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La Libération (60) : Tarente ou l’attaque surprise des filets à provisions

C'est l'été, et la tradition établie voici deux ans de faire des textes sur la seconde guerre mondiale vue par un autre bout de lorgnette reprend. Je vous ai déjà parlé ici des deux attaques de Pearl Harbour, dont celle, méconnue, d'un amiral américain précurseur qui avait réussi à montrer que la flotte du Pacifique américaine était vulnérable à souhait : la deuxième attaque, japonaise lui ayant donné raison, hélas. Cette-fois ci, je vous transporte en Italie, en 1940, pour.... une attaque anglaise, cette fois, qui a peut-être donné des idées aux japonais, justement, tant la méthode surprise aura été la même. Churchill, dans ses mémoires, relèvera bien qu'il s'agîssait là d'une attaque novatrice, démontrant que sur mer également, désormais, c'était l'aviation qui faisait la loi : Tarente démontrait par l'exemple que les lourds et peu manœuvrants cuirassés vivaient leurs dernières heures, ce que démontrera avec brio les mois qui vont suivre. La seconde guerre mondiale, par les moyens techniques qu'elle a mis en œuvre, est une guerre résolument moderne. Et pourtant, à Tarente, c'est le grand paradoxe de ce haut fait d'armes, ce furent des... biplans qui attaquèrent. Certes, mais pas n'importe lesquels non plus...

Les forces en présence indiquent tout de suite que ce n'est pas du tout la même dimension : si les italiens ont rassemblé sur place 6 cuirassés, mais aussi et surtout 16 croiseurs, et 13 destroyers, en face, les anglais ne peuvent qu'envisager que l'effet de surprise s'ils veulent réussir, ne disposant pour attaquer en tout et pour tout que de 4 croiseurs et de 5 destroyers, mais surtout d'un porte-avions, l'HMS Illustrious, commandé par le capitaine Lumley Lyster, ex commandant du Glorious, coulé en Norvège par le le Scharnhorst et le Gneisenau le 8 juin précédent, un navire plutôt jeune   (il a été lancé le 5 avril1939 et n'a été commissionné qu'en août 1940 !) équipé de Fairey Swordfish, biplan triplace fait de tubes et de tissu (voir ci-dessous l'épave d'un des Swordfish de l'opération, récupérée par les italiens, on constate que c'est bien léger comme fabrication), surnommé le Stringbag (le "sac à provision" à cause de sa capacité à emporter toutes sortes d'armes  !). Autant dire que pour réussir cette attaque façon Japonaise, les anglais vont devoir faire preuve de beaucoup d'intelligence stratégique et d'une bonne dose de courage : leurs avions ne dépassent pas les 250 km/h ! 

Tarente était en fait en 1940 la principale base navale Italienne, dirigeant toute la Méditerranée : elle abritait les cuirassés, et la majeure parie des croiseurs de Mussolini. La base était une proie rêvée : elle était mal défendue en DCA, ses batteries étant vétustes, et ses dépôts de carburants massifs représentaient des cibles faciles. En prime, la flotte italienne ne disposait pas de filets anti-torpilles en quantité suffisante pour ceinturer toute la baie. Et cela aussi, les anglais le savaient. Le repérage du site avait été rondement mené, par des passages successifs de Martin Maryland (des avions américains achetés par la Navy, comme l'avait fait la France) et un gros hydravion Short Sunderland, dans la soirée du 11 novembre, tous venus de Malte, bien entendu. De retour à sa base, le Sunderland avait ramené des photos précises des emplacements des navires, et les anglais avaient pu longuement reconnaître et décompter les navires italiens qui étaient pris au piège de la baie :i Ils étaient tous, à quai, sagement rangés, les cuirassés Andrea Doria Caio Duilio, Conte di Cavour, Giulio Cesare, Littorio et Vittorio Veneto ; mais aussi les croiseurs lourds Bolzano, Fiume, Gorizia, Pola, Trento, Trieste et Zara ; ainsi que les croiseurs légers Luigi Savoia, Giuseppe Garibaldi et Duca Degli Abruzzi sans oublier les nombreux destroyers présents. Sur la carte, à part d'éviter les câbles des ballons de protection, la tâche des torpilleurs s'annonçait donc relativement aisée : la base ne disposait d'aucun radar et ses projecteurs, en cas d'attaque de nuit, étaient surannés. Les anglais ont donc décidé d'attaquer dès la tombée de la nuit, pour doubler l'effet de surprise.

Un effet reposant sur un avion qui est en lui-même, déjà, un anachronisme volant. En faitr, les anglais ont alors déjà pu tester les qualités du "sac à provisions" volant, qui allait devenir une véritable légende pendant cette guerre. Le 22 août qui précédait, trois Swordfish avaient en effet attaqué en téméraires le port de Punta Bomba en Libye en provoquant des dégâts assez conséquents et assez étonnants : pas moins de deux sous marins, un ravitailleur de sous marins et un destroyer avec trois torpilles tirées seulement (le destroyer explosant à la suite du ravitailleur de sous marins, volatilisé par une torpille ajustée en pleine soute à munitions). Les anglais avaient pu, lors de l'attaque, constater que leurs torpilles avaient du mal à se comporter dans des baies ou des rades faute de profondeur d'eau suffisante lors du largage. Pour Tarente, situé dans des eaux peu profondes, de moins de 12 m en général, les anglais ont donc fait modifier leurs engins en y ajoutant des empennages de bois afin qu'elles ne plongent pas en profondeur. C'est exactement le procédé que reprendront les japonais à Pearl Harbor, dans la même situation : on retrouvera des engins non explosés encore munis de ces modifications au fond de la baie de Pearl Harbor ! Le Swordfish aura plus tard son heure de gloire supplémentaire avec l'attaque courageuse du Bismarck (le récit de John "Jock" Moffat est exceptionnel).

Tout a été pensé et millimétré, l'attaque surprise peut alors se déclencher. En à peine 4 heures, et deux vagues de vieux biplans torpilleurs, l'équilibre des forces en Méditerranée allait basculer. Avec 21 avions en tout, des escadrons 813815819, et 824 qui sont lâchés du porte-avions Illustrious. Le déroulement de l'attaque a été fort bien décrit ici :"A 20h30, ce 11 novembre, les douze avions de la première vague décollèrent de. Ils arrivèrent sur l'objectif quelques minutes avant 23h00 après 130 miles de vol et furent accueillis par un puissant tir de barrage.A 23h02, la première fusée éclairante fût lancée à 1370 m et les avions torpilleurs descendirent au ras de flot pour échapper aux ballons statiques. Un premier avion qui faillit être abattu largua sa torpille sur le Conte di Cavour, lui déchira le flanc gauche. Deux autres torpilles lancées contre l'Andrea Doria ne touchèrent pas le cuirassé mais quatre autres avions endommagèrent les destroyers Libeccio et Pessagno ainsi que les dépôts de carburant. A 23h15, deux avions torpilleurs attaquèrent en même temps le Littorio, le touchant à bâbord et à tribord pendant que le dernier Swordfish échouait à attaquer le Vittorio Veneto."  Ce n'en était pas terminé pour autant : "à 23h20, les avions de la première vague se retirèrent mais à 23h30 arrivèrent les neuf de la seconde vague. Malgré la DCA italienne, un premier Swordfish lança une torpille sur le Caio Duilio le touchant à Tribord pendant que deux avions-torpilleurs touchaient le Littorio. Son sister-ship, le Vittorio Veneto eut plus de chance tout comme le Gorizia qui descendit l'avion torpilleur l'attaquant. Les derniers avions se retirèrent à 0h30 le 12 novembre. Le bilan était éloquent : le Conte di Cavour, le Caio Duilio et Italia, le croiseur Trento, les destroyers Libeccio et Pesango ainsi que deux bâtiments auxiliaires étaient gravement endommagés, bouleversant l'équilibre des forces en Méditerranée pour le prix de seulement deux appareils. "

L'attaque surprise par avion d'une rade où mouillent des navires de guerre, première opération du genre, a donc complètement réussi. Ce qu'il y a d'affligeant à constater, c'est la différence d'analyse que feront les américains et les japonais de l'attaque réussie de Tarente. Les américains, tout d'abord, qui n'en retiendront rien, malgré l'insistance dans leurs rangs d'un visionnaire comme Bill Mitchell : "L'histoire de l'attaque sur Tarente, la première de Pearl Harbor, était restée tout simplement inconnue. Pourtant, l'US Navy avait fait un observateur en poste au bon endroit- le capitaine de corvette John Newton Opie III, assistant attaché naval de l'ambassade américaine à Londres.Outre l'attaque réussie contre Tarente, les amiraux américains avaient eu d'autres avertissements précoces de la vulnérabilité de la flotte américaine. Le légendaire aviateur Billy Mitchell, avec un seul bombardier de l'Army Air Corps, avait également démenti la doctrine navale établie au début des années 1920 quand il a avait réussi à couler un navire de guerre avec une seule bombe, un peu comme la seule bombe qui a coulé l'Arizona à Pearl Harbor. Bien sûr, l'objectif de Mitchell était un vieux cuirassé ancré dans l'eau qui n'était pas en situation de combat, et donc l'exploit est resté « impossible ». En dehors d'un bombardement, aussi, une attaque à la torpille dans les ports peu profonds sera connu car le commandant Opie transmettra une copie du rapport officiel de la Royal Navy avec son analyse de l'événement, et même Franklin Roosevelt, avec son expérience de la marine, avait entendu parler de Tarente directement à partir de Winston Churchill.". Ses signaux resteront sans conséquence, et Pearl Harbor en sera la preuve évidente. L’amiral Harry E. Yarnell, pourtant visionnaire de l'usage de l'aviation pour les guerres à venir, n'ayant pas davantage été entendu.

En face, ce sera tout l'inverse : les japonais, eux, s'en inspireront ouvertement, comme l'avouera le leader de la première vague d'attaque sur Pearl Harbor. " Les Japonais ont perçu les premiers signes de changement dans la capacité des avions - et les ont utilisés. Ils ont dépêché Naito Takeshi de leur ambassade à Berlin en Italie pour étudier les tactiques britanniques. Et ils les ont apprises : ainsi, le capitaine de corvette Fuchida Mitso (ici à droite), qui volera dans l'avion de tête à Pearl Harbor, a déclaré : « J'ai appris beaucoup de leçons [de Tarente] dans des eaux peu profondes de lancement [de torpilles]. Nous disons à ceux qui n'apprennent pas de l'histoire sont condamnés à le répéter. Les Etats-Unis et ses alliés n'ont pas appris de Tarente, mais les Italiens n'ont plus jamais eu leurs navires endommagés par des attaques à la torpille lancées dans un port." Une leçon qui ne semble toujours pas avoir été retenue : malgré Dien Bien Phu, et la cuisante défaite française, les américains s'engageront au Vietnam contre les mêmes adversaires, ou après la défaite soviétique en Afghanistan dans un bourbier similaire, dont l'issue risque fort de se terminer de la même façon que pour les soviétiques, par un retrait sans gloire et sans aucune assurance pour l'avenir du pays, les américains ayant reconduit, comme au Vietnam-Nam, leur soutien à un régime corrompu jusqu'à la moelle. Le décès récent de l'ancien leader sud-vietnamien étant là pour nous le rappeler avec acuité.

Comme le dit l'excellentissime D'Iberville"Pour la Regia Marina, la Bataille de Matapan, quatre mois après le désastre de Tarente, constitua un nouveau et formidable coup au moral. De toute évidence, le principal responsable des malheurs italiens n'était autre que l'absence de couverture aérienne. Malgré leurs promesses, ni la Regia Aeronautica italienne ni le Xème Corps Aérien allemand n'avaient été en mesure de protéger la flotte contre les attaques de l'Aéronavale britannique, ni même de la prévenir de son arrivée. Avec une protection aérienne convenable, jamais les Britanniques, avec leurs lents et fort vulnérables biplans ne seraient parvenus à ralentir le Vittorio Veneto et à immobiliser le Pola, toute la flotte serait rentrée saine et sauve à Tarente, et l'affaire se serait soldée par un nouveau match nul".

Pour vaincre les allemands, ce sera donc une autre paire de manches, car au début de la guerre, leur aviation fait des merveilles, y compris sur mer avec leurs chasseurs bombardiers, leurs bombardiers légers (J-88) et leurs hydravions poseurs de mines (He-115) : "Dès janvier 1941, la Luftwaffe a déjà gravement endommagé le porte-avions Illustrious. En avril et en mai, à l'occasion de l'évacuation de la Grèce puis de la Crète, elle va également envoyer par le fonds trois croiseurs et six destroyers britanniques, en plus d'occasionner de graves dégâts aux cuirassés Warspite et Barham, au porte-avions Formidable - héros de Matapan - ainsi qu'à de nombreux bâtiments plus petits". Sans oublier la terrible menace qui se profile au ras des vagues : celui des périscopes d'U-Boot : "En novembre, c'est au tour de la Kriegsmarine de coiffer la couronne de laurier s : le 14, le sous-marin U-81 s'adjuge le porte-avions Ark-Royal ; le 25, le U-331 envoie le cuirassé Barham par le fond. Autant d'exploits qu'aucun sous-marin ni navire de surface de la Regia Marina n'a pu réaliser en plus d'un an de conflit. Un mois plus tard, alors qu'ils tentent d'intercepter un convoi allemand ravitaillant l'Afrika Korps, le croiseur Neptune et le destroyer Kandahar sautent sur un champ de mines, qui endommage également deux autres croiseurs anglais".

A l'évidence, les Allemands sont bien plus performants que les Italiens en matière de guerre sur mer.l le 8 juin 1940. pendant l'évacuation de la Norvège, le Scharnhorst et le Gneisenau couleront facilement le porte-avions Glorious et son escorte. Pire encore : lorsque les deux corsaires bloqués à Brest tenteront une sortie par la Manche, pour forcer le Pas-de-Calais avec leur collègue le Prinz Eugen, ce sont les fidèles "filets à provisions" qu'on envoie à la charge : pas un seul des courageux Swordfish ne reviendra cette fois, un vrai massacre. La DCA des trois croiseurs est efficace, mais la chasse allemande est venue aussi à la rescousse. Mais cela n'empêchera pas quand même une incompréhension générale dans la marine allemande vis à vis du rôle de l'aviation, à constamment repousser le lancement de son seul projet de porte-avions (ci-contre), qui finira la guerre sans jamais avoir été terminé. Ce sont au final les américains qui vont faire de l'aviation navale une arme de poids : c'est avec elle qu'ils repousseront les japonais dans le Pacifique.

Dans ses mémoires (vol 2, chapitre XII, Cercle du Bibliophile, 1965), voici comment Churchill, plutôt très lucide sinon visionnaire comme l'était en France Camille Rougeron, résume l'opération réussie de Tarente : "Notre occupation de la Crète n'avait provoqué aucune réaction de la flotte italienne, mais, depuis quelque temps, l'amiral Cunningham souhaitait utiliser ses forces aéro-navales, maintenant renforcées, pour entreprendre un raid contre la grande base de Tarente, tandis que les principales unités ennemies y étaient stationnées. L'attaque eut lieu le 11 novembre et constitua le point culminant d'une série d'opérations bien concertées, au cours desquelles nous parvînmes à envoyer des troupes à Malte, tandis que de nouveaux renforts navals, comprenant le cuirassé Barliam, deux croiseurs et trois destroyers, arrivaient à Alexandrie. Tarente est dans le talon de la botte, à plus de 500 kilomètres de Malte. Sa rade magnifique était dotée de puissantes défenses contre tous les moyens d'attaque modernes. L'arrivée à Malte d'appareils de reconnaissance rapides nous permit de surveiller notre proie.  Notre plan consistait à lancer sur Tarente deux vagues d'avions de l'Illustrious, la première de 12 appareils et la seconde de 9, 11 portant des torpilles et les autres des bombes ou des fusées éclairantes. Peu après la tombée de la nuit, les appareils décollèrent du pont de l'Ilustrious,, qui croisait à 270 kilomètres environ de Tarente. La bataille fit rage pendant une heure, semant l'incendie et la mort parmi les navires italiens. En dépit de violents tirs de D. C. A, nous ne perdîmes que deux avions. Les autres regagnèrent sans encombre l'Illustrious. Sa seule action modifia de façon décisive l'équilibre naval en Méditerranée. Les photographies aériennes (à droite ici) montrèrent que trois cuirassés, dont le Littorio, de construction récente, avaient été atteints par des torpilles ; de plus, un croiseur était signalé comme touché et l'arsenal avait subi de grands dégâts. La moitié. de la flotte de combat italienne était hors de combat pour six mois au moins et notre aviation maritime pouvait se réjouir d'avoir, en accomplissant ce bel exploit, profité d'une des rares occasions qui lui aient été offertes".

Et comme Churchill en rate rarement une, voilà qu'il ajoute la honte au visage de Mussolini : "Il ne manquait même pas à l'événement une note ironique, puisque le même jour, et à la demande expresse de Mussolini, l'aviation italienne avait pris part à l'attaque aérienne contre la Grande-Bretagne. Une escadre de bombardiers, escortés d'environ 60 chasseurs, avait tenté d'attaquer des convois alliés dans le Medway (cf : à l'embouchure de la Tamise). Interceptés par nos chasseurs, huit appareils de bombardement et cinq avions de chasse furent abattus. Ce devait être la première et dernière intervention de l'aviation italienne dans nos propres affaires. Cette aviation aurait pu s'employer plus utilement à défendre sa flotte à Tarente.Je tins le président Roosevelt soigneusement au courant de l'événement."

PS : ceci étant le 60eme épisode d'une série d'été démarrée en juillet 2010, en attendant les nouveaux qui ne sauraient tarder, je vous conseille de relire les précédents ; dont voici la liste :

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par morice mardi 31 juillet 2012 - 11 réactions
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