Munich n'est pas une ville qui rappelle de très bons souvenirs.
Ce fut là qu'en 1923 un ancien peintre pas très doué pour l'art moderne essaya de prendre le pouvoir après certainement une séance de dédicaces bien arrosée dans une brasserie. Ce fût aussi là que les dirigeants des démocraties signèrent un traité avec le même peintre un peu plus tard, en 1938, sans être dupes, contrairement aux populations européennes en général et française en particulier.
On se souvient du mot de Daladier à sa descente d'avion devant la foule en délire : « les cons ! », du fait de ce qu'il estimait être leur soulagement lâche et égoïste.
Contre l'Éducation il y a eu plusieurs accords de Munich successifs contradictoires et nombreux qu'à chaque fois la foule en délire a acclamé.
Il y eut les écrits de Jean-Paul Brighelli (en lien son blog) dont le livre a remué le landerneau pédagogiste un temps, professeur de lettres et auteur de « la Fabrique du crétin », un pamphlet à succès sur le système éducatif, a été « débarqué » du jury du Capes de lettres modernes, pour ce qui est en somme un délit d'opinion.
Le président et le vice-président du jury lui auraient signifié que, depuis la parution de son ouvrage « plusieurs membres du jury, particulièrement ceux de l'épreuve de didactique, avaient exprimé leur difficulté à siéger dans un concours qui m'hébergeait », indique Jean-Paul Brighelli sur son blog.
Une pétition avait circulé entre les enseignants. « Désormais, je ne pouvais plus être présent à l'oral, ni à l'écrit. » La parution d' « A bonne école », où il dénonce « l'avancée sournoise de la pensée unique pédagogiste », aurait beaucoup agacé ses pairs.
Le ministre a immédiatement demandé une enquête. L'enseignant est soutenu par l'association SOS-Éducation, qui compare son sort à celui du mathématicien Laurent Lafforgue, forcé de démissionner du Haut Conseil de l'éducation, l'an dernier, pour s'être étonné que celui-ci fasse appel à des experts de l'Éducation nationale, ce qui revient à « faire appel aux Khmers rouges pour constituer un groupe d'experts pour la promotion des droits humains ». Sur son blog, Brighelli affirme qu'hier l'Inspection générale lui a téléphoné : "Tout cela n'était qu'un malentendu, apaisons les esprits." Le président du jury lui a écrit un mail : réintégration immédiate.
Ces derniers jours, Rama Yade, qui fait toute sa scolarité dans le privé hors de prix, sort un libre sur la question en forme de plaidoyer pour un retour en somme à un ancien modèle : « Plaidoyer pour une instruction publique ». On me rétorquera que si tout le monde devait parler de ce qu'il est censé réellement connaître il régnerait sur notre pays un silence que rien ne saurait troubler.
Ce que Rama Yade propose c'est ni plus ni moins que l'effacement de quarante ans de réformes pédagogiques désastreuses et de politiques d'éducation frileuses ou démagogiques.
Il est tentant de l'approuver, sauf que le problème n'est pas actuellement dans la forme que prendra demain l'Éducation Nationale, c'est une question de société profonde et grave ayant trait à la famille, la parentalité, l'enfance ainsi que le souligne l'excellent dossier du dernier « Marianne » sur la tyrannie des enfants-rois qui prépare des lendemains compliqués, des citoyens crédules, faibles et incapables du moindre recul sur leurs bribes d'opinions ou leurs prérogatives, prêts à se laisser embrigader par le premier tyran qui passe.
Ces enfants tyrans « veulent tout et son contraire, et ne sont accrochés à rien » comme le dit Aldo Naouri dans l'article. On ne compte plus ses enfants auxquels les parents cèdent sur tout, par peur que leur progéniture se sente différent en n'ayant pas la dernière nippe à la mode ou le dernier gadget que l'on se doit de posséder dans ce monde consumériste.
Aujourd'hui on n'a plus des enfants pour leur transmettre un savoir ou un idéal, on a des enfants comme on s'offre un nouvel écran plasma ou une nouvelle voiture ; C'est un achat planifié à crédit en quelque sorte.
Dés sa naissance, on prévoit de mettre de l'argent de côté non pour le vêtir, le nourrir ou l'éduquer mais pour lui acheter les objets totems que la société conseille aux adultes pour que l'intégration dans le troupeau se passe le mieux possible : un téléphone cellulaire dernier cri, qui peut tout faire, de télécran portatif à fax en passant par appareil photo permettant d'entretenir son voyeurisme malsain (tels ces passants hier filmant une agression sans ayant seulement l'idée d'intervenir).
Parfois, dans le train, un fossile, un marginal, un esprit fort peut demander à un membre du troupeau de parler moins fort dans son appareil pour ne pas gêner le reste du wagon en se justifiant par la très ancienne notion de courtoisie, poussiéreux tout ça.
Il faut aussi que l'enfant ait la télévision, le câble ou le satellite, au moins la TNT, dans sa chambre, et une console de jeux qui lui permet de laisser libre cours aux instincts meurtriers que son aliénation informatique pourrait engendrer, sans oublier l'ordinateur qui permet de s'isoler des heures devant un écran en prétendant au dialogue avec le monde.
Le gosse devra porter des habits fabriqués par des entrepreneurs agréés par le troupeau, troupeau plaçant sa dignité non dans son intelligence possible et les connaissances qu'il peut apporter aux autres mais dans des objets totalement périssables. Tout comme les adultes de l'ère consumériste, les enfants sont des choses, des marchandises, des machines que l'on entretient, bien que le service après vente soit un petit peu plus délicat à mettre en œuvre. Comme maintenant c'est la crise, beaucoup de parents réfléchissent avant de se lancer dans un achat tellement dispendieux.
Ils achètent un chien...
Ignares et fiers de l'être, ce pourrait être de toute manière une très belle devise pour le monde actuel.
Finalement, dans cette société de haute consommation, ce qui compte le plus pour les individus, quel que soit leur âge, leur milieu, leurs orientations, c'est de consommer et continuer à consommer sans trop se soucier du reste.
La culture n'est plus qu'accessoire, la littérature se réduisant à des formules chocs ou des traits d'esprit de conversations mondaines, à des chicaneries sentimentalo-égocentriques qui sont, j'emprunte la formule à Manchette, des "larmes de puce".
Si le régime venait à changer, si nous entrions en dictature, s'il n'y avait plus de libertés, finalement les individus s'en ficheraient tant qu'ils pourraient continuer à boire, manger et se reproduire ou du moins exécuter le simulacre de la reproduction. L'ignorance est à la mode, on flatte les "vrais" gens, l'intellectuel ou seulement celui qui a un peu lu est ostracisé, rejeté ou considéré comme une bête curieuse.
Tous les débats sur l'Éducation, où les larmes dans la voix, des éducateurs, de saints laïcs, nous annoncent que l'ouverture avance, qu'il y a même des élèves intelligents en banlieue difficile, sans s'apercevoir du côté ségrégatif de cette remarque, sont nuls et non avenus car la connaissance est retournée maintenant aux privilégiés. C'est la possession qui prime sur tout le reste.
Les réflexions graves et doctes que l'on entend sur le niveau des élèves font doucement rigoler, l'éducation et les professeurs n'ont jamais autant été méprisés par l'institution ou le bon peuple.
Aujourd'hui, beaucoup trouvent génial les films comme "L'esquive" qui montrent des "jeunes-de-banlieue" s'exprimer à leur manière, pas Cécile Ladjali, il y a aussi ces documentaristes bien sages qui se donnent des frissons en allant tourner des films sur la "culture rap" ou la "culture des cités", oubliant que tout ça c'est de la culture de ghetto finalement, ce que souligne Cécile Ladjali, l'auteure de ce livre.
Elle ne rit pas quand elle entend un jaune "lascar" déformer le français, parler avec le débit saccadé qu'ils ont tous, les mots hachés, et le ton qui tourne très vite à l'agressivité faute de vocabulaire suffisant, elle a plutôt envie de pleurer : la faute aux SMS, à la télévision qui les encourage à s'enfermer dans leurs rites, la faute aux démagogues, aux angélismes, aux professeurs qui, pour acheter la paix civile, étudient des textes de rap ou des chansons de "R'n'B" au lieu de choisir des classiques par exemple, ou au moins des oeuvres d'un plus haut niveau, aux "saints laïcs" qui se donnent le beau rôle mais ne font rien. C'est aussi de la faute des jeunes eux-mêmes qui savent très bien qu'ils se coupent du reste de la population, s'en glorifient, et expriment leur révolte face à cet ostracisme des plus chanceux.
Car la question de la langue parlée, du vocabulaire, de l'accent "9-3" introduisent une barrière, engendre aussi un mépris de classe plus ou moins conscient, plus ou moins marqué, plus ou moins avoué, chez ceux qui maîtrisent le français parce qu'ils ont eu la chance de pouvoir l'apprendre correctement grâce à leur famille ou leur milieu. Il y en a qui s'en réjouissent, qui encouragent à écouter les inventions langagières, les néologismes, leur musique, au risque de vous accuser d'être un vieux con "anti-djeuns", encore faut-il être "bilingue", et puis il y a ces pédagogistes qui se permettent toutes les expérimentations les plus débiles dans les quartiers "sensibles" car on sait que ces élèves n'ont pas de parents qui iront se plaindre. Pour Cécile Ladjali, qui est prof en banlieue, c'est une vaste hypocrisie, ses élèves et la société dans son ensemble ne peuvent faire l'économie de l'apprentissage exigeant du français afin d'avoir une toute petite chance de s'élever mais personne ne les écoute vraiment.

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