Kamikaze, kamikaze : le nom n'a pas toujours été synonyme de pilote suicidaire. La preuve en est la présence à Londres d'un Kamikaze (qui signifie "vent divin"), justement, alors le surnom donné à un avion japonais très performant et très moderne, la version civile du Ki-15 de l'armée, un Mitsubishi type 97, celui qui deviendrait quelques années plus tard un des piliers des avions de reconnaissance et de bombardement léger japonais. A ceux qui n'avaient pas vu venir la montée en puissance de l'armée japonaise, ce voyage en europe de ce "vent divin" arborant au bout de ses ailes un soleil levant aurait déjà dû mettre la puce à l'oreille. Or il semble que ce long voyage soit tombé aujourd'hui aux oubliettes. Occasion pour moi de vous en rappeler les tribulations. Quatre années avant Pearl Harbour, le Japon testait déjà ses appareils militaires... et battait des records avec !
Faisons un bond dans le temps : le 10 décembre1941, deux beaux fleurons de la flotte anglaise, le cuirassé Prince of Wales et le Repulse, un imposant croiseur de bataille, regagnent Singapour au grand train, juste après l'attaque de Pearl Harbour, quand soudain, au large de la côte de la Malaisie ils subissent un déluge de bombes et de torpilles expédiées de bombardiers japonais G3M Nell et G4M Betty. A 11h19, la première attaque de 9 bombardiers japonais, suivie d'une deuxième vague de 17 avions torpilleurs à 11h 44. Les deux navires sont promptement envoyés par le fond au bout de deux heures d'attaques intensives, par passes successives (il y en aura quatre en tout). Les pauvres marins anglais n'avaient rien vu venir. Le Repulse se vit visé au total par 19 torpilles, et son commandant le fit évoluer dans tous les sens, pour tenter d'échapper à celles-ci, mais cinq l'atteignirent au final. Le Prince of Wales fut touché par quatre torpilles avant de sombrer lui aussi. Les destroyers accourus sauveront 2 080 marins mais on déplora 840 victimes, noyés ou tués. La déclaration de guerre du Japon à l'Angleterre démarrait comme celle des Etats-Unis : par un massacre rondement mené par les japonais. Une nouvelle fois, ils venaient de réécrire les règles de la guerre moderne : cette fois en attaquant des navires puissamment armés à la bombe et à la torpille. La Navy s'était étonnée de la précision de l'attaque, et de son ampleur.
Retour en arrière quatre ans auparavant. L'Asahi Shinbum "le journal du soleil levant", fondé en 1879, le plus grand quotidien du pays, s'était lancé dans le sponsoring événementiel et avait décidé de s'offrir deux appareils de record, afin d'aller porter en Europe la renommée du Japon. Devenu nationaliste, il pavoisait : ses avions portaient sur le bout des ailes le soleil levant, et sur les flancs idem. Comme nom des deux appareils connus sous l'appellation de Karigane ("oie sauvage"), le journal avait retenu "vent divin", celui qui devait porter ses appareils jusque l'Europe, au moins. Restait à trouver la bonne occasion : le couronnement à Londres du roi George VI, auquel assistait la famille royale japonaise allait lui donner l'occasion de réaliser son rêve. Tokyo-Londres dans un temps le plus court possible, voilà un beau record à établir. Le 13 octobre 1930, un japonais, Seiji Yoshihara, avait bien déjà commis une première en reliant Berlin à Tokyo (exploit fait également par Marga von Etzdorf en 1931, ce que le public du monde entier avait salué...). Yoshihara la même année se crashant dans le Pacifique et étant retrouvé par chance par un cargo ! Il fallait faire mieux encore : Yoshihara l'avait fait sur un avion allemand, un petit Junkers 50, l'honneur nippon était en jeu : cette fois, l'avion sélectionné serait japonais, et servirait de vitrine aux ingénieurs, en proposant un appareil très avancé. Tout métal, avec train fixe, comme beaucoup de ses confrères de l'époque, mais surtout avec un degré de finition des surfaces irréprochables : ses vis à tête noyée avait permis de proposer un appareil étonnamment lisse, peint de gris et de bleu du meilleur effet. L'aviation japonaise est en plein essor... militaire, et le Ki-15 est un de ses fleurons fort réussi.
Le 29 décembre 1935, un autre pilote, accompagné de son mécanicien Prévot, s'envole lui aussi à bord d'un Caudron-Renault Simoun n°7042 F-ANRY pour tenter de battre le record tout récent de Japy : c'est un ami de longue date du champion français. Dans la nuit du 31 décembre, l'avion s'écrase en Libye. En plein désert et les deux hommes seront sauvés par miracle. C'est là paraît-il que Saint-Exupéry (ici avec Japy), car c'est bien lui dont il s'agît, aurait eu l'idée de son Petit Prince... rédigé en 1942 seulement. Japy aura une gloire inattendue au Japon : dans les années 90, une japonaise, Giaki Gondô, de Saga, écrit un livre pour enfants expliquant l'histoire de la stèle érigée à l'endroit du crash et raconte le trajet du pilote. Passionnée, elle contacte la mairie du minuscule village de Beaucourt, d'où était originaire le pilote et le 27 octobre 1996, Jean Maillard, le maire de Beaucourt se rendre au Japon pour signer à Séfuri le jumelage des deux villes !
L'avion "Kamikaze" va effectivement réaliser un record, le premier enregistré par la fédération internationale avec des pilotes japonais. En trois jours et demi, le vol Tokyo-Londres est réalisé ! En décollant de l'aérodrome de Tachikawa-Tokyo le 6 avril 1937à 14h, l'avion rejoint Taihoku (Taipeh), à Formose avec un vol de 2236 km, puis rejoint Hanoi, distant de 1770 km et Vientiane en Indochine française (à 785 km), puis se dirige vers Calcutta (1770 km) et Jodhpur- Karachi (1590 + 615 km) en "Inde britannique" et à nouveau une étape de 2010 km vers Bassorah et ensuite Bagdad (à 625 km) en Irak, et file ensuite vers Athènes, avec la plus longue étape et les pires vents rencontrés (2059 km) pour visiter, Rome (à 1150 km et Paris (1150 également). Le "kamikaze" atterrit à l'aéroport de Londres-Croydon sous les acclamations d'une foule imposante de spectateurs à 15h30 le 9 avril.
Un vol d'une durée totale donc de 94 heures, 17 minutes et 56 secondes, le temps de vol réel pour cette distance totale de 15 357 km étant de 51 heures, 19 minutes et 23 secondes (à la vitesse moyenne de 162,8 km, ce qui peur paraître faible, mais le pilotage économique l'exigeait !).
C'est la gloire : en Allemagne, les pilotes on rencontré Goering, en France on leur a décerné la légion d'honneur, dans leur pays on les appelle déjà les "Lindbergh japonais". Masaaki Iinuma (26 ans seulement) et Kenji Tsugagoshi, dont la mère était.... anglaise (!), son navigateur, ont réalisé un véritable exploit... qu'ils vont refaire dans l'autre sens, repartant le 14 mai pour arriver à Osaka le 20 et à l'aéroport d'Haneda-Tokyo le 21.
Au retour, il feront même quelques cercles autour du paquebot Queen Mary, au large de Plymouth, qui emportait le prince Chichibu.
Ils seront accueillis à Tokyo par une foule en liesse, et des milliers de ballon dans le ciel. On édita de fort jolies cartes de Noël à l'effigie de leur exploit, et même des tasses à Saké, le sommet de la reconnaissance au Japon.
A l'approche de l'île de Bathurst, des observateurs australiens de la RAAF le captent sur leur radar, et alertent les aviateurs du 9e Pursuit Squadron du 49e Fighter Group : deux Warhawks décollent en "scramble" avec à bord les Lt Clyde Harvey et le 2nd Lt. Steven "Polly" Poleschuk, qui distinguent assez vite l'intrus dans leur ligne de mire. Ils tirent tous les deux en même temps et l'observateur du Ki-15 saute en parachute, son avion émettant rapidement une intense fumée, touché à mort. Les deux avions rentrent à leur base après avoir vu le japonais tomber : les deux pilotes tirent au sort celui qui sera déclaré le vainqueur du combat aérien : la pièce lancée en l'air désigne Poleschuk à bord de son "Huyebo".


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