Il a bien fallu se rendre à l’évidence : la révolte des gueux orchestrée par les associations d’aide aux démunis, aux SDF, à tous ces parias d’une société capitaliste hypnotisée par le modèle libéral anglo-saxon, s’est soldée par un cinglant échec. Certes, les images médiatisées de crânes cabossés et de visages ensanglantés ont ému l’opinion et suscité un vaste mouvement de soutien pour cette action atypique. Mais ce bel élan de solidarité s’est très vite effrité avant de se retourner contre les promoteurs du mouvement. Bienvenue en France !
En ce printemps 2012, les touristes sont venus en nombre dans notre pays malgré une météo encore incertaine, peut-être par crainte de se rendre vers le Maghreb ou l’Égypte depuis qu’un vent révolutionnaire a soufflé sur l’Afrique septentrionale en y aiguisant, leur ont sussuré les rumeurs, les appétits des fondamentalistes musulmans, apôtres affichés ou souterrains de la charia. Indifférents à une campagne électorale française qui ne les concerne pas, les touristes vont là où les conduisent les guides de leur Tour Operator, le fanion levé en guise de panache blanc, ou les pages locales de leur Lonely Planet. Á Paris, la cathédrale Notre-Dame et la basilique du Sacré-Cœur visitées, ils se pressent dans les restaurants du Quartier latin ou dans ceux de Montmartre, pour déguster des spécialités françaises surgelées, tout juste sorties du congélateur et réchauffées au four à micro ondes par des « cuisiniers » indo-pakistanais plus ou moins déclarés à l’URSSAF.
Aucun, dans ces cohortes grégaires en quête de couleur locale, ne se doute un instant que la colère monte chez les démunis, les accidentés de la vie, les exclus, les sans abri, bref dans les rangs de tous ceux qui sont les grands oubliés de la campagne électorale en cours. Normal : ces gens-là ne votent pas, ou si peu. Á quoi bon, pour le personnel politique, se préoccuper de leur sort, dès lors qu’aucun évènement ne vient mettre en lumière dans les médias l’indigence de leurs conditions et titiller les consciences ? Surtout qu’il se trouve toujours un autre sujet grave, du genre intoxication alimentaire chez les joueurs du PSG ou crise cardiaque d’un parieur découvrant qu’il a gagné à l’Euromillion, pour faire la nouvelle Une des journaux et opportunément chasser la pauvreté de l’actualité ?
Cap sur La Concorde !
Or, voilà que les gueux ont une nouvelle fois décidé de faire entendre leur voix pour obliger les candidats à se positionner sur les thèmes du chômage galopant, de la paupérisation et du manque cruel de logements sociaux au lieu d’amuser la galerie avec des propositions gadget sur le permis de conduire ou la viande halal. La chose s’est faite de manière spontanée dans le sillage de l’initiative conjointe des associations Droit au logement et Jeudi noir qui, dans la nuit du dimanche 8 avril, ont – comme elles l’avaient fait en 2006 rue de la Banque – occupé un immeuble vide depuis trois ans, en l’occurrence la clinique désaffectée Duhesme dans le 18e arrondissement. Une dizaine de familles sans abri y ont été brièvement installées. But de l’opération : contraindre les leaders politiques, à deux semaines du 1er tour de l’élection présidentielle, à aborder enfin la question du logement, y compris la réquisition des locaux inoccupés pour pallier les graves carences en matière d’habitat social. Comme on pouvait le redouter, les pouvoirs publics ont réagi très vite : ces familles ont été évacuées par les forces de police quelques heures plus tard. Pas question, en période électorale, de laisser la populace occuper le devant de la scène !
L’objectif de Droit au logement et Jeudi noir n’avait manifestement pas été atteint en ce dimanche pascal. Mais il avait donné des idées à d’autres. « Cela n’allait de toute façon pas assez loin », ont pensé quelques militants, eux-mêmes issus des rangs de la misère sociale, avant d’ajouter « Il faut frapper un grand coup médiatique ! ». Débordant les responsables des associations, restés partisans d’actions structurées et soigneusement planifiées malgré l’échec de la rue Duhesme, « Les gueux », comme ils se sont eux-mêmes nommés, se sont rapidement constitués en commandos, aidés pour la logistique par des transfuges de différentes associations, notamment le DAL, AC !, Emmaüs et Don Quichotte. Délaissant cette fois-ci les temples du luxe, ils ont, dans un premier temps, décidé de cibler simultanément les grands meetings parisiens des deux favoris de la présidentielle : Hollande et Sarkozy. La dispersion des actions risquant toutefois d’en affaiblir la portée, il a très vite été décidé de concentrer les forces sur le rassemblement de la Concorde. « Ce sera une réponse au constant mépris affiché par Sarkozy à l’égard des précaires et des humbles. Et plus encore une réponse à la politique calamiteuse qu’il a conduit et qui s’est traduite par l’explosion de la paupérisation des classes populaires et du nombre des chômeurs et des exclus », a conclu l’un des promoteurs de ce mouvement inédit.
Débordés par la chienlit
L’opération a été soigneusement élaborée, et une liste d’une trentaine de commandos établie dans le plus grand secret. Malgré les précautions, la DCRI a eu connaissance de la préparation d’une action, mais sans en connaître les modalités. Transmise à Claude Guéant, l’information a rendu nerveux non seulement le ministre de l’Intérieur, mais également le Préfet de police de Paris, Michel Gaudin, et le gratin des flics inféodés au pouvoir sarkozyste. La tribune officielle d’où Sarkozy devait prononcer son discours de campagne était en effet adossée à l’entrée du jardin des Tuileries, et les caméras de son réalisateur attitré, Renaud Le Van Kim, devaient balayer la foule dans un espace de 180° allant du pont de la Concorde au ministère de la Marine en passant par le bas des Champs-Élysées. Impossible, pour l’image du candidat, de mettre en place des cordons de police trop voyants pour filtrer l’accès au meeting en le ghettoïsant comme l’un de ces déplacements présidentiels si décriés. Décision a quand même été prise de renforcer les effectifs et de placer des policiers en différents points situés 500 m en amont de la place sur les différentes voies d’accès. Informé du bruit qui courait, Brice Hortefeux a téléphoné à Claude Guéant pour le rassurer, en affirmant sur un ton péremptoire : « Crois-en mon expérience, il ne s’agit là que d’une poignée de Pieds Nickelés cherchant à faire du buzz. » Eu égard à la fiabilité des intuitions de son rubicond prédécesseur, Guéant n’en pas été tranquillisé, bien au contraire.
Dimanche 15 avril. Dès midi, trois mille volontaires préalablement prévenus par SMS ont, depuis une trentaine de lieux de rassemblement dans la capitale, progressivement convergé pour atteindre, en périphérie de la Concorde, les points de ralliement suivants : place de La Madeleine, place Saint-Augustin, rond-point des Champs-Élysées, place de l’Alma, esplanade des Invalides, métro Solferino, place du Carrousel, place du Palais-Royal et place Vendôme. « Ils partirent trois mille, mais par un prompt renfort, ils se virent trente mille en arrivant aux ports » eût dit ce bon vieux Corneille. Chemin faisant, les rangs avaient en effet été progressivement grossis par l’apport spontané de citoyens solidaires de ces Gueux en marche pour faire entendre la parole des démunis et des exclus d’un système impitoyable. Un peuple en colère s’était levé sous la forme d’une marée inarrêtable faite de femmes et d’hommes ayant pour l’occasion revêtu un pull, un T-shirt ou une chasuble rouges. Et pour ne pas être confondus avec les sympathisants UMP venus entendre la parole de leur Napoléon de pacotille, ceux qui n’étaient pas en rouge marchaient fièrement torse nu malgré une météo médiocre.
Place de la Concorde, les militants de l’UMP commençaient à chauffer le public au fur et à mesure qu’il convergeait vers la scène. Bientôt les premiers caciques allaient prendre la parole pour tenter de faire monter la température jusqu’à l’arrivée de Sarkozy. C’est alors qu’ont retenti, du côté de l’Assemblée nationale, les premières explosions de lacrymogène destinées à stopper le commando Solferino. D’autres ont aussitôt suivi du côté de la rue de Rivoli pour enrayer la progression du commando Vendôme. Au même moment, des milliers de Gueux, débordant les cordons de police, descendaient les Champs-Élysées tandis que d’autres, à travers les jardins des Tuileries, parvenaient aux abords de la Concorde. Dans les rangs de l’UMP, c’était la retraite, la débandade, le sauve-qui-peut, malgré les efforts dérisoires de quelques militants appelant à la sono à « faire face à ces hordes de va-nu-pieds », à « affronter cette chienlit ». Trop tard ! Malgré le renfort de deux hélicoptères et l’arrivée de plusieurs cars de CRS, la place de la Concorde devenait rouge comme l’avait été la Bastille quelques semaines plus tôt lors du formidable meeting de Jean-Luc Mélenchon. Rouge du sang des travailleurs sacrifiés sur les chantiers par le contournement des règles de sécurité. Rouge de l’agonie d’un nombre croissant de SDF sous l’ère Sarkozy. Rouge de la colère de ceux qui n’ont rien et entendent le crier à la face de ceux qui ont tout...
C’est alors que mon réveil a sonné, en dissipant les clameurs de la Concorde. Et si le rêve devenait réalité ?

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Bonjour, Intelle. Merci pour votre commentaire. Comme vous, j’espère que la révolte se (...)
16/04 11:10 - Fergus@ Pierre. Désolé, je m’étais arrêté au « très bon cru ». J’ajoute à cela, pour (...)
15/04 15:47 - FergusMais si mais si, Fergus, vous faites partie des veinards qui ont eu la précision sur la (...)
15/04 14:27 - Pierre RégnierBonjour Fergus, Je me permets ce petit post qui a peu à voir avec votre article mais qui est (...)
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