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Accueil du site > Tribune Libre > La plume thérapeutique

La plume thérapeutique

 Ecrire libre dans le douillet confort d’un anonymat choisi. Jubilant dans l’ombre pendant que d’autres se débattent et gesticulent en espérant les lauriers d’une éphémère reconnaissance. Ecrire pour oublier ces milles petits dégoûts de soi qui, au total ne font pas même un remords mais juste une gêne obscure qui vous tiraille les jours de page blanche et, où l’inspiration fuyante vous empêche de déverser votre désarroi dans la noirceur de l’encre et coucher l’isolement d’une âme sur une feuille de papier quadrillée.

 Combattre la frustration extrême de ne pouvoir pratiquer cette salutaire saignée plumitive alors que dans votre tête les mots se bousculent, vous agressent et vous encombrent dans un vacarme de folie vous privant de sommeil et de vie. Ce besoin impératif, vital comme vider ses poubelles débordantes d’immondices avant que l’odeur ne se répande, que les cafards ne prolifèrent et fassent de votre environnement un enfer peuplé de ces petits soucis que nous amplifions par égotisme et dont notre moi travestit en problème par manque de modestie, de discernations.

 Rêver soulager la misère d’autrui par le verbe. Espérer, dans les situations délicates, trouver les mots justes, ceux qui réconcilient, ceux qui ne froissent pas et qui rassemblent les pour et les contre au milieu du guet de la tolérance. Non pour renier ses idéaux ou pour vêtir de tiédeur ses convictions mais pour le dialogue, l’échange parce que le chemin qui mène à solution la meilleure se construit toujours par les pas que font les uns vers les autres.

 Tenter l’échange épistolaire pour pacifier les colères, adoucir les craintes et compatir aux douleurs. Ecrire pour essayer d’éveiller les esprits à leur perte, quelle prétention alors que, perdu nous même, écrivons dans l’espoir de trouver le chemin à suivre pour vivre, pour survivre. 

 Ecrire, c’est écouter une voix qui vient d’ailleurs et l’emprisonner sur le papier, c’est connaitre la destination finale sans savoir comment y arriver, c’est découvrir au fil des lignes le chemin, la direction à prendre. Les personnages que nous faisons naître au fil des pages nous guident dans leurs histoires et nous enseignent comment tenir la plume.

 Trouver la bonne alchimie car dans chaque écrit, il y a une part d’ordinaire, une once d’imaginaire et une pincée d’extraordinaire. C’est ainsi que se bâtissent les plus belles histoires même si le déterminisme de notre inconscient laisse peu de place à la liberté de créer, d’imaginer.

 Ecrire pour lutter contre cet impérieux besoin de se regarder pour exister, cette indécence majuscule, cette perte de temps, cette inaction solitaire qui cherche à combattre l’ennui en caressant l’ego. Car la vie est lente et l’attente d’en finir parfois violente lorsque la plume mal attentionnée comme l’épée peut tuer. L’une faisant couler l’encre de l’infamie par le mensonge, l’autre le sang des victimes par la tyrannie et l’ignorance.

 Ecrire pour l’amour, pour l’humour. Faire un clin d’œil à la vie, bousculer les idées reçues, la pensée établie, rechercher la joute grammaticale, le débat. S’appuyer sur les principes car ils finiront bien par céder. Ecrire pour colorier de couleurs vives ce monde que l’on ternit, pour dénoncer, soutenir et rebâtir.

 Ecrire pour honorer les victimes et huer les bourreaux, pour parler d’humanité au maître et d’espoir à l’esclave, pour couvrir de rouille les fusils et embellir les enfants de poésie, pour canaliser la violence de l’homme et rallumer l’étincelle dans les yeux de la femme, pour essayer d’apprendre la vie et accepter modestement la mort qui approche.

 Ecrire pour devenir plus humain, pour transcender notre part d’animalité, pour que nos intellects gèrent de façon rationnelle nos besoins d’adultes enfantins, pour combattre la peur qui contraint les gens à la déraison, pour réveiller les passions afin de mieux les éteindre, pour oublier que le cynisme l’emporte toujours sur la poésie.

 Ecrire pour détricoter l’histoire embellie de fausses lumières, celle écrite par les vainqueurs faisant fi de la vérité des vaincus. Combattre l’uchronie des scribes à la solde des régnants qui ont fait d’un passé fictif une réalité imposée. En finir avec le scolastique et ses concepts grammaticaux truffés de syllogismes réservés à une élite se pensant supérieure à la majorité des assoiffés de savoir. 

 Ecrire en se trompant sur ce que l’on croit être vrai, étaler sur le papier nos erreurs, nos illusions avec la conviction de l’adolescent assénant ses vérités rebelles aux adultes qui l’ont précédé dans le marasme des certitudes. Ecrire c’est relier des pensées qui attendent qu'on les remette sur le métier afin que quelques rayons de soleil les fassent germer, c’est une main tendus de l’auteur aux lecteurs.

 Partir dans un délire calligraphique, s’épancher sur le verbe, la syntaxe, jubiler les mots, les gourmander. Inventer du merveilleux car Il n’y a pas de vérité figée, il n’y a que des perspectives.

  Ecrire pour ne pas crier son désaccord envers cette vie que personne ne maîtrise. Ecrire, car pour certains, la victoire sur la folie est à ce prix.


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25 réactions à cet article    


  • Papybom Papybom 30 septembre 2014 13:24

    Bonjour Gabriel

     

    Je ne souviendrais toujours de la reflection de mon instituteur, en primaire. Pendant un devoir de rédaction, j’avais la tête levée.

    -Que faite vous ?

    -Je réfléchis

    -On ne vous demande pas de réfléchir, mais d’écrire !

    Faut-il réfléchir pour écrire ou écrire pour écrire. N’oublions jamais que les paroles s’envolent, les écrits restent.

     

    Cordialement.


    • Jean 30 septembre 2014 19:47

      oui enfin c’est fantasmagorique aussi hein


    • Gabriel Gabriel 30 septembre 2014 13:33

      Bonjour Papybom,
      Etrange professeur que vous aviez là Papy, apprendre à penser par soi même voilà le premier des enseignements qui devrait être dispensé aux chers têtes blondes. Je pense que l’écriture alimente la réflexion, comme expliqué dans le texte, c’est découvrir au fil des lignes le chemin, la direction à prendre tout en connaissant le but recherché. Les personnages que nous faisons naître au fil des pages nous guident dans leurs histoires et nous enseignent comment tenir la plume. Merci de votre passage.


      • quid damned quid damned 30 septembre 2014 16:21

        Je ne devrais pas faire de commentaire tant tout ceci est bien dit et bien écrit, mais j’ai le devoir de saluer l’artiste.


        • Gabriel Gabriel 30 septembre 2014 16:36

          Que cet article vous ait plu me ravi. Quant à me nommer d’’artiste, voilà un honneur dont je me garderai bien de me prévaloir tant le chemin restant à parcourir me semble infini. Je vous remercie de votre lecture.


        • Jean Keim Jean Keim 1er octobre 2014 08:22

          Après le dernier pas, vient le pas suivant, le voyage ne s’arrête que le but atteint, il y a des errances sans destination, juste la joie de marcher.


        • Gabriel Gabriel 30 septembre 2014 18:07

          Katherine, comme je me sens humble devant une telle prose. Vous écrivez joliment et la musique de votre texte, une fois terminé, murmure encore à mon oreille. Pour le plaisir de ceux qui vous lisent, n’arrêtez jamais l’écriture. Cordialement.


        • foufouille foufouille 30 septembre 2014 18:31

          c’est que vous êtes trop modeste tous les deux.
           smiley


        • rocla+ rocla+ 30 septembre 2014 17:35

          La taquetique de la thérapeutique  . 


          Bravo Gabriel , 

          Votre plume a trouvé son maître . 

          Dire   une phrase  45 tours  trouvant son parchemin  dans les détours 
          d’ une ligne courbée d’ un sillon frise le diamant . 

          Elle étincelle  !

          Qu’ est-ce qu’ on attend pour être heureux ? 

          Quoi ?

          Bien à vous Gabriel . 

          • Gabriel Gabriel 30 septembre 2014 18:00

            Merci capitaine mais j’aimerai lire la votre plus souvent car non content d’être un jongleur avec les mots, vous savez très bien les habiller de poésie et les enrober d’humour, le résultat étant une pâtisserie littéraire toujours très pétillante.


          • rocla+ rocla+ 30 septembre 2014 18:43

            Vous êtes gentil Gabriel …. smiley


            en fait ce qui pour moi fait la belle écriture c ’est lorsque 
            ça parle de rien . 

            Juste  des  mots jolis en noir sur fond blanc . 

            Un coquelicot a-t- il besoin de parler ?

            Un vieux fromage qui pue non plus .

            Le vieux clow triste range son chapeau dans son énorme valise .

            Voilà ,  quand ça ne vise personne , ni donne de leçon . 

            C ’ est du bonheur en petites coupures . 

            Bonsoir Katherine  j’ aime bien votre façon de chercher des trucs qu’ on 
            peut pas trouver ainsi que votre façon de le dire .

            Cordialement à tous .



            • Dwaabala Dwaabala 30 septembre 2014 18:54

              Une belle page, à laquelle ajouter un commentaire devrait se faire en se taisant.


              • gruni gruni 30 septembre 2014 18:55

                Bonsoir Gabriel


                Qu’ajouter après la lecture d’un si beau texte, si ce n’est que le temps passé pour lire ou écrire n’est jamais perdu. J’admets qu’il y a des jours sans, et d’autres où l’écriture coule de source. Vous connaissez ça sûrement.

                • Gabriel Gabriel 30 septembre 2014 19:09

                  Bonsoir Dwaabala et Gruni, merci de votre lecture et c’est vrai qu’il y a des jours sans et avec. L’écriture comme la lecture sont les tunnels qui nous permettent l’évasion d’un monde qui sombre dans la folie et qui, malheureusement, nous entraine avec lui.


                  • Passante Passante 30 septembre 2014 22:33

                    je suis passé par toutes les étapes : 


                    -scribouillages poétiques boutonneux, un must, 
                    -romans ratés, bacl’âge,
                    -écriture essayiste ou essayante, fat culte, hâtive,
                    -abandon rageur de l’ écriture conçue comme ze trahison suprême, réveil,
                    -journalistick, publicitaire... l’horreur,
                    -au-delà d’écrire ou écrire sans écrire, plus besoin, illumination, écriture enfin réelle,
                    -sérieux soupçons de l’interdit de cette jouissance (le poète doit ! être maudit, gueux, souffrant, etc. sinon scandale dans les chaumières), 2e réveil,
                    -plus besoin d’écrire, sinon d’amour, plaisir, enfin.

                    merci pour ce texte, 
                    il me donne à la fois ce que j’ai perdu et dont je ne suis plus capable
                    et, en négatif, ce que j’ai dû gagner.

                    • Gabriel Gabriel 1er octobre 2014 07:31

                      Salut à vous passante, nous sommes et il faut être toujours critique sur ce que l’on produit. La satisfaction définitive n’existe pas dans l’écriture car, avec le temps à se relire, nous nous apercevons que l’on aurait pu faire encore mieux. C’est souvent nos erreurs et nos faiblesses qui une fois reconnues, nous guident et nous font progresser. Bien à vous.


                    • Passante Passante 1er octobre 2014 08:26

                      oui, ça peut fonctionner comme boulet, 

                      donc surtout pouvoir jeter, passer outre, sinon c’est un frein. 
                      par exemple, défaut des forums (contrairement à facebook ou blogs ou autres) : 
                      ne pas pouvoir alléger sa plume, de remise à blanc ou à zéro.

                      en lisant une première fois votre texte, je me disais 
                      « ok, mais très physique quand même, ce survol » ; 
                      finalement c’est indéniable : 
                      texture du vent, qualité du ciel, ondes telluriques, fond sonore, c’est un tout, très vaste... 
                      j’en suis arrivé à être sûr, presque, qu’en signes d’air (balance, gémeaux, verseau), 
                      une plume va beaucoup plus vite, sur l’eau, vent dans les voiles...

                      et puis il y a le bain ; technique de Stendhal : 
                      relire quelques pages de la veille, pour s’y remettre, retrouver le vent, 
                      mais pas trop, dit-il, sinon, on dilue l’ardeur.
                      flaubert, le pauvre, avoue une journée entière sur une phrase, ou pour trouver un adjectif providentiel, souffrances inouïes ; 
                      alors que stendhal le contraire : 
                      p’tit-déj copieux, arpente la salle en conitnu, debout, 
                      et dicte en une heure trente pages d’un coup, voilà,
                      en gros, dit-il, si tu ne sais pas écrire comme tu parles,
                      trouve-toi autre chose.

                      au fond, comme c’est déjà une voix, mais avant la voix, en silencieux, 
                      la respiration compte beaucoup, 
                      nietzsche dit : « les oreilles dans les orteils », 
                      si tu danses pas avant d’écrire, ne perds pas ton temps à creuser, 
                      donc d’abord la légèreté, sinon c’est de la gravure.

                    • Lisa SION 2 Lisa SION 2 1er octobre 2014 10:22

                      Bonjour Gabriel, bel article, beau fil, beau temps, que de la beauté que j’embellis merci.


                      • Gabriel Gabriel 1er octobre 2014 10:27

                        Merci Lisa de votre lecture.


                      • Piere CHALORY Piere Chalory 1er octobre 2014 11:05

                        Superbe texte ! 


                        Belle description de cet état second qu’on pourrait nommer inspiration ; moment rare qui nous fait faire de jolies choses. Comme détachées des contingences crétines de la vie ordinaire.

                        Malgré tout moinssé par un ??? :-> §% !’. :->
                         
                         :-> Daltonien sans doute !



                        • Gabriel Gabriel 1er octobre 2014 11:20

                          Bonjour Pierre,
                          Qu’un article soit l’objet de votes négatifs n’est pas grave en soi. Mon seul regret c’est que la personne ne soit pas venue sur ce fil exprimer son désaccord et ainsi enrichir le débat.


                        • marauder 3 octobre 2014 21:18

                          Les envolées lyriques c’est pas mon fort mais la c’était plutot bien :)


                          • Circé Circé 31 octobre 2014 13:25

                            La belle musique des mots et des images qu’ils font naitre . Que je vous les envie, ces mots.

                             « Ecrire, c’est écouter une voix qui vient d’ailleurs et l’emprisonner sur le papier » dites-vous.

                            Pourtant, comment emprisonner ce qui vient de s’éveiller ? Comment contenir les émotions, brider les sentiments, réprimer les ressentis qui se font jour ? Comment imposer silence aux chants qui en cascade renvoient les échos doux amers de la voix calligraphique ?

                            Une, des questions...

                            Mais n’est-ce pas là, le but de ce texte magnifique ?


                            • Gabriel Gabriel 31 octobre 2014 15:05

                              Circé il est parfois nécessaire d’emprisonner provisoirement mots et sentiments pour mieux les comprendre et les offrir aux esprits affamés de savoir et de vérité. Une petite faveur, ne cessez jamais d’écrire comme vous le faites car, comme vous le savez ou le pressentez, les mots qui viennent du cœur sont pour les âmes lectrices ce que le rai de lumière sous la porte est au prisonnier dans sa geôle. Cordialement


                            • Circé Circé 14 décembre 2014 01:01

                              Je ne vois cette réponse que maintenant. Et le merci me semble bien tardif.
                              Mais merci, merci quand même. Ces mots, vos mots sont apaisement ; et renforcement

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