Il ne pouvait, en effet, rater l’occasion que lui a offerte sur un plateau le Nouveau Parti Anticapitaliste en présentant une candidate qui se prétend laïque et féministe en s’affichant hardiment avec un foulard islamique, le symbole même de l’asservissement des femmes. M. Le Pen s’est amusé à jouer de deux leurres.
Le leurre de la vaccine
Le premier est le leurre de la vaccine qui, selon Roland Barthes, consiste à admettre un peu de mal pour faire reconnaître un grand bien. C’est ainsi qu’agit un vaccin : l’inoculation de germes inactivés suscite la production d’anticorps salvateurs dans l’organisme. C’est ce que fait M. le Pen : il commence par souffrir un peu de mal en osant qualifier le foulard islamique porté par la candidate du NPA de l’euphémisme « fantaisie vestimentaire » (1). La fantaisie asservissante ne lui saute pas aux yeux. Et il va même plus loin « Le foulard, a-t-il déclaré, il est islamique quand ce sont des musulmanes qui le portent, quand ce sont des catholiques, c’est le foulard catholique. À partir du moment où il laisse apparaître le visage, c’est une fantaisie vestimentaire qui n’est pas en soi critiquable » (1). De ce mal supporté avec patience, il attend en retour, un grand bien : qu’on lui reconnaisse une grande capacité de tolérance ! M. Le Pen aurait-il changé ? Aurait-il mis de l’eau dans son vin ?
Seulement son ouverture d’esprit est si large qu’elle bâille aux entournures jusqu’à faire un amalgame insolite entre islamisme et catholicisme. Il en devient comique. Car on n’a jamais rien vu de tel dans la religion catholique, à l’exception d’une très ancienne recommandation faite aux femmes de se couvrir la tête quand elles entraient autrefois dans une église. Mais c’est révolu. Et, surtout, il n’a jamais été question qu’une femme de religion catholique se promène en public, la chevelure obligatoirement couverte d’un foulard. Cette banalisation du foulard qui ne « gêne pas » M. Le Pen, est un indice révélateur. Elle cache mal la conception de la femme que défend depuis toujours le Front National : elle est épouse et mère et sa place est à la maison. L’islamisme ne dit pas autre chose !
Le leurre de l’ironie sur l’ironie
Plus heureux est le trait acéré d’ironie décoché contre le caractère révolutionnaire du Nouveau Parti Anticapitaliste : « M. Besancenot, a-t-il dit sur RFI, devient un peu modéré pour un révolutionnaire. Moi je pense qu’un révolutionnaire comme lui aurait dû présenter en tête de liste une femme avec burqa. Ça, ça aurait été révolutionnaire ! » (1)
La perfidie de l’ironie, on le sait, consiste à dire le contraire de ce qu’on pense en le laissant deviner par un indice et donc d’infliger la pire vacherie sous le compliment le plus cauteleux. La victime s’ouvre sans méfiance au compliment et reçoit dans l’instant qui suit le coup de poignard au plus profond d’elle-même. Ici, M. Le Pen commence par décerner un brevet de « révolutionnaire » au NPA, pour lui planter sa dague en plein cœur : car qualifier de « révolutionnaire » « une femme en burqa », symbole de la réaction la plus archaïque, est une telle contradiction que, dans l’éclat de rire salutaire recherché, le NPA vole en éclats.
Mais un doute survient aussitôt. M. le Pen n’englobe-t-il pas cette ironie dans une autre ironie plus vaste, une sorte d’ironie-gigogne, une « méta-ironie » ? Car, pour voir une contradiction entre « révolution » et « burqa », encore faut-il se faire de « la révolution » une idée positive de libération. Or un homme d’extrême-droite, acquis par définition à la réaction, rejette cette idée. Dès lors, cette nouvelle contradiction devient l’indice d’une ironie plus globale qui annule la première. Pour M. Le Pen « révolution à la NPA » et « burqua » ne sont pas contradictoires, elles sont mêmes compatibles. La « révolution » montre, si l’on ose dire, son vrai visage. Et voilà que le NPA vole à nouveau en éclats par un autre éclat de rire.
On voit l’habileté du démagogue à l’œuvre. Il n’est pas nécessaire que le pêcheur aime manger des asticots pour les donner en appât aux poissons. M. le Pen n’a pas davantage besoin d’être un défenseur des droits de la Personne pour tenter d’abuser les citoyens. L’extrême-droite, comme le montre l’Histoire, en est même l’ennemie irréductible. Mais, quand le terrain des droits de la Personne est déserté par ses défenseurs dits naturels, le démagogue n’hésite pas à s’y aventurer comme le loup déguisé en berger pour tenter d’emmener le troupeau. Seulement, comme dit Jean de La Fontaine : « Toujours par quelque endroit fourbes se laissent prendre. » (2)
(1) RFI, jeudi 4 février 2010
Le Figaro (AFP)
(2) Jean de La Fontaine, « Le loup devenu berger », in « Fables », III, 3.