La Libération (2) : faire des ricochets... pour gagner la guerre
C’est l’été, vous allez vous retrouver au bord d’un étang, ou d’une plage, vous baisser, ramasser un beau galet et le lancer bien à plat pour le faire rebondir. Et lui faire faire des ricochets. C’est imparable, je ne connais pas de gamin qui ne l’ait fait, ou de père devant ses gamins. Mais tous ne savent pas qu’il y a bien longtemps, ce geste anodin a été à l’origine d’une arme de guerre assez étonnante. On vient juste, ça tombe bien, d’en remontrer le principe. Ça vient juste de ressortir en DVD : un film datant de 55 ans, pourtant, remastérisé, et comptant comme l’un des meilleurs films de guerre jamais faits, par le souci du détail (fort peu d’erreurs dans les décors ou dans les uniformes), sur une des aventures parmi les plus étonnantes aussi. Et l’une des plus sinistres, il faut bien aussi l’avouer aujourd’hui, car au bout ce sont des civils, essentiellement, qui ont trinqué. Mais laissez moi vous raconter l’histoire de ceux qu’on a appelé après coup les « Briseurs de Barrage », partis un soir aller bombarder en rase-mottes en plein milieu de la Ruhr avec accroché sous leur avion un drôle de fût tournoyant, une invention sorti du cerveau d’un ingénieur fort observateur, Barnes Willis.
Nous sommes en 1943 déjà, et la guerre perdure, avec son lot de bombardements incessants sur la Ruhr, le poumon industriel allemand. Des bombardements qui tournent aussi au massacre avec le renforcement de la chasse allemande, bientôt équipée de redoutables radars Lichtenstein SN-2, ou les radars allemands au sol Freya qui captent à plus de 100 km. et parmi les bombardiers qui partent tous les soirs ou presque au tir au pigeon de la Flak, des bimoteurs qui obtiennent des taux de retour après impacts de DC-A assez étonnants. Des Vickers Wellington à structuredite "géodésique", une sorte de treillis d’aluminium inventé pour un autre avion, le Vickers Wellesley (et qui sera aussi sur le Warwick ; un Welington amélioré) . Ainsi, lors du premier raid massif à 1046 bombardiers sur Cologne, le 30 mai 1942, 599 étaient des Wellington. L’avion qui résiste aux tirs, a été conçu par une sorte de Géotrouvetou, un ingénieur appelé Barnes Wallis. En fait, il a appliqué aux avions ce qu’il avait développé pour... les dirigeables, conçus de la même manière, tel le R-100, élaboré par ses soins.
L’homme travaille chez Vickers-Armstrong, écrit beaucoup, et dépose un memorandum intitulé A Note on a Method of Attacking the Axis Powers, rédigé de juillet 1940 à à mars 1941. Il y préconise la mise à genoux de l’Allemagne par des attaques sur ses sites industriels, mais aussi le bombardement de ses bunkers par des bombes gigantesques. Au départ imaginées à 10 tonnes, elles ne pourront en faire que 6 maxi, étant donné l’emport maxi des bombardiers les plus puissants chez les anglais, tel le Lancaster quadrimoteur. Ses projets ne seront pas retenus avant la fin de la guerre et serviront par exemple sur la Coupole de Wizernes ou le blockhaus monumental d’Eperlecques.
Les dégâts, à Eperlecques, endroit prévu pour fabriquer le carburant des V2, mirent au rebut directement le blockhaus en cours de finition. Mais début 1941, un de ses autres projets a retenu l’attention de la RAF. Celui de bombarder trois grands barrages allemands approvisionnant les usines de la Ruhr en électricité : ceux de la Möhne, du Sorpe et de l’Eder.. Selon Wallis, il faut 150 tonnes d’eau pour faire une tonne d’acier : privée d’eau, la sidérurgie allemande sera bloquée. Selon lui encore, l’impact sur le moral des civils serait terrible : et le nombre de morts noyés également, mais les temps de guerre permettent toutes les horreurs, on le sait. Le hic, c’est qu’à vrai dire, à part ses "tallboys" et autres ’grandslam" qui ne sont toujours pas produites, il ne sait pas comment abattre ses fameux barrages, qui sont au nombre de trois : deux en béton, un en terre (celui de la Sorpe).
Dès 1941, son projet accepté, un "Air Attack on Dams Committee" est donc formé pour concevoir une telle attaque. En ingénieur consciencieux, Wallis fonce d’abord... à la Bibliothèque, ramasser tout ce qu’il peut comme documentations sur les trois objectifs visés. Le barrage de la Möhne a été bâti de 1908 à 1913 : il fait 640 m de long, son mur de retenue en fait 40, et sa base est épaisse de 34m. Il retient 130 millions de m3 d’eau. Le barrage de l’Eder est plus grand encore d’un bon tiers. Tout cela figure dans une revue technique allemande, Gas-und-Wasserfach, du 23 juillet 1932, écrit par l’architecte des ouvrages, le Dr Link, découverte par Wallis. Les premiers calculs de ce dernier le laissent perplexe : selon lui, seule une bombe de 40 tonnes en viendrait à bout. Pas non plus de torpille possible : bien que peu protégés en DCA (les ballons qui les défendaient ont été retirés en 1942), les barrages possèdent des rangées de filet d’acier pour empêcher les torpillages. Wallis est sur le point d’abandonner son idée. Jusqu’au week-end où il part à une partie de pêche sur un lac écossais. Et où, invariablement, se trouve un touriste en train de faire "des pères et mères", à savoir de lancer des cailloux plats, en les lançant en rotation pour qu’’ils rebondissent en sautant au dessus des flots. Il tenait son idée.
Ses calculs affinés avaient montré qu’une bombe explosée dans l’eau à mi-hauteur du barrage pouvait, grâce à l’onde de compression générée, ébranler toute la masse de béton, la fragiliser, puis la casser. Sans avoir à faire 40 tonnes, mais dix fois moins. Pour cela, il fallait que des bombes successives tombent au ras du barrage, après avoir franchi les filets... par le dessus. Wallis va réaliser une maquette au 1/40 du barrage de la Möhne pour tester son idée d’une bombe tournoyante, prévue au départ sphérique. L’ingénieur l’a décrite dans un autre article "Spherical Bomb - Surface Torpedo." En faisant tourner sa bombe dans le sens inverse du sens de la marche de l’avion, il obtient un effet suffisant pour la faire rebondir. Les essais seront longs et laborieux. Le 4 décembre 1942, c’est bien entendu un Wellington qui emporte la première des six qu’on lui a autorisé à construire. C’est un échec total : la bombe, au revêtement trop mince, éclate dès qu’elle touche l’eau. Le 12 décembre, enfin, le second exemplaire rebondit enfin. On a filmé les essais des rebonds qui prouvent que la théorie a du bon (deux films visibles ici en bas de page).
Très vite, Wallis s’aperçoit que sa bombe initiale en forme de pelote est inutile : un simple cylindre en rotation fait aussi bien sinon mieux, et serait surtout plus facile à construire. L’engin définitif fera 2,50 m de long sur 1,50 m de diamètre, et pour être lancé sera fixé transversalement sur deux roulements, avec une transmission à chaîne d’un côté. Mise en rotation par un moteur diesel emprunté à un mini-sous marin anglais, par mesure d’économie. Pour tester l’ensemble, Wallis fera voler ses Lancaster au dessus du barrage écossais de la rivière Derwent, dans le Derbyshire, dont le barrage possède deux tours fort semblables à celles d’Allemagne, et au-dessus de celui d’ Eyebrook dans le Leicestershire (*). Si les bombes sont mises au point dans les temps, et fonctionnent parfaitement, il reste encore des choses à mettre au point.
Le largage à une altitude précise, tout d’abord, fixée aux essais à 18 m seulement au dessus de l’eau, et quand exactement : à combien de centaines de mètres du barrage pour au bout de trois rebonds heurter le bord du barrage. Là, ce n’est pas Wallis mais un mitrailleur curieux et un ingénieur de son équipe qui vont trouver. Le premier avec un viseur par triangulation simplissime, reposant sur les deux fameuses petites tours. Un simple morceau de bois vert triangulaire avec un œilleton de visée au milieu et deux clous comme mire. L’autre, c’est l’altitude déterminée par deux phares, inclinés l’un vers l’autre et placés à chaque bout de l’avion. Quand les faisceaux se rejoignent, l’avion est à 18 m d’altitude (60 pieds)... Bien entendu, il ne reste plus qu’à expliquer aux 19 équipages complets requis qu’il faudra attaquer deux affuts de DCA, en pleine nuit, avec ce faisceau allumé... avec sous le fuselage la "Upkeep" ou la "Highball", les deux noms de code des bombes spéciales.
Et ces équipages d’Avro Lancaster Mk-III, type-464, sous le commandement de Guy Gibson, se seront de fameux. Il n’apprendront que quelques jours avant où ils iraient bombarder. Sur les 19 avions partis, un retournera à sa base, deux seront descendus par la Flak avant d’atteindre l"Allemagne : sur les 16 restants, seuls 8 reviendront à leur base. Les premiers entraînements au dessus de l’eau se feront à 46 m d’altitude : déjà, les équipages trouvent l’idée délirante : il s’agît de maintenir une vitesse (390 km/h) et une altitude constante en ligne droite, et de nuit, sous le feu ennemi. Après plusieurs semaines, on fait venir Wallis, sous un faux nom, qui leur explique que c’est bien mais qu’il va falloir faire la même chose à 18 m de haut seulement ! Pas un ne bronchera. La RAF avait recruté la crème de ses pilotes. Elle en perdra la moitié dans cette "Opération Chastise" : au total 10 avions, dont seulement deux mitrailleurs réussiront à s’extraire vivants. Il y aura donc 68 hommes de perdus dans l’opération, et 48 survivants... au départ, il y avait 21 équipages : 19 pour le raid, et 2 en remplacement. Dans l’un des deux, Peter Townsend.
Dans les vallées noyées, c’est autre chose nous dit "Géographia-Histoire" : "en Allemagne, le 17 mai se levait sur un spectacle de désolation au-dessus de la vallée de la Möhne et de celle de l’Eder, un spectacle tel qu’en connurent les habitants de Fréjus le 4 décembre 1959 : terres emportées, maisons détruites, cadavres humains, bétail flottant pattes en l’air au fil du courant ravageur, sauveteurs multipliant leurs efforts... Comme il est de règle en temps de guerre, les résultats du raid britannique furent interprétés différemment. Les Alliés claironnaient des dizaines de milliers de morts, la Ruhr paralysée, des milliers d’hectares dévastés". Plus précisément, les allemands insistaient sur un fait précis plutôt sinistre : "Quant aux Allemands, ils annonçaient le raid de quelques appareils, des dégâts à deux barrages de l’Ouest de l’Allemagne, morts dans la population civile et les travailleurs étrangers, dix-huit des appareils assaillants détruits ; dans un mois, aucune trace ne subsistera des dommages subis.." En effet, parmi les morts, il y a avait des prisonnières polonaises et russes, entassées dans des baraquements : on en dénombra environ 750... sacrifiées pendant le raid. Le lendemain du raid, le chiffre total de disparus monte à 1200 morts... cela valait-il la peine ? Cela n’arrêta pas la guerre, on s’en doute, mais effectivement affecta la production industrielle allemande et la fragilisa davantage que ne pouvaient le faire les centaines de raids nocturnes sur la Ruhr. Le plus difficile, en documentation, ce n’est pas de trouver ceux sur les Lancaster, mais bien ceux sur les dégâts : je n’ai trouvé qu’un seul cliché dans le genre !
Mais pourquoi je vous reparle des "DamBusters" ? Pas seulement en raison de la sortie du DVD, en fait. Un autre grand projet est en cours : un film, un remake, fait par un ami du réalisateur du Seigneur des anneaux, Christian Rivers, Peter Jackson le produisant. C’est ce qu’’on a appris en octobre 2009. "Peter Jackson a été un homme très occupé ces derniers temps. Pas seulement en produisant et en faisant la promotion de District 9, cet été, mais pour finir aussi le dernier les derniers tours de manivelle de The Lovely Bones, qui sortira en Décembre. Il est aussi aller aider directement les Aventures de Tintin avec Steven Spielberg et, ne l’oublions pas, l’écriture et la préparation de Bilbo le Hobbit filmé avec Guillermo del Toro. Toutefois, selon un nouveau rapport sur Ain’t It Cool News, il est sur un autre projet, celui de travailler sur Dambusters, le remake de 1955, un film de guerre réalisé par Michael Anderson". Un projet déjà fort avancé, puisqu’on est allé pour ce faire jusqu’à réaliser une réplique volante de Lancaster, à la taille normale, dessinée et construite par Weta Workshop (collaborateurs de plusieurs projets de cinéma) et fabriquée.. en Chine. Pas une seule, mais dix, de répliques seraient construites, en fibre de verre et en acier ! Des maquettes non volantes, seuls deux appareils au monde l’étant encore : un canadien du Canadian Warplane Heritage Museum et un anglais, celui du Britain Memorial Flight qui a volé au dessus de la Derwent. Pour cela, un budget colossal de 840 millions de dollars a été prévu, et l’on a déjà pu apercevoir à Masterton’Hood, en Nouvelle-Zélande, l’une des répliques, munie de son cylindre ventral pour les tous premiers tours de manivelle. Le seul "problème" de la reprise du scénario d’origine est plutôt navrant. Le leader du groupe avait un terre-neuve mascotte tout noir qu’il avait appelé "Nigger" (nègre), devenu le nom de code à annoncer en cas de succès de l’opération. Evidemment, en 2011 quand devrait sortir le film pas question d’annoncer le succès de l’opération par ça comme il a a été à l’époque convenu. Ce sera "Niggy" !
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Principes élémentaires de la propagande de guerre, utilisables en cas de guerre froide, chaude ou tiède - Anne Morelli (éditions Labor, Bruxelles, 2001)
Sur la base d’un diagnostic établi après la Première Guerre mondiale par un diplomate du Foreign Office, Arthur Ponsonby, elle a établi les dix commandements d’un bourrage de crânes efficace. 1) Nous ne voulons pas la guerre. 2) Le camp adverse est seul responsable de la guerre. 3) L’ennemi a le visage du diable. 4) Les buts réels de la guerre doivent être masqués sous de nobles causes. 5) L’ennemi provoque sciemment des atrocités, nous commettons des bavures involontaires. 6) Nous subissons très peu de pertes,les pertes de l’ennemi sont énormes. 7) Notre cause a un caractère sacré. 8) Les artistes et intellectuels soutiennent notre cause. 9) L’ennemi utilise des armes non autorisées. 10) Ceux qui mettent en doute notre propagande sont des traîtres.
Tout ceci, avec encore plus de photos est dans le livre « Les Briseurs de Barrage » par Paul Brickhill.
On le trouve encore chez les bouquinistes le long de la Seine.
Un film a été fait juste après la guerre avec la vraie escadrille 617 et leurs équipages. On y voit des Lancaster en vol d’entrainement mais aussi trop de maquettes.
Dans le livre on parle aussi des bombes sismiques de Wallis de 5 et 10 tonnes, qui provoquaient de véritables petits tremblements de terre, détruisaient des tunnels ferroviaires et ravageaient les abris des Uboats.
Un épisode dont Jean-Michel Charlier avait sans doute connaissance lorsqu’il écrivit le scénario de « L’escadrille de la mort » (Buck Danny), où l’on retrouve un système de visée et une mission assez semblables. Sauf que bien sûr, dans cette BD pour jeunes les choses se passent plus proprement.