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La loi de la jungle existe-t-elle ?

 Le 19 septembre Michel Tarrier faisait paraître un texte intitulé : « …La Nature ne fait pas de cadeau ! ». Cela m’a inspiré le texte suivant que je vous livre aujourd’hui.
 
 L’expression « Loi de la jungle » est un concept très occidentalo-centré et qui provient d’une vision anthropocentrique de la Nature, vision qui est propre non pas à l’homo-sapiens mais à ce que j’appellerais « l’homo-sapiens occidentalis ». Cette variété d’homo-sapiens qui, il y a très longtemps, a abandonné progressivement un mode de vie en harmonie avec son milieu environnemental, au sein duquel il se vivait comme étant un élément de la Nature, avec tous les autres éléments composant celle-ci…
 
 A partir de là, la Nature n’était plus la « mère nourricière » mais l’ennemi qu’il fallait combattre, dominer, maitriser, aménager… La Nature devenant un objet extérieur : Il y avait l’homme dominant d’un coté, la nature, à son service, de l’autre. L’homme s’autoproclamant le propriétaire de celle-ci et la considèrant entièrement à sa disposition, il en est le maître, il détermine ce qui est « bon » et ce qui est « mauvais », ce qui est « utile » et ce qui est « nuisible » pour son seul profit… Je veux signaler que cette évolution vers l’anthropocentrisme a entraîné, et certainement par les mêmes causes, l’apparition du patriarcat et de la misogynie. Cette volonté de domination et de puissance s’est faite au détriment de la femme, mais aussi au détriment des autres cultures et civilisations. Je ne peux développer cela dans le cadre de cet article il faudrait écrire plusieurs textes pour montrer ce phénomène du développement conjoint de l’anthropocentrisme, du patriarcat et de l’occidentalo- centrisme.
 
 La Nature étant devenue l’ennemi, pour justifier la guerre qu’on lui fait il faut la diaboliser : la nature est « sauvage », violente, brutale, elle ne fait pas de cadeaux, elle exige que l’on s’en défende sans pitié, car elle est un danger permanent, elle fait peur !!! En son sein régnerait « la loi de la jungle » c'est-à-dire la loi du plus fort… Contrairement aux sociétés humaines qui seraient, elles, très policées et où règnerais la justice et la paix !!!
 
 En regardant la Nature comme un bloc monolithique et comme si elle était une entité pensante et consciente, l’homme occidental ne peut qu’avoir une vision fausse de celle-ci, une vision anthropomorphique projetant sur celle-ci sa propre construction imaginaire du monde.
 
 Mais qu’est-ce que la nature ? C’est un ensemble d’entités, de phénomènes très différents mais tous reliés et dépendants les uns des autres… Il y a l’extrême complexité du monde vivant : les végétaux, les animaux et du monde non vivant : les montagnes et les plaines, les océans, les fleuves et l’humble ruisseau, les déserts et les sols riches en humus… Mais cela ne s’arrête pas là : il y a les planètes, les étoiles, les galaxies et le vaste univers. Le monde est si complexe qu’il est difficile de prononcer un jugement simpliste à son encontre !
 
 Ces composantes de la Nature fonctionnent chacune avec leurs lois propres, cas particuliers des lois régissant l’ensemble du monde.
 
 J’ai dit que tous les composants de la Nature étaient reliés et en dépendance ce qui signifie qu’il y a des lois qui régissent ces liens et auxquelles nous sommes tous soumis, l’humain également, même si ça le dérange dans sont orgueil de se vouloir au dessus de tout ! Ces lois on peut les appeler « ‘lois de la Nature » si l’on veut. Citons en deux toutes simples et évidentes : la loi de la pesanteur, l’obligation de se nourrir pour les êtres vivants… Si un loup dévore l’agneau, ou si un humain dévore une cuisse de poulet, il n’y a rien d’immoral, de violent ou cruel c’est seulement la loi naturelle qui opère. Il est idiot d’y projeté notre obsession moralisante…
 
 Il est intéressant de se pencher sur le point de vue bouddhiste. Les trois religions monothéistes sont très anthropocentristes : voir par exemple le Livre de la « Genèse » dans la Bible qui place l’homme au dessus de tout et au centre de tout : il est le maître de la nature que Dieu met à sa disposition (Genèse 1/28). Cette vision a très fortement influencé la pensée occidentale. Dans le Bouddhisme on n’a pas cette vision anthropocentrique, l’homme n’est qu’un élément du cosmos même s’il est un élément très important (voir les « six destinées dans l’existence » selon cette doctrine). Pour le Bouddhisme tout l’univers, dont le monde vivant, est régi par deux grandes lois fondamentales.
 
1] L’impermanence désigne le caractère transitoire et périssable de tout phénomène. Tout phénomène qui apparaît est destiné à disparaître, tout ce qui né est destiné à mourir, il porte en lui les causes de sa disparition. Tout ce qui existe dans l’univers, au niveau physique, biologique, psychologique, spirituel est ainsi impermanent. La nature même de l’existence et de la Vie est ce flux d’apparitions et disparitions, naissances et morts. Cela rejoint le premier principe de la thermodynamique : « Rien ne se perd, rien ne se crée tout se transforme ». L’impermanence concerne tous les phénomènes qui composent l’univers, y compris ceux qui nous paraissent faussement stable à l’échelle du temps humain. Malheureusement « l’homo sapiens occidentalis » refuse l’impermanence il se voudrait immortel et voudrais que tout soit stable et éternel, du moins ce qu’il aime ou désire, ce qui cause au font de lui une profonde insatisfaction qui peut expliquer en partie sont comportement envers la Nature.
 
2] L’interdépendance : c’est l’ensemble des mécanismes d’interaction mutuelle qui régissent l’apparition des phénomènes. Non seulement tout est impermanent et en incessantes transformations, mais tout les éléments qui composent l’univers, y compris les êtres vivants, n’existent pas par eux même mais par relations réciproques d’interdépendances. C’est à dire par un ensemble de causes et d’effets qui dépendent de conditions : « Ceci étant, cela vient à exister », disait le Bouddha. Ce qui veut dire que les phénomènes sont des effets issus de causes et de conditions spécifiques elles-mêmes impermanentes et les effets devenant à leur tour des causes…Par exemple la plante qui naît de la graine et développe pousse, tige, feuilles, le bouton, la fleur, le fruit ; si les conditions de terre, eau, chaleur, air, espace et temps sont réunies. Autre exemple : celui qui écrit ces lignes n’existerait pas si deux gamètes ne s’étaient pas rencontrés un certain jour, s’il n’y avait pas l’air qu’il respire, le soleil qui le chauffe, la terre et son humus qui produit les aliments, les paysans qui les cultivent, etc., etc. Donc nous existons en fonction de causes et de conditions, rien n’existe sans causes… Tout phénomène, tout être vivant n’existe qu’en relation avec tous les autres phénomènes. Nous ne pouvons être sans les « Autres ». Pour le Bouddhisme les « Autres » ce sont tous les êtres vivants, et aussi toute chose… Chaque élément, forcément éphémère, est indispensable au maintient de tout le reste car relié et dépendant, de l’humble bactérie à la plus lointaine galaxie.
 
 Finalement on voit que par ces deux lois de l’impermanence et de l’interdépendance le Bouddhisme rejoint l’écologie qui est la science qui étudie les interactions entre les différents éléments qui composent la Nature, et ne sont pas en contradiction !
 
 Le monde vivant n’est donc pas soumis à la « loi de la jungle » mais à des lois bien précises comme manger lorsque l’on à faim, ou comme la pomme qui tombe à terre lorsqu’elle est arrivée à maturité, soumis à la loi de la pesanteur…
 
 Mais, paradoxalement, s’il existe une « loi de la jungle » c’est bien dans ce monde dominé par « l’homo sapiens occidentalis »où prévalent ces contre-valeurs que sont : la puissance, le pouvoir, la démesure, l’arrogance, la compétition, l’individualisme, la richesse…
 
 Au sein du monde animal l’espèce animale humaine est la seule où ses membres s’entretuent allègrement (Assassinats, guerres, génocides !...), alors qu’au sein des autres espèces cela est extrêmement rare… Les occidentaux ont conquit la terre entière et imposé leur civilisation avec arrogance et violence en détruisant les autres cultures et civilisations, exterminant les peuples qui ne voulaient pas se soumettre. L’histoire de ce monde n’est faite que de génocides, de guerres, de massacres avec les viols et les tortures qui vont avec, d’oppression de minorités qui s’enrichissent au dépend de la majorité, de destruction de l’environnement, les forêts rasées, les fleuves et les océans pollués, l’air empoisonné, les espèces qui disparaissent, etc., etc. L’homme occidentalisé est le seul être vivant qui détruit son biotope, le seul qui prend plaisir à tuer (la chasse), à torturer (la corrida). J’arrête là, mais il y aurait tellement à dire encore...
 
Voici quelques citations montrant que certains peuples avaient d’autres relations à la Nature.
 
 « Les communautés indigènes ont un rapport étroit avec la nature qui les entoure. Selon leur vision de l’univers, tous les êtres vivants, le cosmos, les plantes, l’eau, les animaux sont intimement liés et forment un tout indissociable. Chaque être vivant n’existe qu’à travers le maintient de cette relation (…) Les peuples amérindiens d’Amazonie expriment la compréhension de cette relation avec la nature à travers leurs peintures corporelles, leur rituels et leur vie quotidienne qui consiste à puiser sans épuiser… (Catherine BOURGEOIS pour « Terre Sacrée »).
 
 « Le destin des Peaux Rouges est tragique au sens propre du terme : est tragique une situation sans issue qui résulte non pas d’une cause fortuite, mais du heurt fatal de deux principes. On pourrait définir ce drame immense comme la lutte non seulement entre une civilisation marchande et matérialiste, mais aussi entre la civilisation citadine – impliquant une idée « d’artifice » et de « servilité » - et le règne de la nature, considérée, elle, comme le vêtement majestueux, pur, illimité de l’esprit divin. Or la nature, dont l’Indien se sent comme l’incarnation et qui est en même temps son sanctuaire, finira par vaincre ce monde artificiel et sacrilège, car elle est le Vêtement, le Souffle, la Main du « Grand Mystère ». (Joseph Epes Brown)
 
 « Nous ne considérions pas les grandes plaines ouvertes, les superbes collines ondulées et les méandres des fleuves comme « sauvages » C’est pour l’homme blanc seulement que la nature est une « jungle » et la terre infestée de « sauvages », hommes et animaux. Pour nous la terre était généreuse, et nous étions entourés par les bienfaits du « Grand Mystère  ». (Standing BEAR, chef Sioux Oglala)
 
 « Qu’est-ce que la vie ? C’est l’éclat d’une luciole dans la nuit. C’est le souffle d’un bison en hiver. C’est la petite ombre qui court dans l’herbe et se perd au coucher du soleil ».
CROWFOOT (Chef des indiens Blackfeet).
par Guy Raynaud vendredi 7 octobre 2011 - 32 réactions
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