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La laïcité et la séparation du corps et de l’âme

Les diverses conceptions parfois antinomiques de la laïcité proviennent-elles d’une identité culturelle fondée ? Qui des rationalistes, des matérialistes ou des spiritualistes sont les tenants d’une laïcité conforme à l’intention première de la République ?

Le problème de la séparation de l’Eglise et de l’Etat, qui fut le motif de la loi de 1905, a aujourd’hui dégénéré en un problème plus profond, celui de la séparation du corps et de l’âme.

Il est de coutume en France, aujourd’hui, de séparer les tenants d’un certain rationalisme qui serait issu des Lumières, d’un courant spiritualiste, qui serait soi-disant issu d’un obscurantisme religieux.

En bref, d’un côté la science et les esprits rationalistes, et de l’autre les mystiques et autres irrationnels.

Pourtant, la réalité historique, culturelle et philosophique de notre pays est tout autre.

L’existence de l’âme indépendamment du corps est un phénomène-clé qui permet de comprendre les enjeux de la question spirituelle autant que de l’orientation d’une civilisation.

Une civilisation, qui considère que l’âme n’existe pas, que l’homme est un accident cellulaire, le produit d’une chimie intrinsèque à la nature, a des orientations absolument différentes de celles d’une civilisation qui reconnaît à l’homme son essence spirituelle distincte de la matière.

En général, nos civilisations se trouvent quelque part entre ces deux extrêmes, car les individus qui les composent favorisent chacun l’un ou l’autre aspect qui deviendra proéminent sans être absolu.

La raison pourtant n’a pas toujours été du côté des matérialistes, au contraire. Bien souvent le scientifique se dit cartésien, et confond rationalisme avec matérialisme. Le matérialisme, quoi qu’ayant existé dans le monde depuis des milliers d’années (voir les joutes oratoires entre les différents courants hindouistes bien avant notre ère), a commencé son essor en Europe au XIXe siècle (l’un des plus célèbres matérialistes de cette époque fut Karl Marx).

Descartes, lui, parangon de la rationalité, plaidait sans retenue pour une existence de l’âme distincte de celle du corps. Dans le Discours de la méthode, il écrivait :
"Puis, examinant avec attention ce que j’étais, et voyant que je pouvais feindre que je n’avais aucun corps, et qu’il n’y avait aucun monde ni aucun lieu où je fusse ; mais que je ne pouvais pas feindre pour cela que je n’étais point... Je connus de là que j’étais une substance dont toute l’essence ou la nature n’est que de penser, et qui pour être n’a besoin d’aucun lieu ni ne dépend d’aucune chose matérielle ; en sorte que ce moi, c’est-à-dire l’âme, par laquelle je suis ce que je suis, est entièrement distincte du corps, et même qu’elle est plus aisée à connaître que lui, et qu’encore qu’il ne fût point, elle ne laisserait pas d’être tout ce qu’elle est."

Du côté des Lumières, Voltaire lui-même attribuait la cause de la matière à une force non matérielle, une force distincte du corps. Dans une lettre au roi de Prusse (Frédéric II) d’avril 1737, il écrivait :
"Mais quelle sera la raison de l’existence des corps ? Il n’y a certainement que deux façons de concevoir la chose : ou les corps sont tels par leur nature nécessairement, ou ils sont l’ouvrage d’un libre et très libre être suprême. Il n’y a pas un troisième parti à prendre. Mais dans les deux opinions, on a des difficultés bien grandes à résoudre. Quelle sera donc l’opinion que j’embrasserai ? Celle où j’aurai, de compte fait, moins d’absurdités à dévorer. Or je trouve beaucoup de contradictions, de difficultés, d’embarras dans le système d’existence nécessaire de la matière ; je me range donc à l’opinion de l’existence de l’être suprême, comme la plus vraisemblable et la plus probable... Je la crois cette vérité, mais je la crois comme étant ce qui est le plus vraisemblable ; c’est une lumière qui me frappe à travers mille ténèbres."

Le combat des Lumières était un combat contre l’obscurantisme, mais absolument pas un combat contre le spirituel ou le religieux. De la même manière, la laïcité était et doit rester un combat contre une Église qui imposerait sa pensée aux citoyens d’un pays, et non un combat contre l’aspect religieux ou spirituel de l’homme.

Certains attribuent les racines philosophiques de la France à la philosophie greco-romaine.

Pythagore, cauchemar ou joie de nos premiers cours de mathématique, considérait l’âme immortelle. Il la disait évoluant d’un corps à un autre, mort après mort, et est l’auteur du célèbre "sema soma" (le corps est le tombeau), signifiant que l’attachement de l’esprit au corps était une prison qui empêchait l’âme de vivre pleinement.

De la même manière, Platon donnait à la philosophie le but ultime de délivrer l’âme de son assujettissement au corps :
"Tant que nous avons un corps, et qu’un mal de cette sorte restera mêlé à la pâte de notre âme, il est impossible que nous possédions jamais en suffisance ce à quoi nous aspirons ; et, nous l’affirmons, ce à quoi nous aspirons, c’est le vrai."

Deux siècles après Jésus-Christ à Rome, le philosophe Plotin déclarait dans la première Ennéade : "Supposons l’âme, comme le veut sa nature, placée dans le corps, soit au-dessus de lui, soit en lui ; et formant avec lui tout ce qu’on nomme l’animal. Dans ce cas, l’âme, en se servant du corps comme d’un instrument, n’est pas forcée de participer à ses passions, pas plus que les artisans ne participent à ce qu’éprouvaient les instruments. Quant aux sensations, il est nécessaire qu’elle les perçoive, puisque pour se servir de son instrument, il faut qu’elle connaisse, au moyen de la sensation les modifications que cet instrument peut recevoir du dehors."

Bref, une culture qui n’a cessé de mettre en avant l’existence de l’être en tant qu’entité distincte du corps, et l’existence des corps comme outils, ou tout au plus habitacles.

Si certains ont à juste titre insisté sur l’importance d’avoir un corps en bonne santé pour se permettre une élévation spirituelle (de la même manière que Siddartha Gautama, il y a 2 500 ans, découvrit après des années d’ascétisme la vanité de la mortification), l’inversion qui conduisit la vieille Europe (et la France) à considérer les hommes comme des cellules organisées ayant accédé à l’intelligence par hasard ou destin est assez récente. Et ce n’est pas la culture intellectuelle française.

A ce point du raisonnement, certains se demanderont encore le lien entre la laïcité et la séparation de l’âme et du corps. Par-delà le jeu de mot facile qui met en balance cette dernière avec la séparation de l’Église et de l’Etat, il m’a semblé dernièrement que l’évocation par des membres du gouvernement et le chef de l’État de la dimension spirituelle de l’homme a soulevé une indignation (bien souvent feinte) qui n’avait pas lieu d’être.

Evoquer la dimension spirituelle est parfaitement dans la lignée de notre culture fondée sur la raison et totalement dans la tradition philosophique de notre pays.

Imposer une vision religieuse à l’exclusion de toute autre serait liberticide.

Mais imposer une vision non spirituelle est tout aussi liberticide, et est à mon sens une réelle violation des principes fondamentaux de la laïcité. Athées, croyants, matérialistes, spiritualistes et idéalistes doivent tous avoir liberté d’expression et de pensée.

Refuser à un homme public le droit de s’exprimer sur une conception spirituelle de l’homme fait de l’athéisme une religion d’Etat. Et ça, c’est la mort rapide et définitive de la laïcité, dernier bastion de la liberté de conscience.
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par Eric Roux (son site) lundi 17 mars 2008 - 38 réactions
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  • Par Morgan Stern (xxx.xxx.xxx.203) 17 mars 2008 12:02

    Refuser à un homme public le droit de s’exprimer sur une conception spirituelle de l’homme fait de l’athéisme une religion d’état.

    Bizarrement, la majeure partie des présidents sont pourtant des catholiques... Eussent-ils été athées, on s’indignerait pareillement qu’ils prêchent l’athéisme. Je ne crois pas que vous ayez compris le but de la laïcité.

    La laïcité n’est pas un problème, comme vous dites en début de votre texte, c’est une solution pour arracher les dents à l’Eglise de Rome qui a l’arrogance de croire qu’elle est seule détentrice de la vérité, de la parole de Dieu et du bien, ce qui est bien sûr faux. Si ces gens disposaient vraiment d’un pouvoir spirituel, ils parleraient et cela serait ainsi, mais ce n’est pas le cas. Leur puissance ne s’étend que sur leur troupeau (ne me dites pas que c’est une insulte, car les prêtres se disent berger, n’est-ce pas ?).

    L’opinion des Lumières (souvent déistes, mais pas catholiques), c’était que chacun devait raisonner lui-même, et non suivre les préférences d’un président de République. Notez que la laïcité veut séparer que l’Eglise de l’Etat, pas l’homme de la spiritualité. Vous confondez les deux. L’Eglise de Rome est une puissance temporelle. Ce n’est pas parce qu’elle prêche des notions spirituelles qu’elle est autre chose.

    Le reste de ce texte n’est que philosophie sans rapport avec l’intention politique de la laïcité. Il reste de surcroît à prouver que la nation française soit un corps (allégorie erronée), alors qu’elle est plutôt basée sur un esprit (fort divisé), et que l’Eglise soit une âme (faux aussi). Mais c’est typique de l’arrogance des religieux. Ils pensent : "Nous sommes l’âme spirituelle du monde et des nations, pourquoi ces corps stupides refuse-t-il de plier à nos injonctions, à nous autres qui possédont seuls la science !" L’Eglise est plutôt un esprit délirant sur une gloire divine qu’elle ne possède pas, préférant écraser les hommes sous le joug de leur verbe pompeux.

  • Par ZEN (xxx.xxx.xxx.20) 17 mars 2008 12:21
    ZEN

    Que vaut la laïcité de notre chanoine élyséen ?

     

    Sarkozy menace-t-il la laïcité ?

    -Un président de droit divin (Reboul)
    -Le discours du président Sarkozy au palais du Latran (Villach)
    -L’inquiétant pacte de Sarkozy au Vatican

    "...Sarkozy assure que « celui qui ne croit pas ne peut soutenir en même temps qu’il ne s’interroge pas sur l’essentiel. » Comme s’il fallait être croyant pour se poser des questions métaphysiques ! Pire, il explique que « le fait spirituel est la tendance naturelle de tous les hommes à rechercher une transcendance ». De quelle « tendance naturelle » parle-t-il ? Non seulement il nie la capacité des athées ou des agnostiques à se poser des questions existentielles, mais il dénie aussi ce droit aux milliards de gens, des confucianistes aux animistes, qui ne croient pas à une transcendance ! C’est une vision très étroite et insultante." (CK)
    -SOS Laïcité ! - Riposte Laique
    -Sarkozy : la religion doit devenir l’opium des banlieues !
    -Laïcité : Sarkozy franchit la ligne rouge

    « Cette conception sociologique de la religion, fournissant "l’espérance" qui fait que les peuples se tiennent tranquilles, on croyait qu’elle était loin derrière nous ! », s’est exclamé François Bayrou, l’un des premiers à réagir le 25 décembre après le discours de Latran. « Ce n’est pas autre chose que l’opium du peuple que dénonçait Marx » a ajouté le président du MoDem, qui a aussi relevé « le paradoxe troublant » d’un Président « qui affiche sa complaisance avec le matéralisme financier et en même temps souhaite faire de la religion une autorité dans l’espace public ».
    -La laïcité, une coquille vide ?
    -Une laïcité de chanoine, par Caroline Fourest
    -Sarkozy et Dieu -
    -Laïcité : les cinq fautes du président de la République

     Quelle orientation politique et sociale se cache donc derrière le président de la république lorsqu’il parle de la laïcité ?

  • Par ZEN (xxx.xxx.xxx.20) 17 mars 2008 11:34
    ZEN

    L’auteur, dans sa présentation , a raison : c’est vraiment un article "à la petite semaine"....

  • Par Mjolnir (xxx.xxx.xxx.193) 17 mars 2008 11:54
    Mjolnir

    "il m’a semblé dernièrement que l’évocation par des membres du gouvernement et le chef de l’État de la dimension spirituelle de l’homme a soulevé une indignation (bien souvent feinte) qui n’avait pas lieu d’être."

    Qurl euphémisme ! Le chef de l’état a fait bien plus qu’"évoquer la dimension spirituelle de l’homme" : Relisez ses discours, repris dans un récent article de Simond par ex : "Laïque, vous avez dit laïque ?"

    Le discours du chef de l’’état est clairement exclusif :

    En disant, «  Finalement, le Dieu unique des religions du Livre. Dieu transcendant qui est dans la pensée et dans le cœur de chaque homme.  » , les athées et agnostiques ne sont ils oas exclus de l’humanité ou sont ils croyants sans le savoir ?

    Et la morale laïque aurait, selon le président, besoin d’être complétée par la morale religieuse, que doit on en déduire de la morale des athées ?

     

    "Refuser à un homme public le droit de s’exprimer sur une conception spirituelle de l’homme fait de l’athéisme une religion"

    M Sarkozy a le droit d’avoir un position spirituelle, il peut même être praticant et il a le droit de s’exprimer là dessus à titre personnel, en tant que citoyen, mais en tant que président de la république, lors des discours officiels, il a le devoir de respecter le principe de laïcité, c’est à dire qu’il ne doit pas favoriser une position spirituelle au dépend d’un autre or, par ses discours, il a clairement dénigré l’athéisme.

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