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La réalité en trompe-l’œil du modèle britannique

La visite récente de Nicolas Sarkozy à Londres remet au goût du jour le fameux modèle britannique de capitalisme. Vantant ses mérites et voulant importer les recettes de la potion magique britannique au pays des Gaulois, Nicolas Sarkozy succombe à un mirage qui a été partagé par beaucoup d’hommes politiques avant lui. Pourtant, si l’on analyse objectivement ce modèle de capitalisme, ses vertus ne sont pas si évidentes et la potion proposée ne correspond pas à l’étiquette de ses prescripteurs. Les travaux récents des économistes sur la comparaison des modèles de capitalisme remettent en cause bien des idées reçues et montrent surtout que le modèle anglais n’est pas exportable. Pire, son efficacité supposée est loin d’être évidente si l’on prend les statistiques officielles.

Si l’attrait idéologique pour le modèle anglais est lié aux décalages qui semblent exister entre les taux de chômage anglais et français (5% contre plus de 8% en France), les chiffres de l’OCDE ou d’Eurostat montrent un visage très différent des tendances en matière de création d’emplois dans les deux pays.

Dans un article récent du Monde, l’économiste Francisco Vergara[1] analyse clairement ces tendances. Si l’on prend la création d’emplois, depuis 30 ans, c’est la France qui en a créé le plus (+11,25% contre 5,82%). Cette évolution pourrait être attribuée à des causes démographiques mais que constate-t-on ? La structure démographique anglaise ressemble à celle de la France (même pourcentage de population en âge de travailler qui augmente au même rythme dans les deux pays, pyramide des âges similaires).De plus, les générations du baby-boom ne commencent que depuis 2005 à partir à la retraite dans les deux pays. Que cachent donc ces chiffres contradictoires du chômage anglais ? Il ne semble pas exister de raison objective à un taux de chômage aussi faible... Traditionnellement, lorsqu’on analyse le chômage, on distingue deux catégories d’acteurs : les actifs (emploi + chômage) et les inactifs. Or, une troisième catégorie d’acteurs n’est jamais analysée, ce sont des chômeurs invisibles qui n’apparaissent pas dans les chiffres du chômage : c’est le stagiaire qui est une personne très prisée car il n’est ni employé ni chômeur (qui travaille gratuitement) ; le travailleur en attente d’emploi, les personnes en longue maladie, les travailleurs découragés, ou les personnes qui gardent leurs enfants....Transformer un chômeur en inactif est un art qui masque la vérité des chiffres du chômage... Tony Blair est un maître prestidigitateur qui a fait passer, entre 1990 et 2000, plus d’un million de personnes d’une catégorie à l’autre. En Angleterre, le moyen le plus efficace est la catégorie du «  Long term Sick » ou « Disabled  ». L’Angleterre a, entre 1990 et 2000, divisé son chômage par deux et augmenté le nombre de ses malades d’un million. En 2006, plus de 2 millions de personnes sont malades de longue durée en Angleterre[2].

Le marché du travail anglais




D’autres chiffres sont aussi éloquents : la population inactive est en constante augmentation en Angleterre. Depuis 1990, elle représentait 23,5 % de la population des 16-65 ans, et elle atteint, en 2000, 25%. Cette évolution est inverse pour la France qui diminue sa population inactive. L’on peut dire que la France s’est plus remise au travail depuis 1990 que l’Angleterre (augmentation de 2 970 000 des actifs contre 960 000) alors que l’Angleterre a masqué son chômage par l’accroissement de ses inactifs. Dans ce pays, la population active a moins augmenté que l’emploi (-560 000) et que la population en âge de travailler, ce qui explique la baisse du taux de chômage. Cette évolution est aussi très intéressante lorsque l’on analyse la nature des créations d’emplois. Les chiffres de l’OCDE sont marquants : de 1990 à 2004, la France a créé 82% d’emplois de plus que l’Angleterre, soit 900 000 emplois de plus. En 2005, 25,5% des emplois anglais sont à temps partiels contre 17,2% des emplois français. Si l’on observe la durée du travail, les chiffres pourraient donner raison à M. Sarkosy puisque la durée légale du travail est très supérieure en Angleterre. Mais si l’on observe la durée moyenne du travail, un Français travaille en moyenne quatre heures de plus qu’un Anglais. Ceci s’explique de fait par le nombre important de temps partiels en Angleterre. 36,2% des salariés anglais travaillent moins de 30 heures et 22% plus de 45 heures.

Si l’on observe le type d’emploi créé, le modèle anglais s’est appuyé essentiellement sur la création d’emplois publics. 560 000 emplois publics ont été créés entre 2000 et 2005 dont 150 000 dans l’éducation et 280 000 dans la santé.

Le mirage anglais laisse aussi pantois lorsque l’on examine la population française qui vit à Londres. Tordons d’abord le cou à une idée reçue, les Français préfèrent rester en France : Les Français installés en Angleterre sont extrêmement peu nombreux (moins de 95 000 dont près de 38 000 à Londres). Les jeunes Français ne quittent pas la France parce qu’ils ne trouvent pas de travail chez eux, mais parce qu’ils veulent faire des études (26,4%) et perfectionner leur anglais. Les migrations pour le travail représentent seulement 22,3% des migrants. L’Angleterre avait 2 247 740 étudiants en 2004 contre seulement 1 720 000 en 1996. En 2004, 300 060 venaient de pays non membres de l’Union européenne, et seulement 89 545 de l’Union européenne. Parmi ceux-ci seulement 11 295 Français font leurs études en Angleterre. La France est devancée par tous les autres grands payseuropéens. Ici encore, il convient de relativiser l’attractivité du modèle anglais...

Les motifs de migration en Grande-Bretagne en 2003

2003

Total

Travail

Accompagne

Etudes

Autre

Inconnu

Entrées

512 600

114 400

75 100

135 100

149 700

38 300



22,3 %

14,7 %

26,4 %

29,2 %

7,5 %

Sorties

361 600

91 200

58 700

10 900

115 800

85 000



25,2 %

16,2 %

3,0 %

32,0 %

23,5 %

La théorie selon laquelle les jeunes Français migrent alors que les vieux Anglais viennent en France ne résiste pas non plus à l’analyse. Si l’on examine l’âge des migrants anglais, seulement 2,6% sont des retraités contre 51,9% qui ont entre 25 et 44 ans.

Le modèle anglais est bien un vrai « miroir aux alouettes » pour le personnel politique français.

Si le Royaume-Uni appartient sans aucun doute à un modèle de capitalisme de marché financier, il convient d’analyser ses performances globales sans a priori et sans se masquer une réalité moins glorieuse que ses hagiographes oublient de mettre en évidence. La thèse selon laquelle la mondialisation des marchés, en augmentant la pression concurrentielle sur les systèmes économiques, impliquerait l’adoption par la France d’un modèle unique proche du modèle anglais mérite d’être profondément discutée au regard des performances de l’économie britannique. Contrairement à ce que pense A. Giddens, le sociologue gourou de Tony Blair, l’Angleterre n’est pas « une étincelle pour l’interaction créatrice entre les Etats-Unis et l’Europe continentale ».



[1] Auteur de Les Fondements philosophiques du libéralisme, éditions La Découverte, 2002

[2] Pour plus de précisions voir http://travail-chomage.site.voila.fr



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Les réactions les plus appréciées

  • Par (---.---.---.50) 12 février 2007 10:55

    Intéressant papier.

    A lire en relation avec celui-ci, l’excellent ouvrage de Ph. Auclair, « Le royaume enchanté de Tony Blair ».

    La situation au RU est très différente de ce que prétendent beaucoup, en particulier dans les milieux conservateurs et ceux des économistes. Les statistiques du chomage sont encore plus biaisées qu’en France, puisque l’on a sorti des valeurs officielles des chomeurs que l’on a reclassés comme invalides. Le pays compte 13 millions de pauvres. La livre est surévaluée... Les protections sociales sont très limitées : vous pouvez être viré du jour au lendemain sans indemnité. La protection des jeunes mères est aussi très limitée avec pour conséquence un taux de natalité asssez faible.

    Argument « massue » des économistes : le PIB par tête est supérieur à celui de la France. Certes, mais si le PIB faisait le bonheur des citoyens, cela se saurait ! Ce PIB devient de toutes façons inférieur au PIB de la France dès que l’on réintègre le coût de la vie (insee). A mediter aux Echos ou à la Tribune...

    Je vais au RU de temps en temps pour mon travail. Ce que je vois est un pays assez malade, bien plus malade que la France. Les gens ont du mal à se loger et cela quelle que soit la région. Il est courant que l’on soit logé à plus de 100 km de son lieu de travail. L’obésité est aussi flagrante qu’aux USA. Et les retraités vivent sous la menace constante de la chute des prix de l’immobilier ou des cours de la bourse, le montant garanti des retraites atteignant 20% du meilleur salaire dans bien des cas.

    Les services publics sont dans un mauvais état pour ne pas dire plus... Le métro de Londres est une horreur. Les trains sont souvent en retard. J’ai parcouru plusieurs fois 250 km sur de grandes lignes, sur des banquettes en bois, avec des portes des wagons condamnées par du ruban adhésif !!!! On ne compte plus les friches industrielles.

    Alors France ou RU, choisis ton camp camarade ! Et penses y au moment de voter !

  • Par Vilain petit canard (---.---.---.250) 12 février 2007 11:02
    Vilain petit canard

    Merci leon pour cette analyse claire du « modèle » anglais.

    Après avoir sacrifié son agriculture, puis son industrie, l’Angleterre compte vivre sur une économie tertiaire, bancaire en particulier. La prochaine étape, si on suit la logique du système, c’est une économie de rentiers, accrochée aux flux financiers mondiaux, et adossée à l’économie américaine. Cet aspect est systématiquement omis par les adorateurs de modèles étrangers : les modèles danois, anglais, allemand, aémricain, etc.

    Quant au tour de passe-passe tansformant les chômeurs en malades, il est étonnant qu’aussi peu d’organes de presse en ait fait leurs titres. C’est pourtant flagrant. Et scandaleux. Pas de critique trop rapide : nous, on a inventé le RMI, qui en un an a transformé 1 million de chômeurs en RMIstes, dont on sait maintenant que ce sont des assistés nuisibles à la société, qui se gobergent de subventions indûes.

    L’important, c’est que vu du Ministère, on ait des bons chiffres... mais qui y croit encore ? Il suffit d’être passé par la case « chômage » pour se rendre compte qu’on devient immédiatement « socialement indésirable ».

    Au passage, une grande campagne de radiations à l’ANPE est en cours depuis quelques mois : vive les statistiques !!!

  • Par LE CHAT (---.---.---.49) 12 février 2007 10:39
    LE CHAT

    Renaud chantait miss Maguy , Trust chantait « angleterre , angleterre , la misère des années de guerre .... » l’ultralibéralisme laisse beaucoup de monde de coté , et le royaume uni attire les miséreux du tiers monde qui sont exploités par un patronat digne du 19eme siècle ....

  • Par Stef (---.---.---.129) 12 février 2007 11:53

    Merci pour cet article, et dire qu’il y encore des gens qui croient aux promesses des 2 prétendants nous vantant l’« EXCELLENCE » du Royaume Uni, on voit bien ou ils veulent nous mener.... BLAIR est un menteur et Heureusement, les politiques Français qui lui font du pied, vont se vautrer, car les FRANCAIS ne sont pas dupes....

    3 boulots pour survivre et à vivre à 5 en colocation.....plus d’industrie. Merci pour leurs désirs d’avenir et le tout est possible.... Le but est de nous rendre comme des bêtes (communautarisme et pression du travail), et ne plus avoir le temps de prendre du recul sur le sens de la vie.... Attention, la terre brule dèjà !!!!

    Un seul choix, voter contre ces MENTEURS....et encore moins pour le gros porc et sa porcellette ;). La balle au centre quoi !!!!

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