Les heureux invités qui ont eu la chance d’assister à la cérémonie ont eu, dans l’émotion de l’instant, la certitude de vivre un rare moment historique. Il n’est pas fréquent que le pouvoir politique, assumant la fameuse continuité des institutions, reconnaisse de son vivant le héros qui, par sa conviction et son courage, a sauvé l’honneur de la République quand ses plus hauts représentants, dans le même temps, en piétinaient les valeurs.
Un symbole de responsabilité et de défense des libertés fondamentales
Le nom du commandant Beau (son grade à l’époque) restera attaché désormais à une conception du devoir d’un officier de gendarmerie qui assume ses responsabilités et refuse de pactiser avec la violation des libertés fondamentales garanties par le contrat républicain, y compris en ruinant sa carrière.
Sous la présidence de F. Mitterrand, la cellule antiterroriste de l’Élysée dirigée par M. Prouteau, secondé lui même par le capitaine Barril, n’a pas hésité à apporter au domicile des personnes qu’elle voulait arrêter, les armes et l’explosif qui justifiaient cette arrestation, en trompant carrément leur frère d’arme, le commandant Beau et son subordonné, officiers de police judiciaire chargés de veiller au respect de la procédure. Tel est le commencement, le 28 août 1982, de « l’affaire des Irlandais de Vincennes » (1).
Mieux, dans l’ignorance du forfait des hommes du président, le commandant Beau est allé jusqu’à assumer seul l’entière responsabilité de la première version falsifiée de l’opération, dictée pourtant par les hommes de l’Élysée, pour ne compromettre ni ses supérieurs ni ses subordonnés. Il en a été remercié par une condamnation pour subornation de témoin en 1991, tandis que les auteurs du forfait n’ont jamais été poursuivis. L’appareil judiciaire, entièrement aux ordres de la présidence de la République, a tout fait, en effet, pour ne surtout pas mettre ces derniers en cause.
Et comme si l’ignominie et le déshonneur où se sont vautrés les hommes du président Mitterrand, ne suffisaient pas, il a fallu que s’ajoute une seconde affaire à la première, celle des « écoutes téléphoniques de l’Élysée ». Jean-Michel Beau, déterminé à assumer ses responsabilités mais non celles des autres, était devenu l’ennemi dont il fallait connaître les informations pour contrer sa défense. Il a donc été écouté clandestinement comme l’ont été aussi plus d’un millier de citoyens.
Le Colonel-préfet Prouteau reconnaîtra le 19 janvier 2005 avoir eu en main les «
transcriptions (des écoutes) » après l’avoir nié pendant 12 ans. De même avouera-t-il devant la cour d’appel de Paris, le 5 décembre 2006, avoir été au courant du montage au domicile des Irlandais de Vincennes de son second, Paul Barril, qui, selon son joli euphémisme pour un pareil forfait, « (avait)
chargé la mule » ! Ça faisait 24 ans qu’il niait l’avoir été ! Sa ligne de défense consistait à faire porter toute la responsabilité des faits au Commandant Beau qui n’y était strictement pour rien.
« Réparer l’injustice », dit le Président de la République
Dieu merci, même s’il y a mis le temps, 15 années, l’appareil judiciaire s’est tardivement rattrapé, dans cette seconde affaire, en condamnant définitivement la bande malfaisante des écouteurs de l’Élysée pour faute personnelle, le 30 septembre 2008 (2).
Ainsi depuis 26 ans, un officier innocent des faits qu’on lui imputait, a-t-il été traîné dans la boue par les hommes de la présidence de la République sans pouvoir, pendant longtemps, obtenir justice de la justice de son pays.
Dans sa lettre adressée à Jean-Michel Beau, le 9 juin dernier, l’amiral Guillaud, chef d’État Major particulier du président de la République, l’a reconnu et l’acte est assez exceptionnel pour mériter d’être souligné : le président de la République, a-t-il écrit, « (avait tenu),
par (sa)
nomination dans le premier ordre national, à réparer l’injustice dont (il)
avait été l’objet depuis 1988 ».
Une version heureuse du mythe d’Antigone
La démocratie est un régime très particulier qui se différencie des autres par la volonté des citoyens de faire respecter les droits et les devoirs de chacun. Ceux-ci ne sont jamais définitivement acquis. Le pouvoir, de quelque parti qu’il soit, tend par nature, rappelle Montesquieu dans « L’Esprit des lois », à s’étendre aussi loin qu’il ne rencontre pas d’obstacle. Il dépend donc des citoyens de dresser devant lui les limites que sont leurs droits et leurs devoirs.
La confrontation peut être tragique. Sophocle l’a immortalisée dans le personnage d’Antigone. Celle-ci ose transgresser l’ordre du roi Créon refusant toute sépulture au corps d’un de ses deux frères qui se sont combattus et entretués pour le trône de Thèbes. Antigone estime illégitime cette décision qui, selon sa croyance, condamne son frère à ne jamais trouver de repos dans l’au-delà. Malgré la peine de mort promise à qui enfreindrait l’interdiction du roi Créon, elle ensevelit Polynice, son frère, suivant ainsi ce que lui dicte sa conscience et que nul, fût-ce le roi, ne saurait lui interdire. Elle ne cherche donc pas à nier son acte. Elle le revendique, au contraire, au nom des lois anciennes inscrites au cœur de la conscience humaine. Pour avoir désobéi, elle est enterrée vive. Antigone incarne cette exigence d’une conscience qui se dresse face au pouvoir qui outrepasse ses droits.
Lundi soir, dans les salons du Cercle national des Armées, les cercles de proches et d’amis qui ont été, à un titre ou à un autre, aux côtés de Jean-Michel Beau pendant 26 longues années, un quart de siècle, avaient la conviction d’être auprès d’Antigone. Mais, cette fois, Antigone était vivante. Paul Villach
(1) Pour plus d’informations, voici un rappel des articles consacrés à Jean-Michel Beau sur AGORAVOX