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Les ministères de l’Éducation nationale et de l’Enseignement supérieur veulent savoir ce qu’on dit d’eux sur Internet et qui le dit. Les revues de presse traditionnelles ne leur suffisent plus. Comme on les comprend. Sans doute découvrent-ils que contrairement aux médias traditionnels, on peut dire du mal d’eux sur Internet et avec raison. Ils viennent donc de lancer deux appels d’offre intitulés « veille de l’opinion » d’un montant estimatif de 100.000 et 120.000 Euros HT par an pour une surveillance quotidienne des sites internet de toute nature. Un cahier des charges daté du 15 octobre dernier en précise les exigences.
Le langage est celui des services de renseignement ou de « l’intelligence économique » : il s’agit d’ « une veille » sur Internet à laquelle trois objectifs sont assignés : l’identification, l’analyse et l’anticipation pour préparer la riposte.
Traquer les opinions
L’identification est d’abord celle des opinions exprimées qu’il convient de classer par thèmes 1- "pérennes", 2- "prévisibles" et 3- "émergents". Sous ses vocables mystérieux se cachent, pour les deux premiers, les agendas des ministères avec les projets et les débats auxquels ils peuvent donner lieu ; les thèmes "émergents" sont les critiques qui « émergent » ici et là qu’il faut tout de suite repérer pour mieux les contrer.
L’analyse consiste à faire ressortir « les informations signifiantes » : l’euphémisme désigne, dans ce jargon, celles qui comportent un risque à venir pour les ministères, voire une crise : un appel à pétition, à démission, à manifestation, etc. Et pour ne pas être pris au dépourvu, il importe d’ « évaluer » ce risque, d’« anticiper », d’ « alerter » en cas de « signaux faibles susceptibles de monter de manière inhabituellement accélérée » (sic), et de proposer des solutions pour une riposte.
Traquer les émetteurs d’opinions
Mais les opinions n’étant exprimées que par des individus, une seconde partie simultanée du travail porte sur les émetteurs de ces opinions. Il est demandé de « repérer les leaders d’opinion », « les lanceurs d’alerte ». Leur mode de fonctionnement intéresse particulièrement. Il importe surtout de mesurer leur influence par des « indicateurs quantitatifs », à savoir « (le) volume des contributions, (le) nombre de commentaires, (leur) audience » et même leurs « mots les plus fréquemment cités ». Aucune « source stratégique en ligne » ne doit échapper à la vigilance, c’est-à-dire les « sites "commentateurs" de l’actualité, revendicatifs, informatifs, participatifs, politiques, etc. », qu’ils appartiennent à des syndicats, des partis ou qu’ils soient ceux d’ associations de toute nature ou d’individus.
Traquer même les « sites informatifs »
Il est amusant de découvrir que ces ministères s’intéressent même aux sites dits « informatifs ». Car le qualificatif « informatif » est un des dogmes de leur théorie officielle de l’information : il désigne un discours qui n’a aucune visée d’influence ! Il est ainsi enseigné aux malheureux élèves que « le discours informatif » s’oppose aux autres discours « argumentatif », « narratif » « descriptif » ou encore « explicatif ». Les médias diffusent la même erreur en faisant croire qu’un « journal d’information » diffère d’un « journal d’opinion ».
Ces ministères paraissent donc être les premiers à ne pas croire aux billevesées qu’ils enseignent. S’ils s’intéressent autant aux « sites informatifs » qu’aux « sites revendicatifs et participatifs », n’est-ce pas qu’ils craignent que ces « sites informatifs » exercent aussi une influence néfaste ? Ils n’ont pas tort. Gardée secrète ou révélée, toute information influence, comme le montre l’exemple de la maladie du président Mitterrand. Celui-ci aurait-il pu se présenter pour un second mandat en 1988 si l’information avait été divulguée ? On voit bien que, cachée, cette information a exercé une influence sur ses rivaux et les citoyens. Si elle avait été au contraire révélée, elle en aurait exercée une autre en empêchant, par exemple, que le président sortant se représente.
Il ressort de ce dispositif de « veille » que l’information est une guerre et que les deux ministères entendent la mener avec un organe de renseignement qui lui fournisse des « notes de synthèse » quotidiennes et hebdomadaires à heures précises afin de « suivre l’opinion internaute » au plus près. Comme si cela n’allait pas de soi, il est explicité comiquement qu’elles doivent être « lisibles et facilement appropriables (…) tout en préservant la profondeur d’analyse et l’exhaustivité du corpus ». Il n’est question en tout cas que d’ « anticipation », d’ « alerte ». On est bien sur le pied de guerre. L’ennemi, à lire ce document, est au sein même de la cité. Et avant de le réduire, il faut, c’est logique, tout savoir de lui à son insu. Un problème toutefois se pose : un service stratégique d’information peut-il être confié par le pouvoir d’État à une officine privée ? Comment peut-il s’assurer qu’elle lui fournira des informations fiables ?
Paul Villach

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