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"La femme au miroir" recèle-t-il un message évangélique ?

Auteur à succès de romans, nouvelles, pièces de théâtre, films, etc., Eric-Emmanuel Schmitt a dernièrement publié un beau livre, La femme au miroir, bâti autour de trois personnages, trois femmes qui, à différentes époques, luttent pour sortir du système d’attentes au travers duquel la société se perpétue en produisant et consommant des êtres conformes à ses besoins. Ces femmes qui, tour à tour, briseront le miroir social devant lequel la plupart d’entre-nous restent hypnotisés, seraient-elles en définitive la même femme ? Cette question posée en quatrième de couverture ouvre sur la possibilité que le livre n’ait qu’un seul héros, une femme qui, lors de trois incarnations successives, s’invente à chaque fois un chemin vers la liberté. La manière dont elle le fait ne peut manquer d’interroger lorsqu’on sait qu’Eric-Emmanuel Schmitt a connu une expérience de conversion. Se pourrait-il qu’après avoir abordé les traditions chrétienne, coranique, juive mais aussi le bouddhisme, tant tibétain que zen, Eric-Emmanuel Schmitt soit revenu, l’air de rien, nous camper une héroïne proprement christique ? C’est ce que l’on pourrait penser en observant que, tout en restant discret, le sacrifice constitue la pierre angulaire de ce livre. Cet article est une manière personnelle d’adresser la question à l’auteur et de le remercier pour son témoignage.
Je ne lis jamais de romans. Jamais. A l’exception de Une amitié absolue, polar un peu décevant de John Le Carré, le dernier que j’ai en mémoire, c’est Le Parfum de Süskind, enthousiasmant mais, voyez, je vous parle d’un autre siècle...
Pourtant, quand j’ai vu qu’Eric-Emmanuel Schmitt était de passage à la Réunion à l’occasion de la sortie de La femme au miroir, j’ai senti qu’il fallait que je m’y intéresse. La voix silencieuse de celui qu’après avoir lu Jovanovic j’appelle mon ange me poussait à nouveau à bousculer mes habitudes.
J’ai cédé parce que j’avais lu récemment qu’Eric-Emmanuel Schmitt a connu une expérience de conversion et j’ai senti que ce qu’il avait à dire pourrait me concerner.
Dans un premier temps, aussi bien écrit qu’il soit, le livre m’a déçu. Ce n’était donc que cela ? Trois histoires de femmes en lutte avec leur temps ? Et quelle importance qu’elle ait pu être la même ? Il faut dire que j’avais eu du mal avec le personnage d’Anne, qui vit au XVIe siècle, mais qui m’est apparue bien trop actuelle dans sa psychologie pour ne pas susciter une dissonance qui m’a interdit d’entrer pleinement dans l’histoire.
Plutôt que de me laisser emporter par cette dernière, je l’ai analysée, mais ma grille de lecture s’est révélée un piètre filet. Même la légèreté, presque la joie avec laquelle Anne consentira à sa mise au bûcher, bien que lourde de signification sous le rapport du sacrifice, me paraissait trop isolée pour faire sens.
Malgré tout, ma petite voix me disait que je n’étais pas quitte avec ce livre et que la frustration, presque la colère que j’éprouvais était une erreur due à mon empressement.
C’est pourquoi je l’ai proposé à ma compagne, que je sais délicieusement hystérique au sens lacanien du terme donc fervente amatrice de bons livres. Il me semblait qu’elle pourrait adorer celui-ci, ne serait-ce qu’en raison de l’orientation féministe de l’ouvrage. C’est ce qui s’est passé. Elle l’a lu avec passion et tout du long n’a cessé de m’en parler, tant pour s’extasier des passages forts qu’elle y trouvait que pour s’interroger sur la signification des situations décrites.
Nous y avons passé le week-end. J’ai pris un immense plaisir à ruminer avec elle le détail et la trame de ce livre. Mais nous n’avons abouti à rien de bien clair, la thèse de l’ouvrage ne m’apparaissait pas et je commençais à douter qu’il en ait une. Le fait que les héroïnes brisent le miroir social pour agir librement selon leur nature plutôt que selon les conventions du temps me paraissait trop peu original pour constituer un « message ».
C’est la veille du passage de Eric-Emmanuel Schmitt à Saint Pierre où j’habite que les pièces du puzzle se sont soudainement agencées.
La première chose qui m’a frappé, c’est un jeu de miroir entre le passé et l’avenir au sens où tout en s’incarnant dans une histoire ancienne, le personnage d’Anne apparaît comme le reflet exact ou le portrait parfait de l’être « réalisé », accompli, dans la « présence  », présence à soi, à la réalité, à Dieu, vers lequel s’efforcent actuellement de tendre les personnes et les mouvements religieux ou spirituels un peu sérieux.
La deuxième chose qui me semble très significative, c’est le dévalement qui, d’Anne à Hanna puis Anny, reproduit l’évolution des sociétés modernes et postmodernes. En effet, Anne, qui vit à la Renaissance, est un être intègre avec une âme en paix quand Hanna, qui vit au tournant du XXe siècle, a seulement un ego tourmenté par les conflits de la névrose et qu’Anny, notre contemporaine, désintégrée, véritable champ de bataille, n’a plus qu’un corps meurtri, sans personne à bord, sans pilote autre qu’automatique, puisque l’auteur lui fait avouer qu’elle ne parvient au sentiment d’exister que dans la fiction, dans le jeu d’actrice dont elle a fait métier.
Si on tient ces deux observations ensemble, la question qui vient alors tout naturellement est de savoir comment nos sociétés, c’est-à-dire, l’humanité qui — il suffit d’observer la jeunesse actuelle pour s’en convaincre — a dévalé jusqu’au stade où se trouve Anny pourrait espérer reconquérir les sommets et rejoindre cette Eve future qu’est Anne ?
De prime abord, il semble que le livre n’aborde pas ce thème redoutable puisqu’il se termine sur une impression de boucle bouclée avec l’actrice Anny jouant Anne de Bruges mise au bûcher dans un film qui lui est consacré.
Cependant, ma petite voix me disait que, l’auteur étant croyant, non par héritage mais par conversion, le livre devait forcément aborder le thème de la reconquête de l’Etre, serait-ce même de manière seulement allusive.
De fait, si on imagine le miroir où Anne se mire et nous donne à voir l’image de l’être humain « réalisé » de l’avenir, la désescalade de Anne à Anny n’a-t-elle pas pour reflet une pente inverse, celle de la rédemption qui va de Anny jusqu’à Anne ?
Il ne me semblait pas possible qu’après qu’il ait tracé la trajectoire du dévalement des êtres, le livre s’arrête comme cela, en nous laissant tout en bas, au pied du miroir, dans une vallée de larmes, dans un présent aussi déjanté, effondré, conflictuel et désespéré que pouvait l’être Anny.
C’est alors qu’il m’est apparu que, l’air de rien, avec, pourrait-on dire, des femmes comme miroirs aux alouettes, l’auteur avait bel et bien placé au cœur de son ouvrage, l’élément clé de la rédemption dans la tradition chrétienne, à savoir, le sacrifice.
Je m’explique et je finirai par là : il y a des raisons théologiques et anthropologiques de penser que la révélation chrétienne constitue un moment de bascule dans l’histoire de l’humanité. Un moment marqué par le passage d’une forme sacrificielle à une autre.
La première, archaïque, assure, selon René Girard, la réconciliation des communautés par la violence : la violence de l’accusation et de la mise à mort de l’autre, le monstre dont la disparition nous laisse en paix les uns avec les autres bien qu’il ne soit qu’un bouc émissaire.
La seconde forme de sacrifice, dont le Nouveau Testament s’est fait porteur en nous révélant, justement, l’existence du mécanisme du bouc émissaire et le caractère frauduleux de la réconciliation violente qu’il amène, c’est le renoncement à soi, le sacrifice de soi, qui seul permet une réconciliation non violente des groupes humains justement parce que celui qui se sacrifie n’accuse personne, il « prend sur lui », comme l’a fait le Christ.
A ceux qui se croiraient absolument étrangers à tout cela et ressentiraient l’aversion, le dédain ou l’irritation avec lesquels l’époque traite des convictions chrétiennes lorsqu’elles font irruption dans l’espace public, je dirai que, pourtant, sans le savoir, non seulement ils baignent, mais ils nagent à tout instant dans cet univers néotestamentaire, comme le montre très bien la question de la responsabilité.
Il est un fait que nos sociétés, justement parce qu’elles sont individualistes, ont amplement contribué à faire de la responsabilité sinon une vertu, du moins une valeur, un pilier du vivre ensemble. Tous, pour la plupart, nous tentons d’éduquer nos enfants avec l’espoir qu’ils deviennent des personnes responsables. Or que veut dire être responsable ?
Entre autres choses que nous n’allons pas recenser ici, ce terme désigne la capacité à assumer ses erreurs, ses fautes, ses manquements, etc. Lorsque dans un groupe qui vit un échec quel qu’il soit une personne sait reconnaître qu’elle est en cause et s’abstient par là même d’accuser les autres — en particulier, le lampiste qui, tout en bas de la hiérarchie, sert généralement de bouc émissaire —, cette personne apaise immédiatement le groupe car chacun sait alors qu’il n’aura pas à se défendre d’accusations qui pourraient tomber sur n’importe qui, comme on tire le roi de pique dans un jeu de carte. Prendre l’accusation pour soi, « prendre sa patate chaude » comme on dit, voilà bien le sacrifice de soi porteur de paix dont nous reconnaissons la légitimité mais pas l’origine. Or, on peut penser que l’essence du message christique se trouve là : dans cette capacité à renoncer à sa propre défense pour en venir, unilatéralement, sans condition, à reconnaître ces choses qui nous mettent en cause, et contribuer ainsi, autant que faire se peut, à la paix.
C’est, bien sûr, la chose la plus difficile du monde puisqu’en agissant de la sorte, nous allons directement à l’encontre de nos tendances narcissiques. Nos politiciens, par exemple, en sont absolument incapables. A l’exception de ceux qui viennent du monde anglo-saxon où, après la révélation de quelques frasques, sexuelles ou autres, la confession des hommes publics est devenue un rituel indispensable à la réconciliation avec le peuple.
Pour Anny, qui n’existe que lorsqu’elle est actrice, la venue au sacrifice de soi ne sera cependant pas trop difficile car elle s’accomplira précisément dans le jeu, lorsqu’Anny a l’intuition (son ange ?) que pour jouer de manière juste la scène du bûcher, elle doit cesser de subir le supplice pour y venir avec un plein consentement, comme l’a fait Anne.
Il semblerait qu’en rejouant cette scène, en en faisant le reflet de la précédente prise, mais sur le versant du consentement au sacrifice, Anny traverse le miroir et vienne ainsi sur le chemin de la rédemption, en route vers Anne qui, par cela même, apparaît pour ce qu’elle est en définitive : une figura Christi.
De fait, Anne est intemporelle, éternelle, idéale. S’il y a eu semblant de reflets entre le passé et l’avenir, c’est tout simplement parce qu’elle ne change pas, elle ne passe pas.
C’est elle qu’Hanna rejoint aussi lorsqu’au lieu d’aller au devant de ses compatriotes pour se sauver, elle se solidarise du groupe qu’ils vont massacrer. Elle fait le choix d’être avec les victimes, le choix, encore une fois, du sacrifice de soi.
Ce que le livre La femme au miroir donne alors à voir, je crois, c’est le fait que, quel que soit notre dévalement personnel, nous sommes toujours à une bascule près de la rédemption ; cette bascule consistant à lâcher l’incessant souci de soi qu’est l’ego pour vivre enfin, sans peur, rendus au présent par l’abandon de soi, par le sacrifice de soi.
Nous aimons tous cette bascule lorsqu’elle advient pour le meilleur, lorsque nous tombons en amour. Ce à quoi le message évangélique nous invite, c’est à l’accepter aussi lorsqu’elle advient pour le pire : notre mise en cause. La paix est à ce prix, notre rédemption est à ce prix.
Mais nous le valons bien n’est-ce pas ?
* *
*
Lors de la soirée littéraire organisée à Saint Pierre j’ai pu exposer, au moins dans leurs grandes lignes, ces quelques réflexions à Eric-Emmanuel Schmitt. A ma grande joie, il les a grosso modo validées avec seulement quelques réserves marginales.
Bien entendu, comme il n’avait guère le temps d’approfondir, j’imagine que de nombreux points ici avancés pourraient prêter à discussion, sinon à controverse, de sorte que le présent texte est seulement une interprétation et non pas un dévoilement de la pensée de Eric-Emmannuel Schmitt, même s’il a déclaré fort gentiment que je l’avais « déshabillé ».
Pour finir, je crois savoir pour quelle raison j’ai pu être « poussé » à venir rencontrer cet auteur. Ce n’est pas seulement pour la découverte de son livre et la jouissance intellectuelle que m’a procuré le fait de le lire sous l’angle de l’anthropologie girardienne et du message évangélique.
C’est aussi parce qu’une personne lui a demandé de raconter sa conversion. Il nous en a fait le récit avec beaucoup de simplicité et de naturel. Et il a complètement changé le sens de ce que j’avais moi-même vécu de semblable. Cela simplement en m’y ramenant, en ravivant la mémoire de ce moment indescriptible où une présence infiniment bienveillante m’avait amené à porter, sur le monde et sur la vie, un regard débarrassé de toute peur, de toute angoisse, de toute crainte des vicissitudes. Il m’a rappelé que si la con-fiance (avec foi) n’est pas à l’origine de nos actes, elle n’en sera jamais la conséquence.
 Je voulais le remercier pour cela et ce texte en est le moyen.
par Luc-Laurent Salvador (son site) jeudi 9 février 2012 - 17 réactions
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Les réactions les plus appréciées

  • Par Gabriel (xxx.xxx.xxx.98) 9 février 08:31
    Gabriel

    Auteur à la plume mystique intéressante, dans son ouvrage « l’évangile selon Pilate » j’ai trouvé de fortes similitudes quant à la posture intellectuelle avec celui de Gérald Messadié dans « L’homme qui devint Dieu » Il m’apparaît comme une évidence que la générosité littéraire de ces auteurs transpire dans les messages issues de leurs expériences christiques qu’ils veulent nous faire partager. Merci pour votre avis sur ce dernier livre, vous m’avez donné l’envie dans faire une de mes prochaines lectures.

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