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Accueil du site > Tribune Libre > La Libération (3) : l’opération coque de noix

La Libération (3) : l’opération coque de noix

Evidemment, lors de ce conflit, les historiens se sont précipités dès la fin du conflit sur les opérations les plus flagrantes mettant en scène soit des opérations risquées soit des opérations d’ampleur, notamment sur les vestiges voyants des guerres précédentes : les cuirassés, qui se révélèrent inadaptés au conflit. Les allemands perdirent successivement, en effet, les plus monstrueux (*) : Toutes des opérations de grande envergure, alliant les canons des cuirassés ennemis, des torpillages ou des bombardements aéroportés. Et puis, en regard de ses gigantesques combats navals, opposant des monstres d’acier, dignes des guerres passées, de frêles esquifs... de simple kayaks. Pour une des opérations parmi les plus risquées et les plus talentueuses de cette guerre. Une opération officiellement appelée Frankton, mais surnommée très vite « coque de noix ». Encore une histoire largement oubliée, qui avait été l’objet, heureusement, d’une très belle exposition en février 2006 à Bordeaux, là où je l’avais découverte par pur hasard lors d’une mission informatique qui s’éternisait (**).

 
En 1942, l’Angleterre a déjà fait ses comptes : le ravitaillement allemand par les ports de la Manche peut être bloqué, St-Nazaire déjà moins, mais si l’on descend vers le sud et vers Bordeaux c’est mission impossible : les allemands l’on bien compris, qui font transiter beaucoup de marchandises par ce port de surcroît bien protégé naturellement par son profond estuaire. En mai 1942, rien que pour les douze derniers mois, ce sont 25 000 tonnes de caoutchouc brut sont arrivées à Bordeaux pour desservir l’Allemagne ou l’Italie. Vouloir l’empêcher exigerait l’emploi de trois divisions aéroportées et des bombardements intensifs : les anglais laissent tomber. A moins de recourir à des commandos allant miner les cargos à quai... encore faut-il les y déposer : sous-marins, mini sous-marins, torpille pilotée à deux places, toutes les solutions sont rejetées : l’estuaire ne se prête à aucun engin de ce type. Or un major des Royal Marines, H.G. Hasler, grand fan de kayak à ses heures perdues vient de remettre un projet assez décoiffant à l’Amirauté britannique : selon lui, la bonne méthode pour s’approcher de la rade, c’est le kayak, modèle Cockle-Mark II, pour deux hommes, avec 75 kilos de matériel. A bord, un anorak avec un rebord s’adaptant au "trou d’homme" de chaque commando à bord sert de joint d’étanchéité, et comme arme, les hommes disposeront d’un mine magnétique, la Magnet-Limpet, glissée le long de la coque du navire à exploser grâce à une perche coulissante.
 
Les six kayaks, considérés officiellement comme des navires ont des noms, tous commençant par un C : Cachalot, Catfish, Coalfish, Conger, Crayfish, et Cuttlefish... ils sont en tissu imprégné et fond de contreplaqué et se replient pour entrer via la trappe de chargement des torpilles de sous-marin. Au départ, c’est bien un hobby d’un des membres de l’amirauté qui va devenir une arme de guerre redoutable, seule capable d’amener un commando au fond du long estuaire de la Gironde sans se faire repérer. Pour y arriver, les membres du commando vont devoir déployer des ruses de sioux et pratiquer un art consommé du camouflage. Il leur faudra une patience infinie pour mener à terme leur mission, mais aussi une sacré condition physique : il y a 80 km à remonter à la pagaie pour atteindre Bordeaux. Entre les faisceaux des navires de guerre balayant les flots ou les patrouilles des vedettes rapides du port de Bordeaux, il leur faudra louvoyer, éviter, se cacher, rester immobile des heures durant. Les marins recrutés auront tous des nerfs d’acier et leurs duos des merveilles d’entente entre soldats déterminés.
 
Les hommes et leurs kayaks sont déposés en pleine nuit du 7 décembre 1942, par le sous-marin HMS Tuna, sous-marin de classe T, le N°94 de la série (du nom de leur première lettre), devant Montavilet-Soulac. Le 6ème kayak (le Cachalot) endommagé (toile déchirée) lors de l’opération de largage en mer ne participa pas à l’opération, son équipage remontant aussitôt dans le sous-marin. Ne reste déjà plus que dix hommes pour continuer l’assaut : ce sont de véritables kamikazes, tant les risques sont énormes. Au premier obstacle, à savoir les vagues de brisant devant la Pointe de Grave, avec des courants effroyables, trois engins sont déjà la quille en l’air et les hommes à l’eau. Le leader en tirera deux derrière lui avant de devoir les abandonner.. après plus de 11 heures de pagayage, les deux kayaks survivants se posent sur la Pointe aux Oiseaux : le commando a avancé de 48 km au premier jour. La deuxième nuit, ils avancent un peu moins, survolés par un Storch de reconnaissance. Les allemands ont détecté le Tuna quand il a replongé, et ont lancé aussitôt des opérations anti-commandos dans tout l’estuaire. La troisième, ils se cachent dans les roseaux de l’île Cazeaux. 80 km ont été faits en trois nuits à la pagaie seule... à quelques centaines des deux restants, le troisième équipage, qui a perdu le contact mais continué sa mission sans voir les deux autres !
 
Les voilà (enfin !) arrivés près des cargos : il faut armer les 16 limpets nécessaires ....en sélectionnant le délai grâce à de petites capsules de verre translucide de couleur différente. Un système à vis broie l’extrémité de l’ampoule qui se répand alors ; selon sa fluidité, le contact qui déclenche l’explosion est plus ou moins rapide. Les kayaks viennent se coller aux coques par un aimant et lentement on descend les mines, le plus souvent à la hauteur de la salle des machines des cargos. Au moment où ils posent les premières, les allemands fusillent pour sabotage deux de leurs camarades, rejetés par la mer et faits prisonniers : un des trois équipages retournés d’emblée. Une fois toutes les mines posées, les kayaks s’éloignent, remontent le chenal et vont se poser sur une berge : les commandos doivent rentrer... à pied, grâce à l’aide de la résistance. Les vaillants kayaks sont sabordés. On est à deux jours de Noël et les quatre hommes remontent vers l’intérieur du pays, toujours en uniforme militaire.... deux seulement ne se feront pas prendre (Hasler et Sparks, les seuls à avoir mendié des vêtements civils dans les fermes avec un français plus qu’approximatif appris en seulement 4mois de formation) et ils seront aidés par la résistance locale pour les amener à Lyon, puis à Marseille, Barcelone, Madrid, Seville, et enfin Gibraltar. Ils ne retrouveront l’Angleterre qu’en avril 1943...
 
Gag ultime : leur projet, resté secret, n’avait pas été communiqué à la résistance locale, qui avait reçu de Londres des mines Limpet du même type que celles utilisées ici-même. Elle s’apprêtait à les poser le 13 décembre. Or le 12 au soir, les cargos minés par les commandos anglais sautaient l’un après l’autre ! Les deux survivants seront bien entendu décorés et récompensés ; devenant par la même à jamais des "Cockleshell Heroes"... Les héros des coques de noix..... ils avaient auparavant dû effectuer une autre mission : aller annoncer aux huit autres familles le décès d’un des membres des commandos... tous morts dans l’opération, noyés ou fusillés (***).
 
 
http://www.youtube.com/watch?v=6aCsnzzLORM
http://www.youtube.com/watch?v=bgogBUQ0AmU&feature=related
http://www.youtube.com/watch?v=Fg78Yf_G7AI&feature=related
http://www.youtube.com/watch?v=6E-x0kBAGAI&feature=related
http://www.youtube.com/watch?v=a_sAU2eE5hU&feature=related
 
ou
 
http://video.google.com/videoplay?docid=-6612877767239061999#
ou
http://www.veoh.com/browse/videos/category/educational/watch/v6254150yDQASFjS
 
http://people.brunel.ac.uk/ acsrrrm/kayak/cockle.html
http://people.brunel.ac.uk/ acsrrrm/kayak/limpet/limpet.html
 
(*) le Graf Von Spee, dès l’entrée en guerre, le 13 décembre 1939, le Prinz Eugen endommagé dès le 2 juillet 1940 (bombardé par la Royal Air Force le 23 avril 1941, il heurtera une mine magnétique et deviendra inopérant), le Bismarck, coulé dès le 26 mai 1941, le Gneisenau étant attaqué dans la nuit du 26 février 1942 et le Scharnhorst coulé par les torpilles du HMS Sheffield et du HMS Jamaica en décembre 43. Le Tirpiz, déjà blessé au fond de son fjord, étant envoyé définitivement par le fond le 12 novembre 1944 (par des bombes Wallis de 6 tonnes, les TallBoys). 
 
(**) Merci à Jean-Louis, kayakiste de mer dunkerquois émérite de m’avoir rappelé cet épisode de la guerre il y a quelques semaines... pour le kayak de mer, discipline sportive assez géniale, aller voir ici pour tout savoir.... c’est l’été et ce le moment de vous y lancer... l’expérience de la descente gorges de l’Ardéche, pour le kayak d’eau douce, vaut également le détour. Si vous vous rendez dans la Gironde, de Bordeaux à Rufec vous pouvez refaire l’itinéraire d’évasion du Major HASLER et du Marine SPARKS, 160 km pour contacter la résistance et s’échapper après leur exploit.
 
(***) "Le Sergent Wallace et le Marine Ewart, capturés le 8 décembre 1942 au lever du jour furent fusillés sur ordre de l’Amiral Julius Bachmann dans la nuit du 11 au 12 décembre après de longs interrogatoires sans avoir parlé. Leur exécution eut lieu au château du Dehez ( aujourd’hui Château Magnol) à Blanquefort. Le corps du Caporal Sheard, probablement noyé dans la nuit du 7 au 8 décembre, ne fut jamais retrouvé et celui de son coéquipier le Marine Moffatt fut découvert le 17 sur la plage de Bois en Ré. Le Lieutenant Mackinnon et le Marine Conway, ayant poursuivi seuls leur route sur la Gironde atteignirent l’Ile Cazeau puis le Bec d’Ambès où leur embarcation coula, après avoir éperonné un obstacle sous-marin. Ils se replièrent jusqu’à Cessac où un couple de Français, M. et Mme Jaubert les hébergèrent 3 jours. Après avoir quitté leurs hôtes, ils cherchèrent à gagner l’Espagne. Capturés par la gendarmerie française près de La Réole, le 18 décembre, ils furent remis aux autorités allemandes qui les emmenèrent à Bordeaux. Le repli de Laver et Mills s’acheva près de Montlieu - La Garde où ils furent dénoncés, arrêtés par la gendarmerie qui les remit aux autorités d’occupation. Enfermés à Bordeaux avec Mackinnon et Conway, puis transférés à Paris au début de janvier, tous les quatre furent exécutés le 23 mars 1943. Gardés en vie pendant trois mois, sans doute parce que les services de renseignement allemands cherchaient à savoir par qui ils avaient été aidés durant leur repli, le Caporal Laver RM, le Marine Mills, le lieutenant Mackinnon RM et le Marine Conway moururent sans avoir parlé.
 L’exécution des six Royal Marines pris en uniforme, en application de la directive secrète d’ Hitler du 18 octobre 1942 concernant les commandos, constitue un crime de guerre dont l’Amiral Raeder eut à répondre au procès de Nuremberg en 1946 et l’Amiral Bachmann au procès d’Hambourg en 1948."
 
 
 
PS : les anglais continueront leurs opération en Kayak, et iront même jusqu’à en motoriser un, monoplace, avec un moteur électrique, aux formes étonnantes, le MSC (photos ci-dessous). Il sera surnommé le "Sleeping Beauty" et sera utilisé à Gangsøy en Norvège, ainsi que lors de l’opération Rimau à Singapour, contre des navires japonais. Dans une opération conjointe regroupant Australiens, Anglais et New-Zealandais de la "Z Special Unit’ (qui travaillait aussi en jonques chinoises) Fin 1944, les anglais en céderont un exemplaire en test en Floride pour l’US Office of Strategic Services (OSS) : l’ancêtre de la CIA. On le retrouvera à Malte dans les années 50. Depuis deux ans, la Marine Nationale célèbre à sa façon l’opération Frankton : une excellente initiative, alliant exercice et souvenir historique. Les américains de chez Northrop semblent toujours intéressés par cet exploit : en 2007, il sponsorisaient en matériel GPS son remake par des commandos anglais !
 
 
 

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10 réactions à cet article    


  • kitamissa kitamissa 16 août 2010 11:10

    tactique reprise par les Commandos ...

    au Ci5 d’Aspretto nous utilisions soit des kayacs,soit le« Vostock »...une torpille transformée en submersible monté et dirigé par un équipage de deux nageurs de combat pour aller miner les coques de navires au mouillage en opération nocture...

    les mines magnétiques avaient par contre bien changé d’aspect ,mais la tactique était bien la même ...

    par contre nous utilisions l’Oxygers ,un appareil de plongée à recyclage interne indectable en surface pour descendre en profondeur .


    • kitamissa kitamissa 16 août 2010 14:20

      indétectable ...pardon .


    • Pyrathome pyralene 16 août 2010 20:36

      Oui , je le connais, c’est ça !


    • brutaltruth brutaltruth 16 août 2010 11:14

      Bonjour Morice,


      Merci pour cette série d’articles sur la 2e guerre mondiale. Vous en avez d’autres en stock ?

      J’avais déjà connaissances des bombes à ricochet et des manoeuvres de débarquement ratées, mais pas de cette opération « coque de noix ».

      Une question : que sont devenues les bombes livrées à la Résistance ? Y a-t-il eu d’autres opérations du même genre dans la région ?

      Encore ! Encore ! :)


      • Tall 16 août 2010 13:18

        Connaissais pas cette histoire ... intéressant !


        • Pyrathome pyralene 16 août 2010 20:34

          Parce que tu lis les articles toi maintenant ?....


        • ffi ffi 16 août 2010 13:20

          Pour ceux qui ne sauraient se satisfaire d’une histoire instantanée (Type JT) qui ne parle que des détails accessoires, mais qui préfèrent une vision plus globale pour faire la synthèse : voyez ceci.


          • Pyrathome pyralene 16 août 2010 20:33

            Intéressant « détail » de la seconde guerre mondiale.....
            Il pouvait embarquer combien de torpilles votre rafiot là ,  smiley smiley


            • Yvance77 16 août 2010 21:09

              Trés plaisant sujet


              • joelim joelim 16 août 2010 21:46

                Passionnant. Une pensée pour les valeureux volontaires morts dans cette mission.

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