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La fin de l’hypothèse Bayrou ? (2)

Premier article d’une petite série sur les résultats des élections européennes du 7 juin 2009 en France. Celui-ci porte sur le MoDem. Deuxième partie.

Dans la première partie de cet article, j’expliquais que la défaite du MoDem aux européennes est rude et il m’a somblé opportun de retracer la démarche politique de François Bayrou dans le contexte historique de l’autonomie du centre.


Bayrou, le centriste d’extrême centre

Tentons quelques analogies historiques.

Jusqu’en 2002, François Bayrou avait une "doctrine" politique sensiblement équivalente à celle de Jean Lecanuet version 1974-1981. Centriste avec la plus grande autonomie, et participation aux gouvernements avec les gaullistes (depuis 1981, l’alliance entre l’UDF et le RPR n’avait jamais été remise en cause). Il y a bien eu certes la piteuse tentative des rénovateurs en 1989 qui aurait pu aboutir à un grand parti centriste autonome, mais de fait, jusqu’en 1997, aucune initiative n’avait remis en question la loyauté d’une telle alliance.

Au cours de la troisième cohabitation (gouvernement Jospin), en 1997 et 2002, François Bayrou a évolué du Lecanuet version 1974-1981 au Jean Lecanuet de la version 1965-1974. Une version beaucoup plus autonomiste vis-à-vis des gaullistes et sans doute aussi beaucoup plus courageuse politiquement (courageux dans le sens où cette autonomie va à l’encontre du leader qui la prône).

En avril 2002, François Bayrou se présenta à l’élection présidentielle dans une ambiance très contre-productive (sa campagne qui avait démarré l’été 2001 s’était brusquement arrêté lors des attentats du 11 septembre 2001), et surtout, refusa la fusion de l’UDF et du RPR au sein de l’UMP imposée par Alain Juppé et Jacques Chirac et a miraculeusement préservé l’UDF. François Bayrou aurait pu accepter cette fusion et devenir l’un des ministres importants du gouvernement Raffarin. Il a réussi à conserver son groupe UDF aux législatives de juin 2002 (pour la plupart, ceux qui ont filé au Nouveau centre en avril 2007).

Entre 2002 et 2007, la démarche politique de François Bayrou est devenue beaucoup plus indépendante vis-à-vis de l’UMP, jusqu’à aller voter un motion de censure contre le gouvernement de Dominique de Villepin auquel appartenait quand même l’un des dirigeants de l’UDF, Gilles de Robien (en congé de la direction de l’UDF).

Cette démarche, accentuée pendant la campagne présidentielle de 2007, est à rapprocher de celle de Gaston Defferre qui, en 1965, avait échoué à faire surgir une grande fédération de centre gauche regroupant les centristes de Jean Lecanuet, les radicaux et les socialistes. La stratégie de François Mitterrand, qui avait intégré la logique des institutions de la Ve République, était diamétralement opposée à celle de Gaston Defferre : alliance à gauche toute avec le Parti communiste français et refus d’alliance avec Jean Lecanuet (pourtant dans l’opposition).

Ce passage de François Bayrou du centre droit au centre gauche s’est concrétisé par la fondation du MoDem en décembre 2007. Beaucoup de socialistes déçus et d’écologistes sont allés vers le MoDem alors que des militants de l’ancienne UDF de centre droit soit rejoignaient l’UMP ou le Nouveau centre, soit tombaient dans un no-man’s-land centriste (comme Pierre Albertini, Gilles de Robien, Jean-Louis Bourlanges… ou encore Michel Mercier et Jean Arthuis).

Mais depuis 2007, son score élevé du premier tour de l’élection présidentielle (sept millions d’électeurs) a renforcé François Bayrou dans sa folle intuition qu’il serait un jour élu Président de la République.

Et au lieu de réfléchir sur une stratégie cohérente et pertinente (aux législatives de juin 2007, alliance avec aucun parti, d’où échec complet avec seulement trois sièges ; aux municipales de mars 2008, alliance avec tous les partis, de l’UMP au PS voire localement avec le PCF !, d’où beaucoup d’élus mais cohérence politique illisible), François Bayrou a joué de façon brouillonne comme Jean-Jacques Servan-Schreiber pendant les années Pompidou qui a tenté de créer avec Jean Lecanuet le Mouvement des réformateurs, un centre autonome (pas d’alliance électorale ni avec les socialistes ni avec les gaullistes) qui rassemblait les radicaux et le Centre démocrate.


Bayrou, le JJSS de Sarkozy ?

Que cela signifie-t-il ? Que François Bayrou milite bien pour un centre politique solide et volontaire, tout en s’opposant fermement tant aux gaullistes qu’aux socialistes, en misant sur sa personnalité populaire et, parfois (et même beaucoup), en n’hésitant pas à sombrer dans les dérives populistes (les médias sont tous vendus, les sondages sont truqués etc.).

Exactement la démarche de JJSS qui avait beaucoup inquiété le pouvoir gaulliste au début des années 1970, lors de sa belle victoire à Nancy le 28 juin 1970 (le député gaulliste sortant Roger Souchal avait démissionné pour protester contre le trajet de l’autoroute A4 Paris-Strasbourg qui passait par Metz et pas par Nancy). Mais JJSS avait mordu la poussière dès le 20 septembre 1970 lors d’une autre élection partielle à Bordeaux contre le Premier Ministre en exercice Jacques Chaban-Delmas (en quelques sortes, l’équivalent de l’échec de Bayrou aux municipales de Pau en 2008).

Jean-Jacques Servan-Schreiber avait à l’époque usé de beaucoup de démagogie pour se faire apprécier, disant entre autres le 26 novembre 1970 à Amiens : « C’est dans une sorte de guerre contre les Français que l’État se jette aujourd’hui. Personne d’autre ne libérera la France que les Français ! ».


Cause de l’échec du MoDem

Revenons au 7 juin 2009. Y a-t-il réellement échec de François Bayrou ? On pourrait remarquer que faire tenir un parti avec une telle ligne autonomiste autour de 10% (à quelques pourcents près), avec tous ses généraux qui l’ont déserté depuis deux ans voire sept ans, c’est déjà pas si mal. Certes.

Toutefois, l’objectif clairement annoncé de François Bayrou étant l’élection présidentielle de 2012, ces élections européennes étaient les dernières échéances intermédiaires véritablement nationales. Il y aura certes les élections régionales en mars 2010, mais elles n’ont pas le retentissement national des européennes. Et là, 8,5%, c’est un score qui disqualifie pour l’élection présidentielle. Dans l’hypothèse de rester dans la cour des grands candidats.

Pourtant, les élections européennes étaient les élections par essence favorables au mouvement de François Bayrou : au scrutin proportionnel à un tour, donc possibilité d’être autonome jusqu’au bout, de se compter sans risque d’alliance lors d’un impossible second tour (le gros bug de l’électorat Bayrou le 6 mai 2007), et sur l’un des thèmes majeurs du MoDem… l’Europe.

Majeur ? Justement, non. Et c’est là, à mon sens, le gros problème du MoDem. François Bayrou a voulu créer le MoDem pour fédérer son électorat de 2007. Pour cela, il s’est servi de la base existante, l’UDF, et l’a transformée en MoDem. On aurait pu penser que le corpus doctrinal essentiel de l’UDF aurait été transféré, à savoir la construction européenne et la décentralisation. La réalité, que j’avais soulignée il y a déjà quelques temps, c’est que ce n’est pas vrai, l’Europe n’est pas un thème majeur du MoDem. Pourquoi ? Parce que les plus européanophiles (issus de la démocratie-chrétienne laïque française) ont quitté François Bayrou. Et ceux qui sont venus, des militants socialistes déçus, des écologistes déçus etc. ont plutôt une culture souverainiste, altermondialistes, d’opposition au système. J’avais regretté depuis 2007 ce manque de position claire sur l’Europe. Je ne doutais pas des sentiments pro-européens de François Bayrou mais je m’inquiétais qu’il ne les mît pas en avant.

Bien au contraire, la campagne du MoDem a été surtout nationale et pas européenne. François Bayrou a publié il y a quelques semaines un livre contre Nicolas Sarkozy qui a considérablement pollué le discours européen de son parti. Rien ne l’obligeait pourtant d’adopter un tel calendrier. C’est donc délibérément qu’il a voulu utiliser la grande impopularité présidentielle pour engranger le meilleur résultat électoral possible.

Parallèlement, même le PS a été plus courageux : Ségolène Royal n’a pas hésité à vouloir les États-Unis d’Europe et Martine Aubry, plus prudente, n’a cependant pas caché ses convictions fédéralistes. Or, le parti le plus fédéraliste aurait dû être le MoDem.

C’est donc naturel que ceux qui ont gagné aux élections européennes soient les partis qui ont su montrer leur plus grande foi en l’Europe. Pourquoi ? Tout simplement parce que ce sont les François partisans de la construction européenne qui se sont le plus mobilisés dans ces élections. L’eurosceptique a préféré ignorer cette consultation.

À mon sens, la réelle explication de la défaite du MoDem est cette absence de positionnement clair en faveur d’une Europe intégrée. Les échanges malheureux et décevants avec Daniel Cohn-Bendit dans une émission télévisée (le 4 juin 2009) n’ont, à mon avis, pas fait beaucoup bougé les lignes de front. Les propos déplacés de François Bayrou n’ont pas dû influencer plus d’un ou deux pourcents, ce qui est loin des 15% comme objectif désiré du MoDem pour se rendre incontournable.

François Bayrou l’a concédé le 9 juin 2009 : désormais, il essayera d’être moins batailleur. Comprendre : moins antisarkozyste primaire et plus constructif.


Six au lieu de douze élus au Parlement européen

Dans l’immédiat, la défaite a entraîné la non-réélection (entre autres) d’un député européen centriste sortant pourtant bien impliqué au Parlement européen, Bernard Lehideux (Paris) et la non-élection (entre autres) d’Olivier Henno (maire de Saint-André-lez-Lille et conseiller général du Nord) qui étaient tous les deux en deuxième position sur des listes du MoDem. La sortante Nathalie Griesbeck (Metz) sauve son siège grâce au désistement (bienvenu) de Jean-François Kahn.

En tout, le MoDem n’a plus que six élus (dont quatre femmes, soit 67%, c’est notable) au lieu des douze de 2004.


Et l’avenir du MoDem ?

Les élections régionales risquent aussi de mal se passer pour le MoDem malgré la proportionnelle (avec prime à la liste majoritaire) car les européennes ont montré qu’il n’était plus une force majeure et qu’une alliance avec lui n’apporterait pas beaucoup plus d’oxygène (au Parti socialiste par exemple).

Quant à l’élection présidentielle de 2012, tout demeure possible. C’est encore très loin. François Bayrou pourrait malgré tout rester un homme providentiel genre statue du commandeur… ou continuer à se consumer à la sauce JJSS… Rendez-vous en 2012.

Fin de l’hypothèque ? Fin de l’hypothèse ? Fin de parenthèse ?
Le sort semble en être jeté.

La mécanique implacable de la Ve République est conservée…
François Bayrou n’est pas le premier centriste à s’y casser les dents.
Et sans doute pas le dernier.


Aussi sur le blog.


Sylvain Rakotoarison
(10 juin 2009)


Pour aller plus loin :

La fin de l’UDF.

Vous avez dit Europe ? (en trois volets).

Bayrou, baudruche ou espoir ? (en trois volets).

L’UDF, le bal des vautours.

Pourquoi Simone Veil est-elle sarkozyste ?

Les 12 rénovateurs de l’opposition (en quatre volets).

La bipolarisation de la vie politique (en deux volets).

Jean-Jacques Servan-Schreiber.

Daniel Cohn-Bendit, rouge devenu vert ?

Résultats des élections européennes du 7 juin 2009 en France.

Les six élus du MoDem de 2009.

Bayrou, trop batailleur ?

Premiers commentaires sur les européennes en France.

Débat Bayrou vs Cohn-Bendit le 4 juin 2009 sur France 2.

 
par Sylvain Rakotoarison (son site) vendredi 12 juin 2009 - 27 réactions
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Les réactions les plus appréciées

  • Par Voltaire (xxx.xxx.xxx.37) 12 juin 2009 14:04
    Voltaire

    Plusieurs amis étrangers, neutres, m’ont tous fait la même remarque. Pour eux, l’attitude de Bayrou lors de ce débat a été plutôt mesuré par rapport à celle de Daniel Cohn Bendit, et son attaque légitime du moment qu’elle ne relevait pas de la calomnie mais de faits établis. Ils ont donc été surpris des commentaires de la presse, unanimement défavorable à Bayrou.

    Pour ma part, je pense que Bayrou a fait une erreur politique car il aurait dû prévoir que les réactions de son électorat traditionnel seraient négatives et que la presse ne le louperait pas (sans être paranoïaque, il ne faut pas être clairvoyant pour savoir de Bayrou dérange... et que tout prétexte sera bon pour l’enfoncer). Il aurait donc dû rester au dessus de ce combat médiocre ; cela n’exonère pas la presse de son atttude peu objective, mais je ne pense pas que cela ait une influence sur le long terme. cela pourrait même être salutaire pour Bayrou, si cela le pousse à faire émerger une équipe crédible de portes parole et à se placer au dessus de la mélée.

  • Par Paul Cosquer (ex "Taverne des poètes") (xxx.xxx.xxx.188) 12 juin 2009 11:00

    L’analyse est intéressante mais vos trop fréquents renvois au passé sont abusifs voire insidieusement glissés ça et là pour nuire au président du MoDem, genre : "François Bayrou a joué de façon brouillonne comme Jean-Jacques Servan-Schreiber pendant les années Pompidou" Or, si Bayrou a une expérience politique, il n’est pas sans avenir pour autant.

    Ensuite, vous vous glissez de façon aventureuse sur la piste du pétage de plomb, suivant en cela la manipulation médiatique de grande envergure pilotée par l’Elysée et le Figaro entre autres, en disant ceci : "sa folle intuition qu’il serait un jour élu Président de la République". Or, beaucoup de Français n’ont pas considéré que c’était une intuition déraisonnée. Loin de là ! Ils étaient même plus nombreux à dire qu’il serait fou d’élire Sarkozy. Alors tous ces gens qui ont voté Bayrou seraient-ils fous ?

    Enfin, vous enfoncez votre clou tel un Ponce Pilate avec ces mots : "n’hésitant pas à sombrer dans les dérives populistes". A part son erreur récente sur son appréciation des derniers sondages, les gens lui donnèrent raison dans sa dénonciation des collusions de toutes sortes, des magouilles et des injustices.

    Enfin, là où je ne puis m’empêcher de sourire, c’est ici : "Parallèlement, même le PS a été plus courageux : Ségolène Royal n’a pas hésité à vouloir les États-Unis d’Europe". Ségolène Royal, dont la folie me semble être allée bien plus loin que les autres candidats fait de incatations magique à la Sarkozy ("refonder le capitalisme", refaire Bretton Woods, etc.) et vous voilà tout épaté. Bayrou, au moins, est lucide et ne prend pas les électeurs pour des gobe-tout !

  • Par Voltaire (xxx.xxx.xxx.14) 12 juin 2009 13:20
    Voltaire

    L’analyse me semble llargement erronée, car elle se place dans des repères archaïques.

    L’idée centrale de cet article est une nostalgie pour l’ancienne UDF. Or ce parti, en dehors du fédéralisme européen, avait bâti son projet de société sur des règles dépassées. C’est bien la raison qui a vue la montée de Bayrou en 2007, et l’échec reccurent de toute les tentatives de résurgences de l’UDF (le commentaire sur le Nouveau Centre plus bas est particulièrement désopilant).

    Les chroniques nécrologiques qui fleurissent un peu partout à propos de Bayrou ou du MoDem relèvent largement de la méthode Coué. Et c’est bien normal. Car cet homme et ce parti dérangent. Ils dérangent l’ordre établi, la vie traditionnelle de l’appareil politique, les réseaux de pouvoirs.

    François Bayrou s’est pris, comme il le dit lui-même, « un gadin ». Comme d’autres avant lui. Qu’il en soit largement le responsable est une évidence, qu’il ne nie pas. Qu’il en ait tiré la leçon reste à démontrer, mais l’homme n’est pas stupide.

    Mais la situation sociale, économique et politique n’a pas changé. Nicolas Sarkozy ne peut plus compter sur une majorité d’électeurs, sauf très forte abstention. Et le désir de changement demeure, dans un contexte très tendu. Ce changement, ce n’est pas Europe Ecologie qui peut l’incarner, quelques soient ses qualités : dans ce rassemblement, la partie politique, les Verts, est un nain politique sans leader. Quant au PS, on entrevoie déjà les règlements de compte et la lutte sans merci que vont se livrer les ténors sur ses dépouilles.

    Reste Bayrou. Avec ses défauts, son ego, son dirigisme. Et sa vision, sa volonté, son intégrité.

    Quant au MoDem, il a deux possibilités : la première, positive, verra apparaitre autour de Bayrou une équipe de porte parole de qualité, dont certains, élus au parlement européen, sont maintenant à l’abris des tentations de débauchage de l’UMP, et pourront défendre un projet novateur. La seconde, négative, verra le MoDem déchiré par des réglements de compte internes comme au PS et son influence limitée. Mais l’opportunité politique demeure pour ce parti. Les élections régionales seront un bon test de son aptitude à se régénérer, mais il serait étonnant que l’histoire se répète comme pour ces élections européennes. Selon toute probabilité, le MoDem va revenir autour des 12% d’intention de vote, et donc détenir les clés du scrutin dans de nombreuses régions.

    "Le sort semble en être jeté" pensez-vous ? C’est à mon avis méconnaitre la réalité politique actuelle.

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