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La France d’en Bas

La démocratie devait être un cri de joie sans fin. Mais de ces idéaux pour lesquels nos ancêtres tombèrent par milliers, il ne reste que poussière. 1789 portait en son sein l'espoir de bâtir une nation faîte de justice et d'équité. De la liberté, ardemment désirée, chèrement acquise et perpétuellement remise en question, nous avons fait un spectre. De l'égalité, nous avons foulé aux pieds les principes. De la fraternité, nous avons perdu jusqu'au sens. Après tant d'ignominies politiques et de lâcheté collective, quelle devise pourrait être celle de la France d'aujourd'hui ? Seul un mot correspond à la situation actuelle : misère.

 Misère intellectuelle, d'abord. Le temps est révolu où s'affrontaient Jean-Paul Sartre et Albert Camus par journaux interposés, et où Sagan, Beauvoir, Vercors, Malraux, Fournier, Aragon et Pérec se disputaient les meilleures ventes en librairie. A une génération d'artistes issue de la seconde guerre mondiale a succédé une grande génération de Rien. Ni Rien Musso, Rien Lévy ou Rien Gavalda ne se placent dans la lignée de leurs illustres aînés. A de trop rares exceptions près, le vingt-et-unième siècle est celui de l’extinction de la littérature. 

 Autre grande absente de notre époque : la pensée. Néant pourrait être le nom du grand courant philosophique qui nous est contemporain. A l'instar de son pendant, l'Homme de lettres, l'Homme de réflexion est en voie avancée d'extinction. Un botulique BHL, ayant autant d'idées neuves que de boutons à sa chemise, peut-il assurer la relève intellectuelle de la France ? Voilà question qui donne matière à douter, à rire... ou à pleurer.

 Néanmoins, avancer que la Culture a déserté le sol français à l'heure où renaît chaque soir Marivaux sous les traits de pitoyables candidats à la célébrité tournant dans leur prison télévisuelle comme d'innocents poissons rouges évolueraient dans leur bocal serait proférer odieuse menterie. Après tout, la représentation théâtrale est devenu l'opium de millions de gens sitôt que fût découvert l'intérêt passionnant que présente la sociologie du candidat téléréalitesque anencéphalique. 

Misère langagière, ensuite. Cassandre Orwell avait prédit la réduction de la langue à sa plus simple expression : voilà que nous nous y employons, avec plus de ferveur et d'application chaque jour. Honni sera le Dictionnaire et oublié le Bescherelle pour qui voudra se faire entendre du plus grand nombre. A quoi bon d'ailleurs respecter la langue Française, puisque les supposées élites au pouvoir la piétinent allègrement ? Le parler juridique, qui depuis des siècles s'était érigé en barrage de la Novlangue, vient de subir une réforme honteuse visant à appauvrir son vocabulaire et le rendre simple et faible. Les médias, des journaux télévisés en passant par les grands quotidiens, ne parlent plus qu'avec moult fautes de Français et respectent à grand peine l'orthographe. En bramant un pathétique "Kasstoipôvcon", notre président a fait montre de son mépris pour une langue qui, en ces temps nauséeux, est en passe de devenir le dernier vecteur de l'unité nationale. Mais l'illustre personnage a-t'il saisi que la parole est la seule nuance existante entre le règne de l'homme et celui de la bête, et que quiconque volontairement l'altère altérera avec elle une part de son humanité ?

Misère sociale, pour continuer. Les frontières entre ce que nous appelons classes sociales et qui furent autrefois des ordres ont toujours existé. La différence entre un état de droit et une oligarchie se trouve dans l'existence d'une perméabilité de fait entre ces classes. La création des Ecoles Normales, symbole matériel de l'idéal républicain français, permettait au fils de paysan de gravir pas à pas l'échelle de la réussite sociale. Leur suppression au profit de "filières technologiques" est un dangereux retour en arrière ; et ce sans parler de la mort de l'IUFM, qui permettait jusqu'à une date très récente des études rémunérées. De nos jours, un fils d'ouvrier peut-il se payer le luxe de cinq années d'études avant d'entrer dans l'enseignement ? Il est malheureux de constater que dans la plupart des cas, la réponse à cette question est négative. 

 Certes, à échelle planétaire, la France fait partie des nantis de ce monde. Mais cette réalité en cache une autre, invisible pour qui ne connaît point la réalité des ghettos modernes bâtis avec soin par Le Corbusier. Chaque année, à l'échéance de la trêve hivernale, l'on jette à la rue des milliers de familles, qu'un RSA jamais ne fera vivre. Beaucoup s'en moquent, heureux qu'ils sont devant leurs écrans, saoulés des images de quelques privilégiés et ivres du petit confort égoïste qui est le leur. Une maison en banlieue pavillonnaire, un poste de télévision, une voiture hybride, un semblant d'engagement pécuniaire auprès de telle ou telle ONG... Que demander de plus, pour avoir la conscience tranquille ?

Misère politique, enfin. Les hommes politiques actuels jurent avec la génération d'après-1944, presque exclusivement composée d'anciens résistants. La figure paternelle du vieil homme charismatique, lettré et imprégné de culture, séculairement plébiscitée par les français et incarnée entre autres par Jean Jaurès, Clémenceau,le Général de Gaulle ou Georges Pompidou semble s'être effacée devant un culte de la jeunesse, de la vulgarité et de l'ignorance, ainsi qu'en témoigne l'ascension politique de Nicolas Sarkozy, qui, comble du ridicule, ose se réclamer de ces grandes figures politiques. 

 Les chefs d'états, alors respectés par les médias, n'offraient pas aux français le spectacle d'un perpétuel vaudeville. Affaires de viols, divorces, grossesses hypothétiques ou autres feuilletons tous plus ridicules les uns que les autres étaient absents de la vie politique. Les mandats des élus n'étaient pas rythmés d'un nouveau scandale par semaine, ce qui laissait le temps aux dirigeants de mener tant bien que mal la barque nationale. L'amour sacré de la patrie, porté aux nues par l'homme du dix-huit juin, a disparu au profit de l'amour exclusif du pouvoir et de l'argent. Doit-on rappeler que ce même homme du dix-huit juin payait à l’Élysée les frais d'entretien de sa femme, et qu'il usa de référendums, préférant démissionner plutôt que d'abuser de l'autorité que sa fonction lui conférait ? Tel comportement, malheureusement, passerait aujourd'hui pour tout à fait impensable.

 La classe politique, quel que soit son bord, est aujourd'hui minée par l'absence d'idéaux, d'altruisme et de conscience. Diviser pour mieux régner semble être l'actuel maître mot. La doctrine du mouton noir rappelle en ces temps de crise de douloureux souvenirs, pourtant ancrés dans la mémoire récente de l'Europe. L'austracisation, savamment orchestrée par gouvernements et médias, de couches entières de la société française ne résoudra en rien la dangereuse stagnation qu'elle traverse. Le racisme ambiant et la xénophobie omniprésente ne sont pas des réponses aux interrogations des jeunes générations qui, privées de repères et de causes à défendre, tournent en rond. 

 La France, en tant que nation une et entière, est-elle vouée à une inéluctable disparition ? Ne restera-t'il de la patrie des droits de l'homme qu'un vaste marasme dépourvu de valeurs et d'horizons ? La déliquescence sociale, politique et culturelle amorcée depuis déjà quelques décennies finira-t'elle par avoir raison de ce pays qui fût le berceau de la liberté, de l'égalité et de la fraternité ?

 Bien sûr, porter un regard passéiste et nostalgique sur une France révolue n'apportera rien à l'état des choses. L'avènement d'internet et de la culture d'instantanéité marquent un tournant décisif dans les rapports humains et sociétaux. Ce nonobstant, il est impossible de nier une rupture caractérisée entre l'hier et l'aujourd'hui. Phase transitoire entre deux ères, ou état figé ? Au moins cette situation a-t'elle l'avantage de porter en elle une foule de possibles, et avec eux, la certitude qu'une énième reconstruction de notre pays est à venir.

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