histoire remonte à 1870, lorsque le chancelier Bismarck, alors en position de faiblesse vis à vis de la France rédige habilement un communiqué de presse, pour relater un échange diplomatique, certes peu amène, mais tout à fait courtois, entre l’ambassadeur de France et le Roi de Prusse, dans la station thermale d’Ems. Souhaitant provoquer le France et Napoléon III, il en tourne la transcription (en allemand bien sûr) de manière toujours courtoise mais quelque peu désagréable pour l’ambassadeur de France et diffuse le document aux agences de presse.

A son tour, le bureau berlinois de l’agence Havas traduit en français ce communiqué de presse, mais commet deux grossières erreurs de traduction, qui seront cette fois fatales, laissant comprendre que le Roi de Prusse avait délibérément humilié l’ambassadeur de France.

Cette traduction a été reprise à Paris dans les journaux de tous bords, avec un déchaînement de haine inégalé contre la Prusse, de l’extrême-gauche à l’extrême-droite, en passant par les socialistes, les républicains , les bonapartistes... L’opinion publique criait vengeance et appelait alors de tout ses vœux à la déclaration de guerre.

Napoléon III, alors affaibli, car malade et ayant perdu son meilleur conseiller (le Duc de Morny) cède et déclare quelques jours plus tard la guerre à la Prusse. Bismarck avait atteint son objectif : faire la guerre à L’Empire sans être l’agresseur. Quelques mois plus tard, c’est la défaite de Sedan, la chute de l’Empire, l’annexion par la Prusse de l’Alsace-Lorraine, la sanglante Commune de Paris, et le sombre scénario de 1914 qui se prépare.

L’affaire de la dépêche d’Ems permet de mettre en perspective cette autre affaire d’hystérie collective provoquée par une mauvaise retranscription des propos du pape.

La dépêche du vol Rome-Yaoundé


Il faut d’abord rappeler le contexte. En ce mois de mars 2009, Benoît XVI est vivement critiqué pour ses prises de position conservatrices, sur des sujets concernant la vie des catholiques.

Un voyage au Cameroun est prévu depuis plusieurs mois. Le départ de Benoît XVI est prévu le mardi 17 mars et doit durer 6 jours. Compte tenu de la polémique qui avait déjà eu lieu du temps de son prédécesseur Jean-Paul II, sur la prévention du Sida, le Pape était attendu au tournant.

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Benoît XVI


Coïncidence malheureuse ? En France se déroule les 21 et 22 mars le traditionnel « Sidaction » durent lequel médias, politiciens et saltimbanques se mobilisent pour obtenir des dons en faveur des malades du Sida. Cette manifestation est depuis plusieurs années en perte de vitesse, la maladie du Sida (à tort peut-être) ne mobilise plus les foules, sans doute du fait de l’existence de certaines thérapies limitant le nombre de décès de malades.

Ces deux évènements étaient sans doutes faits pour se télescoper, avec bien sûr l’aide de la mauvaise foi de bon nombre de journalistes, artistes et hommes politiques.

Analysons maintenant ce qui s’est passé. Voici, traduite en français, l’intégralité de la déclaration de Benoît XVI le 17 mars 2009, à bord de l’avion qui le mène au Cameroun :

"Philippe Visseyrias, France 2 : Saint-Père, parmi les nombreux maux dont souffre l’Afrique, il y a en particulier la propagation du sida. La position de l’Église catholique sur les moyens de lutter contre le sida est souvent considérée irréaliste et inefficace. Allez-vous aborder ce thème durant votre voyage ?

Benoît XVI : Je dirais le contraire. Je pense que l’entité la plus efficace, la plus présente sur le front de la lutte contre le sida est justement l’Église catholique, avec ses mouvements, avec ses réalités diverses. Je pense à la communauté de Sant’Egidio qui fait tellement, de manière visible et aussi invisible, pour la lutte contre le sida, je pense aux Camilliens, à toutes les sœurs qui sont au service des malades… Je dirais que l’on ne peut vaincre ce problème du sida uniquement avec des slogans publicitaires. S’il n’y a pas l’âme, si les Africains ne s’aident pas, on ne peut résoudre ce fléau en distribuant des préservatifs : au contraire, cela risque d’augmenter le problème. On ne peut trouver la solution que dans un double engagement : le premier, une humanisation de la sexualité, c’est à dire un renouveau spirituel et humain qui implique une nouvelle façon de se comporter l’un envers l’autre, et le second, une amitié vraie, surtout envers ceux qui souffrent, la disponibilité à être avec les malades, au prix aussi de sacrifices et de renoncements personnels. Ce sont ces facteurs qui aident et qui portent des progrès visibles. Autrement dit, notre effort est double : d’une part, renouveler l’homme intérieurement, donner une force spirituelle et humaine pour un comportement juste à l’égard de son propre corps et de celui de l’autre ; d’autre part, notre capacité à souffrir avec ceux qui souffrent, à rester présent dans les situations d’épreuve. Il me semble que c’est la réponse juste, l’Église agit ainsi et offre par là même une contribution très grande et très importante. Nous remercions tous ceux qui le font. " (source La Croix)


En fait, pour résumer, le Pape indique qu’en se contentant de distribuer des préservatifs, on risque d’aggraver le problème du Sida (c’est à dire si l’on ne fait que cela). Il indique en effet qu’il faut également autre chose, et là d’expliquer les préceptes de la spiritualité catholique.

En aucun cas, donc, il dit que le port du préservatif aggrave l’épidémie du Sida. De même, en aucun cas il interdit le port du préservatif.


Pourtant, sur le site dans Libération, on peut lire le titre d’une dépêche de l’Agence France Presse :

"Benoît XVI : l’utilisation du préservatif « aggrave le problème » du sida."

Comme on le voit le titre de cet dépêche relate une information fausse.

Le contenu de l’article procède ensuite à une distorsion des propos de Benoît XVI, par un découpage subtile de sa déclaration, en voici le premier paragraphe, soyez attentifs à la ponctuation :

"C’est ce que l’on appelle donner le ton. Dans l’avion qui le mène à Yaoundé au Cameroun, le pape Benoît XVI a déclaré ce mardi que le problème du sida ne « peut pas être réglé » par la « distribution de préservatifs ». « Au contraire, leur utilisation aggrave le problème ». Selon lui, la solution passe par « un réveil spirituel et humain » et l’« amitié pour les souffrants »." (Source : AFP via Libération)

Les mots « uniquement  » et « risque » ont été volontairement tronqués, changeant complètement la déclaration pourtant très modérée de Benoît XVI.

J’ignore si la dépêche de l’AFP est à l’origine de tout ce charivari, mais force est de constater que tous le journaux l’ont reprise à leur compte : Libération, Le Point, 20 Minutes..... et même France 2, pourtant auteur de l’interview, qui, encore dimanche 22 mars résume ainsi les propos du pape : « Le préservatif aggrave le problème du Sida ». Tout les articles utilisent le même système de césure pour déformer les propos papaux.

Le monde politique se trouve en émoi. Tout les hommes et femmes politiques sans exception se sont crus obligés de condamner ces propos non tenus et de se dire écœurés. L’inévitable Cohn-Bendit déclare que ces propos relèvent presque du meurtre prémédité. Même Alain Juppé qui n’est pourtant pas le dernier des imbéciles y va de sa condamnation ! Hallucinant !

Samedi 21 au soir, dans l’émission « On n’est pas couché », Nadine Morano, secrétaire d’état à la famille, se dit catholique pratiquante et choquée par le propos du Pape. Le chroniqueur Éric Zemmour lui conseille de faire un point sur son engagement catholique.

Dimanche, des extrémistes d’Act up provoquent les paroissiens de Notre Dame de Paris à la sortie de la messe. Quelques échauffourées avec des fidèles ayant perdu leur sang-froid sont à déplorer.

Dimanche, un sondage du JDD, indique que 43% des catholiques français souhaitent le départ du Pape.

Comment une fausse nouvelle a t-elle pu se propager pour provoquer une telle hystérie ? Pourquoi cette haine ? Qui avait intérêt à ce délire collectif ?

Il ne m’appartient pas d’y répondre, mais comme pour l’affaire de la dépêche d’Ems, espérons que cela serve de leçon à nos concitoyens, qui se laissent trop facilement manipuler par les médias, les slogans en tout genre, et qui ont perdu tout esprit critique.

Quant aux catholiques, s’ils sont vraiment 43% à souhaiter le départ du Pape, je les invite à se pencher sérieusement sur leurs convictions religieuses et leur appartenance à l’Église Catholique. Qu’ils tentent au moins de répondre à cette question : « à quoi sert le Pape ? ».

Enfin, pour terminer, le Sidaction n’a recueilli que 3.826.455 € en promesses de dons, c’est presque moitié moins que l’année dernière. Preuve que la stratégie de Bismarck ne marche pas à tout les coups.

(*) Plus d’informations sur la dépêche d’Ems sur Wikipédia.



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Les réactions les plus appréciées

  • Par Lisa SION 2 (---.---.---.168) 28 mars 2009 12:44
    Lisa SION 2

    Bonjour Nico,

    mon grand père, qui péchait tranquillement dans un lac, près de Mulhouse, en 1915, vit d’un seul coup un curieux remous qui fécondait de grosses bulles, puis sortir de l’eau une espèce de gros fût de deux cents litres dont le couvercle s’ouvrit, et une tête apparaitre. L’homme dans sa chevelure ébouriffée et dans sa barbe de dix ans lui demanda :
    _Elle est finie la Guerre ?
    _Non, lui répondit mon aïeul.
    _Salaud de Bismark dit l’homme en refermant son couvercle pour replonger sur le champs...

    Votre leçon nous apprend comment la presse peut déformer tout propos et avec quelle rapidité les m’as-tu-vu-à-la-radio embrayent sur le champs pour tomber à bras raccourcis sur les institutions fragilisées afin de mieux les abattre. Nos législateurs cumulent les formules, Pacs, mariage homosexuels, statuts de beaux parents, et autres combinaison complexes que génère la Société " tout est possible ". Alors, celui qui vient rappeler que le mariage traditionnel et la fidélité sont les seuls vrais meilleurs, et plus simples garants contre tous les problèmes, dont le Sida, passe immédiatement pour un vieux rétrograde qu’il faut de ce pas inquisitionner...

    Nos législateurs n’ont plus de cesse que de voter de nouvelles lois et perpétrer la libéralisation des moeurs à tout va dans le seul but de justifier leur présence aux postes clés et de générer de nouveaux problèmes qui nécessiteront de voter de nouvelles lois. le cercle est sans fin et quand la presse s’en mèle, le moulin s’emballe dans le vide sidérant du vent de la rumeur qui tue. A ce rythme, ils ont encore du boulot pour des décennies et ce seront les derniers à travailler quand le chômage aura atteint 8O % de la population.

    Dites moi, Nico, j’y pense, vous n’ètes pas président, j’espère ?

  • Par Den (---.---.---.117) 28 mars 2009 13:38

    Bravo pour cet article !
    Celui-ci devrait recevoir une très large diffusion afin que le plus grand nombre réalise à quel point il s’est fourvoyé..

  • Par Nico (---.---.---.4) 28 mars 2009 18:16
    Axel de Saint Mauxe

    Les idées reçues limitent décidément la capacité d’analyse et de réflexion !

    Vous dites "L’Eglise reste arc-boutée sur son opposition formelle au contrôle des naissances."  : l’Eglise n’est arc-boutée sur rien : l’Eglise est là pour rappeller à ses fidèles un dogme religieux, issu de la Bible et des Evangiles. L’Eglise s’adresse avant tout à la conscience de chaque individu. L’Eglise n’est pas un parti politique, ni une institution gouvernementale, encore moins un démocratie...

    On ne demande pas à un non catholique ou à un apostat d’approuver le message de l’Eglise puisqu’il n’en reconnaît pas l’autorité...

    Si cette fois un catholique pratiquant ou ayant un lien spirituel avec l’Eglise estime que les réalités du terrain rendent difficile l’application du dogme, en ce qui le concerne ou en ce qui concerne ceux qui l’entourent, il peut transgresser ce dogme, mais en ayant conscience qu’il s’agit bien d’une transgression ! Et non en demandant à son autorité morale de valider ses turpitudes !

    Et c’est à cette autorité morale de rappeller ce dogme ! Un Pape, chef de l’Eglise, ne peut s’en écarter ou le modérer sous peine d’en affaiblir la portée. C’est d’ailleurs aujourd’hui ce que reprochent certains à Vatican II !

    Enfin concernant votre dernière tirade laissez-mois rire !
    "Quant aux échauffourées devant Notre Dame, je trouve cocasse que les premiers qui s’élèvent contre le regroupement familial et l’immigration sauvage soutiennent à fond le ’droit’ (voire même le devoir) des pauvres en Afrique de continuer à ’croïtre et à multiplier".

    D’où tenez-vous cela ? Vos propos ne tiennent même plus de la caricature ! Pour le coup c’est vraiment de la fausse information smiley Mais je vous pardonne, l’esprit critique n’est pas inné, il se construit.

  • Par claude (---.---.---.51) 28 mars 2009 19:09
    claude

    suite et fin du post précédent (il ne passait pas en entier !)

    mgr rouet évêque de poitiers fait une fine analyse du problème qui sévit au vatican. ce n’est pas tellemnt les phrases qui ont choqué (on peut se tromper de bonne foi) mais tout ce climat d’intégrisme, et de remise en cause de l’ouverture aux autres ; de la place des catholiques au milieu des autres confessions, religions et non-croyants, ainsi que le proposait vatican II.

    je reproduis ici son intervention en entier :

    Les paroles fortes de Mgr Rouet : "Revoir le positionnement de notre Eglise dans le monde"

    Mgr Albert Rouet, archevêque de Poitiers s’est exprimé le 20 mars 2009 sur radio accords [1], dans l’émission "Parole à notre évêque" (balado-diffusion [2]), à propos des évènements récents qui ont marqué l’Eglise catholique et l’opinion publique : la levée d’excommunication des quatre évêques lefebvristes, la menace d’excommunication de Recife au Brésil ainsi que les propos du pape Benoît XVI sur le préservatif et le SIDA. L’archevêque de Poitiers dresse dans le texte que Golias publie ci-après un panorama particulièrement suggestif et intéressant quant aux chemins à prendre pour l’Eglise catholique dans le monde d’aujourd’hui.

    A propos des évènements récents qui ont marqué l’Eglise : levée des excommunications de quatre évêques intégristes, de l’excommunication à Récife, des propos sur le Sida

    Sans revenir sur chaque évènement récent, je souhaiterais faire quatre remarques. En effet, ce ne sont pas des crises à cause d’un mot ou d’une mauvaise communication. Nous sommes devant des problèmes infiniment plus profonds, dont ces évènements en sont l’illustration. Ils sont les symptômes de malaises plus graves. Notre Église se trouve de par les circonstances, les évolutions, devant quatre problèmes fondamentaux, pour lesquels elle doit faire révision de vie.

     La première question qui se pose est la prise en compte de la complexité de ce qui est humain. On ne peut pas avoir une morale tellement claire, tellement évidente, tellement impérative qu’aucune exception ne serait jamais possible, qu’il n’y aurait qu’à appliquer des décisions prises par des instances morales. Déjà saint Thomas d’Aquin écrivait que « la première instance morale de l’homme est la conscience éclairée, c’est-à-dire un homme qui s’est informé ». Ce problème est tellement grave qu’une morale qui voudrait répondre à toutes les questions deviendrait immorale, parce qu’elle empêcherait les sujets libres de prendre leurs propres décisions. Cette question est évidemment à la source d’autres problèmes.

    Des gens qui critiquent le siècle des Lumières comme étant un siècle de sécularisation et d’éloignement de la religion agissent exactement dans la même logique que ce siècle qu’ils contestent. Ils en sont les enfants, puisque leur approche de l’homme est tellement claire, tellement rationnelle, qu’il n’y aura plus d’obscurité. Pour eux, l’homme déploie son existence dans une clarté dont l’homme est maître à chaque moment ou est capable de le devenir. Il y a là deux aspects. Le premier est la hantise de la rigueur. Rappelons-nous que sur les papyrus qu’on mettait sur la bouche du Pharaon défunt, il était écrit : « je suis pur » cinq fois. Cette protestation était liée à la mort, pour se présenter dans l’au-delà. Justement lorsqu’on est mort, cette complexité humaine s’est éteinte. En attendant, on est toujours dans une sorte « d’entre-deux ». L’autre exemple historique est très parlant. Partout où il y a eu en France des prêtres rigoristes, moralement jansénistes comme on disait à l’époque, dans ces endroits-là, l’athéisme s’est développé. C’est-à-dire qu’une très grande rigueur provoque l’inverse de ce qu’elle recherche. Une très grande rigueur est de soi inapplicable.

    Le premier examen est de se rendre compte que l’homme est un être ambigu. Cela ne signifie pas qu’on renonce à la morale, mais cela signifie qu’on renonce à une morale réglementant tous les détails de la vie des hommes et ayant accès aux moindres décisions, comme si elle était un savoir portant sur tout.

    Nous nous fondons sur une idée de la nature qui vient du stoïcisme, qui a été commune au Moyen-âge, mais ce que nous oublions c’est que la nature était donnée et qu’il fallait la suivre. Aujourd’hui, pour la science, la nature est ce que l’on a à creuser, à façonner parce que cette nature-là, on ne l’obtient que par l’approche d’une culture. Il faudrait là encore avoir une approche de l’homme qui soit autre. Une fausse clarté finalement naît de trop d’assurances sur des bases contingentes.

     Le second point est une question classique de théologie : c’est de distinguer les degrés d’engagement dans les paroles du Pape. Tout ce que dit le Saint-Père n’est pas sur le même plan et n’engage pas son infaillibilité. J’ai entendu sur une radio nationale « avec de telles déclarations, le pape met à mal son infaillibilité. » Mais là n’est pas le problème. Jamais une réponse à une question dans un avion n’entre dans le registre d’une parole officielle qui engage l’infaillibilité. Il faut savoir distinguer la parole ordinaire et habituelle du pape et de ce qui relève de son engagement public. Sans cette distinction et ce travail de discernement, on sort du christianisme pour entrer dans une relation du même type qu’un tibétain envers le Dalaï-Lama. Or, ce n’est pas ce que dit le Concile Vatican I. Il faut donc voir quelle est la portée des expressions, le contenu des mots utilisés, les références de base. Autrement dit, toute parole est sujette à interprétation. Sinon ce n’est plus une parole humaine. Dans notre histoire, il faut se mettre au clair sur le sens des mots. Prenons par exemple, le mot « unité ». Il va de la complaisance jusqu’à la communion. Quel sens retient-on ? Où place-t-on l’index ? L’incertitude des mots et la valeur des expressions sont pour beaucoup dans les crises que nous venons de vivre.

     Le troisième problème est sans doute le plus grave. Il nous faut revoir le positionnement de notre Église dans le monde. C’est-à-dire qu’il faut revoir le mode de présence au monde. On se rend compte que toute parole qui vient d’en-haut, qui n’est pas engagée dans un dialogue, après avoir écouté et entendu l’autre, ne peut plus être une parole crédible. Ce type de parole peut se rencontrer dans des décisions économiques de quelques grands décideurs qui annoncent la fermeture d’une usine dans notre pays. Mais on ne fait pas vivre l’Évangile sur le même mode que celui des décisions économiques. Sinon on sort de la morale chrétienne. « Et toi, qu’en penses-tu ? » dit le Christ. Tant que l’Église va se contre-distinguer de ce monde, tant qu’elle va vouloir vivre dans une nébuleuse ou en état d’apesanteur, elle perd toute crédibilité. C’est un problème pour nous tous, pour le pape bien sûr, mais aussi pour les évêques, pour toutes les communautés chrétiennes. Notre monde n’écoute que ce qui est prononcé à hauteur de visage d’homme. Tant qu’on n’aura pas compris cela, on ne pourra pas être entendu, ni même compris. Nous n’avons pas eu affaire à une erreur de communication, mais à une erreur de point de vue, une erreur de positionnement. La question à se poser est de se demander quelle est notre posture vraie pour être en capacité d’être entendu. On se rend compte que sans partage, il n’y a pas de posture vraie. Aujourd’hui, on ne peut plus annoncer des choses qui passent pour définitives dans une posture sans aucune relation avec la situation prise dans son contexte humain concret. Sinon, cette déconnexion produit du rejet. A trop répéter, on crée de la dévaluation.

     Une quatrième question se pose : on ne construit pas un avenir de l’homme uniquement en jouant sur le permis et le défendu, parce que la morale ne dépend pas seulement d’une technique. Il faut revenir à la signification humaine des problèmes qui sont posés. C’est très joli de donner un idéal. Le monde n’est quand même pas perpétuellement adolescent… heureusement ! L’idéal, comme l’horizon, est invivable. Car lorsqu’on pense l’approcher, il apparaît toujours plus loin. Le problème n’est donc pas la question de l’idéal, ni même des repères. Tous repères sont forcément dans un environnement donné. Ils ne peuvent être en suspension dans l’air, autour de rien du tout. Si on ne recherche pas un accord commun de sens, à ce moment-là on isole l’Église de sa participation à l’histoire humaine. Elle en sera réduite à se parler à elle-même.

    Dans toutes ces questions, il y va de la vie des hommes. Le véritable problème est « qu’est-ce qui fait vivre ? Qu’est-ce qui met debout ? Qu’est-ce qui rend responsable de son existence ? » Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas d’exigence à poser. Au contraire, je suis persuadé qu’il faut en poser, mais pas sous forme manichéenne du tout noir-tout blanc, du permis et du défendu. Regardons l’Évangile. Le Christ dit au paralysé : « Lève-toi et marche ! » Imaginons que l’homme lui réponde : « Je suis bien couché, je n’ai pas envie de me lever ». Le Christ ne va quand même détruire son grabat. Si cet homme ne se met pas debout, il ne pourra pas être guéri. Nos paroles mettent-elles les gens debout ? Sont-elles des paroles de vie ? Voilà pourquoi dans nos paroles, il faut toujours se repositionner par rapport à la vie des gens, par rapport à ce sursaut évangélique.

    Y-a-t-il moyen de réduire l’écart entre l’Église et le monde actuel ?

    La crédibilité ne se décrète pas. Par conséquent, la crédibilité ne se retrouvera que par l’humilité de partager la vie des hommes, en étant à leur écoute, que par le partage de leurs peines, que par le désir de partager avec eux notre espérance et de les aider à se mettre debout. Il n’y a pas d’autres moyens que Nazareth, que de cheminer comme le Christ sur les routes de Galilée. Il n’y a pas d’autres moyens que le partage de la fragilité humaine. C’est en devenant frères que les chrétiens deviennent crédibles. Cela fait vingt siècles qu’on le sait et cela fait vingt siècles, qu’après chaque moment difficile comme celui que nous vivons, il nous faut reprendre les mêmes pas.

    Mgr Albert Rouet Archevêque de Poitiers

    [1] "Radioaccord" est la radio du diocèse de Poitiers

    [2] Podcast ou baladodiffusion à l’adresse : http://podcast.radio-accords-poitou...

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