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La révolution pacifique en amour (théorie du PCRA fin)

Partie du PCRA (Plan Cul Régulier Affectif) pour revenir à l’amour courtois et à la nécessité de sa renaissance après des siècles de récupération par la tradition bien-pensante, notre réflexion (1, 2, 3, 4, 5) nous a amenés à l’idée que l’absolu respect de l’autre en tant que sujet, le renoncement à la possessivité, l’aban-don de soi qui permet de vivre l’Agapé-qui-contient-Eros pouvait se concrétiser au travers d’une démocratie amoureuse où les amants se relieraient l’un à l’autre par des accords plutôt que par des pulsions d’emprise réciproques qui, infantiles et donc immatures par nature, les amèneront tôt ou tard à se déchirer ou, au mieux, à se domestiquer mutuellement. Après avoir posé les principes de cette démocratie amoureuse et illustré la « loi de l’accord », il restait à évoquer à la question cruciale de l’accord sur les corps, c’est-à-dire, l’accordage des désirs qui amène la plénitude et la paix sans lesquelles il n’est pas de véritable présence. Nous le savons tous au fond de nous, l’amour peut transgresser tous les cadres, il est proprement révolutionnaire, car il est la voie de l’être, notre plus profonde aspiration, pour laquelle nous sommes toujours prêts à toutes les échappées. Mais pour qu’il puisse exprimer son potentiel, encore faut-il sortir des faux-semblants et remettre les choses à leur place. Ce qui précède, comme ce qui suit, constitue une tentative pour expliquer comment cette révolution amoureuse est possible et pourquoi, par conséquent, elle est aussi un devoir.

 
Ainsi que suggéré dans le précédent et avant-dernier article de cette série, le drame, voire même la tragédie des couples, va généralement se nouer autour de ces objets tout particuliers que sont les corps des amants, sans lesquels il n’est pas d’accouplement à proprement parler.
 
L’accord sur les corps va se jouer de bout en bout dans le tempo du désir, lorsqu’après un précédent acte amoureux, l’un viendra à nouveau exprimer son désir et sollicitera l’autre AVANT que le désir de ce dernier n’ait retrouvé une intensité suffisante pour l’amener à s’y abandonner.
 
Que l’espace entre deux contacts corporels (caresse, baiser, étreinte, accouplement) se compte en minutes, en heures, en jours, en semaines, etc., le fait que l’une, appelons-la Héloïse, propose ou, pire, décide d’y revenir avant que son conjoint, disons Pierre, n’en ait à nouveau le désir est, en soi, la marque d’un « désaccord » des désirs qui, malheureusement, ne pourra aller que grandissant dès lors que les amants ne comptent que sur leur spontanéité pour se rencontrer.
 
En effet, de quelque manière que Pierre réagisse, qu’il consente à l’acte (par exemple faire l’amour) ou qu’il s’y refuse, dans les deux cas, il est certain qu’Héloïse reviendra exprimer son désir avant que celui de Pierre n’ait retrouvé l’intensité requise car… :
  • Dans le cas où Pierre fait « crédit », l’accouplement est, certes, réalisé mais l’« avance » sur son désir que Pierre consent à Héloïse viendra s’ajouter à son « temps de latence » habituel — son tempo naturel. Et comme celui-ci était déjà plus long que celui d’Héloïse, cette dernière reviendra à coup sûr exprimer son désir avant que Pierre n’y soit disposé.
  • Dans le cas où l’accouplement est refusé, Héloïse reviendra à la charge régulièrement (vu que son temps de latence est largement dépassé) sans voir que plus elle amène Pierre à dire non ou à s’accoupler malgré tout, plus elle amenuise le désir de celui-ci.
A la fin, et elle peut arriver très vite, Héloïse sera celle qui a tout le désir et Pierre celui qui n’en a plus du tout.
 
L’un et l’autre se sentiront torturés ou victimes de leur partenaire car :
· Héloïse ne pourra assouvir son désir sexuel et se sentira narcissiquement atteinte (non désirée), et très angoissée, car sans possibilité de « combler » l’autre et donc, sans possibilité de se l’attacher. Soupçons et jalousie y trouveront un excellent terreau.
· Pierre se sentira narcissiquement atteint car de plus en plus objet sexuel, tout en éprouvant la souffrance de ne pouvoir non plus assouvir son désir de combler l’autre, sans grand espoir de se l’attacher et donc possiblement angoissé aussi à l’idée qu’elle puisse chercher satisfaction ailleurs.
 
Nous le savons bien, les rôles donnés ici à Héloïse et Pierre sont parfaitement interchangeables d’un couple à l’autre. Il y a toutes raisons de penser que la plupart des amants se retrouvent à un moment ou un autre dans cette situation, même si l’infinie variété des modus vivendi pourrait donner à penser qu’il n’en est rien.
 
Quoi qu’il en soit, nous voyons bien comment un petit rien de différence et de désaccord dans le tempo du désir va pouvoir amener soit des situations de véritable prostitution domestique — quand l’un(e) est contraint de satisfaire au « devoir conjugal » —soit des relations extraconjugales drainant généralement leur lot de tristesse, de culpabilité et de ressentiment.
 
Il en va donc des relations sexuelles comme du reste : l’idéal est de maintenir un perfect match, une parfaite adéquation des désirs entre les deux partenaires et toute la question est de savoir comment réaliser cela ? Qu’est-ce qui pourra faire que le désir de l’un rencontre à coup sûr le désir de l’autre ?
 
Le problème est très simple car il est exactement le même que celui de la rencontre physique entre deux personnes, disons encore Héloïse et Pierre.
Deux cas seulement sont possibles :
  1. Soit l’un, disons Héloïse, ne sort jamais de chez elle et l’autre, Pierre, est seul mobile  : la rencontre entre Héloïse et Pierre se réalisera immanquablement à chaque fois que (et seulement quand) Pierre viendra voir Héloïse qu’il sait toujours où trouver puisque cette dernière ne bouge pas.
  2. Soit les deux se déplacent  : il est alors évident qu’ils ne se trouveront à coup sûr que s’ils se donnent rendez-vous.
(Il va de soi que si Héloïse et Pierre ne sortent jamais de chez eux, ils ne pourront se rencontrer)
 
Dans l’espace du désir, « sortir de chez soi » veut dire « déclarer son désir ». Le premier cas de figure est donc plutôt rare. Il se lit comme le fait qu’Héloïse aurait un désir (sexuel) constant pour son partenaire mais ne l’exprimerait pas avant que Pierre ne lui déclare son désir. Nous retrouvons ici l’esprit de l’amour courtois, tout en retenue, jusqu’à l’ascèse, au moins pour Héloïse. Grâce à ce sacrifice unilatéral, le couple se retrouve à chaque fois… que Pierre y est disposé. Pierre est ainsi dans la situation idéale consistant à désirer librement et « à coup sûr ». Elle sera vécue avec d’autant plus de satisfaction que Pierre sera convaincu que ses temps d’absence de désir sont joyeusement accueillis par Héloïse, ce qui veut dire que cette dernière aura été capable de donner à entendre un plein et entier consentement à cette situation. L’idéal serait que ce soit Héloïse qui fasse la proposition de ce mode de « fonctionnement » car si c’est Pierre qui en prend l’initiative, il ne sera jamais assuré qu’Héloïse y a consenti en toute sincérité.
 
Notons que le fait que l’autre vous donne l’entier pouvoir de décider des temps de rencontre sexuelle est extrêmement rassurant pour ceux qui ont été auparavant victimes d’une pression sexuelle agressive de la part de leur partenaire. C’est parfois le seul moyen d’avoir des rencontres apaisées, c’est-à-dire, dégagées des peurs qu’engendrent les traumas du passé.
 
Le second cas de figure est beaucoup plus courant, il correspond à une infinie variété de possibles contenus entre deux situations extrêmes bien connues : d’une part les joyeuses retrouvailles des amants adultères qui se voient à la dérobée pour un cinq à sept à l’hôtel et, d’autre part, le morne couple bourgeois qui se retrouve pour le devoir conjugal du samedi après-midi.
 
Dans un cas comme dans l’autre, il n’y a pas de spontanéité du désir qui vaille : les partenaires savent qu’ils se retrouvent tel jour à telle heure et la beauté de la chose c’est que cela ne pose a priori aucun problème pour la bonne raison que l’abstinence, qu’elle soit subie ou choisie, met le désir en tension et garantit la disponibilité de celui-ci au moment convenu.
Pour les amants adultères l’abstinence est (croient-ils) subie, résultant de leurs obligations familiales et professionnelles respectives. Pour le couple bourgeois, l’abstinence est choisie, résultant (idéalement) d’un accord entre les partenaires.
 
On peut imaginer tous les cas de figures intermédiaires, comme par exemple, le couple respectueux de la tradition juive qui interdit l’accouplement entre l’homme et la femme lorsque celle-ci a ses règles et pendant la semaine qui suit, ce qui fait environ douze jours d’abstinence dans le mois. Peu importe que le couple vive la tradition comme un choix assumé ou comme quelque chose qui s’impose à lui. L’abstinence aura le même impact dans un cas comme dans l’autre et assurera que le mari et sa femme se retrouveront pleins d’un ardent désir l’un pour l’autre.
 
Il en va ainsi parce que la libido est une énergie dont on peut imager la dynamique avec le modèle hydraulique de l’instinct que l’on doit à l’éthologue Konrad Lorenz : imaginez une retenue d’eau ou un réservoir alimenté par un flux plus ou moins important et qui, lorsqu’un niveau critique de volume et de pression est atteint, ouvre les vannes et relâche l’eau (ou l’énergie) accumulée.
Il est facile de comprendre qu’en fonction de l’importance du flux d’entrée, les « lâchers » seront plus ou moins fréquents.
Dans son jeune temps, l’acteur porno Rocco Sifredi se faisait éjaculer dix fois par jour ! Sa libido était telle qu’à la plage, il devait draguer avec de l’eau au moins jusqu’à la ceinture... J. Tous les hommes n’ont pas autant d’énergie sexuelle et, heureusement, car rares sont les femmes qui aspirent à passer à l’acte soixante dix fois par semaine.
 
Pour le commun des mortels, la problématique est avant tout de faire en sorte que la disponibilité de l’un rencontre celle de l’autre. Et il suffit pour cela de s’accorder sur un tempo qui garantisse que l’un et l’autre aient passé le seuil critique et se retrouvent en état de tension du désir.
 
La stratégie bourgeoise du samedi après-midi est donc plus intelligente et satisfaisante qu’il y paraît à première vue. Pour autant qu’elle résulte d’un consentement libre et lucide des deux partenaires. Il importe que chacun d’eux accueille le temps d’abstinence comme une délicieuse et progressive montée du désir vers un temps d’autant plus agréable à imaginer qu’on sait qu’il va venir à coup sûr, à un moment idéal, convenu à l’avance et pour lequel chacun se sera préparé afin d’être totalement disponible.
 
Il se joue ici la même logique que pour le désir alimentaire : avoir faim est un plaisir quand on est dans la perspective de déguster bientôt un excellent repas dans un cadre agréable. C’est seulement quand on a faim et que l’on ne sait pas quand on mangera qu’il y a souffrance. Ainsi, la tension du désir, l’appétit, alimentaire ou sexuel, est en soi un plaisir à côté duquel il serait imbécile de passer. D’ailleurs, ne dit-on pas « bon appétit » plutôt que « bon rassasiement » ?
 
Je m’empresse de souligner que, sous ce rapport, on ne peut suivre Michel Onfray qui développe dans La Théorie du Corps Amoureux l’idée que le désir « n'est pas une expression du manque... c'est de l'excès qui appelle débordement. » à tout moment ! Autrement dit, selon Onfray, « désirer, c’est dépenser une énergie qui vous submerge sans jamais s’épuiser  ».
 
Si, comme nous venons de le voir avec le modèle hydraulique de la libido, le désir vient bien d’un « trop plein » qui ne demande qu’à exulter, cet état est rarement permanent tant il est vrai que la jouissance achève le désir dans l’épanchement et le met ainsi proprement à mort (comme le dit si bien le commissaire San Antonio, l’homme est triste après le coït).
 
Ainsi que toute la tradition philosophique le répète à l’envi depuis Platon, le désir et sa disposition à déborder naît bel et bien d’un manque d’accomplissement de l’acte, manque qui permet l’accumulation libidinale, le recueil de cette énergie qui, avant de pouvoir déborder, devra, fort logiquement, atteindre à nouveau le bord. Si le Viagra a un tel succès, c’est que les mâles occidentaux sont bien loin d’un excès libidinal qui menacerait débordement. Hors les natures exceptionnelles, le désir s’assèche vite chez celui qui ne peut ou ne veut s’autoriser sa mise en suspens. Autrement dit, le succès du Viagra prouve que c’est Platon qui a raison et non Onfray.
 
Si je pointe ici les pratiques occidentales, c’est qu’on ne peut pas ne pas faire le rapprochement avec ce sommet paradoxal de l’abstinence qu’est la pratique orientale consistant pour les hommes à s’abstenir d’éjaculer au cours de l’acte amoureux. On pensera ce qu’on voudra des représentations sous-jacentes à cette pratique très répandue en Asie, on pourra, au regard de la science médicale actuelle, les juger sévèrement comme une forme de superstition, mais au niveau pratique le résultat est là : alors que la jouissance vient à lui sans entrave, l’homme qui sait contenir son éjaculation conserve toute la tension de son désir et reste donc « disponible », prêt à la rencontre amoureuse comme un arc qui serait constamment tendu mais ne décocherait pas sa flèche. L’homme devient alors comme la femme, un être multi-orgasmique.
 
Cette similitude, qui les accorde toujours davantage, est une bénédiction en ce qu’elle permet une plus grande proximité dans le cours de l’acte et évite la dépression post-éjaculatoire. Mais en transformant la « petite mort » en mort quasi continue, elle ouvre sur une autre question, peut-être la plus importante de toute lorsque l’on traite de l’amour : celle de la fin du désir, de l’acte, de la relation.
 
C’est avec elle que nous allons achever ce propos où je n’ai cessé de mettre en avant l’importance de l’accord entre les amants et fondamentalement, l’importance du respect de la liberté de l’autre, donc l’importance du renoncement à toute forme de possessivité. Si ce renoncement n’est pas là, les amants ne peuvent connaître la paix car l’un sera toujours à s’inquiéter d’un éventuel éloignement de l’autre. L’angoisse de la fin le tenaillera tant que cette fin ne sera pas venue.
 
Là est, en fait, le plus grave problème des amants : ils se mettent aisément d’accord sur le commencement de leur relation mais laissent la question de la fin dans l’indéfini, dans le « non accord » qui, tôt ou tard, fera désaccord ne serait-ce que par l’anxiété qu’il pourra induire chez l’un ou l’autre. Il n’est point de paix possible dans un tel contexte.
 
Pour réaliser cette paix et la félicité qui va avec, je ne connais pas de plus sûr moyen que de s’accorder sur la fin de la relation car, en définitive, il n’est pas de plus belle façon de dire à l’autre qu’on souhaite le rencontrer pour ce qu’il est et non le posséder.
 
L’idée n’est pas aussi extravagante qu’il y paraît. La romance de l’amour courtois regorge de situations où les amants se trouvent séparés par choix délibéré de l’un ou de l’autre. Je ne connais pas assez ce domaine pour être affirmatif mais j’imagine qu’il doit exister des cas où la séparation intervient par consentement mutuel. Je compte sur les lecteurs savants pour m’éclairer à ce sujet.
 
Toujours est-il qu’il y a tout à gagner à décider d’un commun accord d’une fin pour autant qu’elle soit choisie avec mesure, c’est-à-dire, qu’elle vise non pas à maximiser le temps de la jouissance mais que, tout au contraire, par le choix délibéré de la parcimonie, elle permette de dire à l’autre qu’on désire avant tout le rencontrer et non se l’asservir pour le consommer et satisfaire ainsi ses besoins sensuels, sexuels ou sentimentaux.
 
Ceux qui ont eu l’occasion de vivre une relation dont le terme était connu (par exemple à l’occasion de séjours ou de départs à l’étranger) savent que loin de ternir la qualité de la rencontre, la connaissance (et l’acceptation) de la fin ramène (enfin) les amants dans un présent d’une incroyable intensité. « La vie n’est ta journée que si la mort lui nuit » dit la chanson Le jour se lève de Jean-Louis Aubert. Nous touchons ici à la logique du désir qui veut que nous voyons la beauté de ce qui nous échappe, pas de ce que nous possédons. C’est pourquoi, précisément, nous aimons tellement les « histoires d’amour et de mort ». Elles seules nous mènent au sublime.
 
A titre purement indicatif, pour donner une idée de ce qui se peut faire, je suggérerais donc d’inscrire la rencontre dans une temporalité consensuellement (dé)finie qui portera … :
  1. Sur l’acte sexuel, dont la durée ou, tout au moins le terme sera décidé à l’avance.
Cet objectif peut être aisément atteint en choisissant de faire l’amour tout en écoutant un disque connu (et apprécié) des deux amants :
  1. Cela peut d’une part, contribuer à l’accordage des corps et donc à la félicité. Car, comme s’il s’agissait d’une danse, le rythme de la musique accentue la synchronie des corps et donc l’intensité et le délicieux de leur union
  2. D’autre part, le disque amène tranquillement une fin « naturelle » que les deux amants « connaissent », qu’ils entendent venir dans un commun accord et donc sans avoir à s’interroger sur ce que l’autre veut et ressent. Ils peuvent ainsi communier au présent, avancer de concert dans l’intensité du moment sans se soucier de ce qui vient puisqu’ils en ont déjà convenu, avec une paix et une sérénité qu’aucun doute ne vient troubler.

 2. Sur la relation elle-même, pour laquelle il sera convenu d’un début et d’une fin … :

  1. La fin pourra être non définitive et les amants seront alors libres de se proposer une nouvelle « marche » amoureuse (après un possible temps de latence durant lequel les amants cessent de se voir afin de se redire l’un à l’autre leur non possessivité).
  2. La fin pourra être définitive et la relation viendra alors à son terme, chacun poursuivant son chemin vers d’autres horizons. Il y a là, pour chacun, une forme de sacrifice, un « mourir à l’autre » qui fait toucher au sublime car, par son actualisation, il accomplit et/ou valide, la réalité de la rencontre, le fait qu’elle a été vécue au présent et non dans quelque forme de projection.
Ceux qui se sont mis en accord sur le temps de la présence et le temps de l’absence sont en accord sur tout. Ils sont donc en paix quoi qu’il arrive. Et la paix, avec soi et avec les autres, n’est-elle pas la trame sur laquelle se tisse le bonheur ?
 
Conclusion
 
La perspective mise en avant ici découle d’une logique que l’Occident a poussée au sommet : la logique de l’être, du sujet, de la liberté, de l’affirmation et de la reconnaissance du soi, quand l’Orient a, lui, mis en avant le non-sujet, la participation à la totalité, la soumission au karma, au destin, à la tradition. Il serait naïf et illusoire de tenir cette opposition pour définitive. Ces deux logiques se rejoignent au niveau spirituel.
 
En effet, les modalités de rencontre respectueuse évoquées ici invitent tout naturellement une forme de spiritualité qui, dans l’union, confine au sacré car le renoncement à la possession de celle/celui qui nous donne une joie céleste est une forme de sacrifice de soi qui intervient en même temps que l’autre nous reconnaît absolument dans notre liberté et donc dans notre être.
Nous mourons en même temps que nous venons à l’existence.
Cette conjonction du vivre et du mourir librement consenti fait toucher au divin, non seulement au cours de l’union charnelle mais aussi au quotidien, dans cette incandescence du désir qui accompagne le renoncement à la possession de cet(te) autre dont la présence nous est infiniment précieuse.
Ce ne sont plus des personnes, des masques, des égos qui se rencontrent, mais les pôles féminin et masculin du vivant, incarnés par les amants, qui s’accueillent mutuellement et viennent à la présence, à l’union.
C’est la vie qui prend conscience d’elle-même et qui, au sommet de l’extase, dans un mouvement de total abandon, consent enfin à « ce qui est ».
 
Il n’est pas étonnant qu’une visée de réactualisation de l’amour courtois nous ramène à une perspective presque ésotérique. Il est probable, en effet, que son invention soit due à l’influence qu’ont pu avoir sur l’Occident les traditions himalayennes « féministes » que le tantrisme shivaïte a conservées et qui nous sont parvenues via les cultures perses et arabes.
Tout ceci a une histoire — que l’on pourra aborder en lisant Denis de Rougemont — mais ce n’est pas que de l’histoire. C’est notre actualité. Après deux mille cinq cents ans de domination masculine, les choses commencent à changer.
 
Toutefois, nous n’en sommes qu’au début. Le Tendre est un pays où, contrairement à ce que nous pourrions penser, tout reste à inventer, en particulier la paix. Le territoire n’est certes pas vierge, il a toujours connu des explorateurs plus ou moins audacieux, mais il n’est pas encore balisé ou si peu. Il reste une terra incognita pour la plupart d’entre nous qui nous contentons de quelques comptoirs sur l’embouchure de son fleuve.
 
Certains tentent de traverser ce dernier et s’éloignent ce faisant des formats traditionnels du couple. Mais leur tentative apparaît souvent désespérée car la plupart ne voient pas l’autre rive et restent coincés au milieu du gué, avec par exemple le PCRA.
 
J’ai essayé de montrer à quoi pouvait ressembler l’autre rive, celle du (total) respect mutuel, du renoncement plein et entier à la possession de l’autre, de la liberté pleine et entière que l’on aime à reconnaître à l’autre. C’est la rive de la paix, celle où on s’accorde simplement pour offrir et non pas exiger, celle où la seule demande légitime est que l’autre soit celui qu’il dit être, qu’il agisse selon sa parole, toujours librement exprimée, dans chacun des accords au travers desquels les amants se relient l’un(e) à l’autre.
 
J’ai esquissé une piste pour suggérer comment la volonté de non possessivité, de respect et de paix pouvait s’affirmer dans l’accord sur la dimension temporelle de la relation. Elle est, bien sûr , aussi concernée par l’espace et peut s’affirmer dans la pleine liberté accordée à l’autre d’explorer les jardins et les champs de l’humain pour y faire toutes les rencontres qu’il/elle pourrait encore désirer.
 
Lorsque l’amour est adulte et non pas porté par l’infantile en nous, la possibilité du polyamour — à ne pas confondre avec le libertinage et toutes les formes de consommation sexuelles et sentimentales — va a priori de soi puisque, il faut y insister, la liberté de l’autre est non seulement acceptée, elle est voulue comme condition sine qua non de la vérité de sa présence.
 
Autrement dit, il n’est rien qui impose a priori qu’une personne doive se vouer entièrement à une autre.
 
Même s’il n’est rien non plus qui l’interdise a priori.
 
A l’inverse, même si le polyamour est disons « de mise » entre adultes lucides et consentants, il n’en est pas pour autant obligatoire. Pour ces derniers, tout est possible, même un accord sur l’exclusivité dans l’espace. Il importe seulement que cet accord apparaisse pour ce qu’il est : le constat de l’impossibilité pour l’un d’accorder à l’autre sa pleine liberté, l’impossibilité du renoncement à la possessivité. Un tel accord se distancie du principe de total respect de l’autre et de sa liberté et semblerait devoir être rejeté mais ce serait mal comprendre le principe de l’accord qui, comme son nom l’indique, est destiné à instaurer une entente entre les partenaires et peut donc s’accommoder autant qu’on voudra d’aménagement des principes fondamentaux dès lors que ceux-ci ne sont jamais que l’expressison d’un accord, forcément révisable par nature.
 
La seule chose qui importe en définitive, c’est que les amants veuillent, se tiennent et visent à tout instant l’accord, quitte, pour le trouver, à amender la constitution de leur démocratie amoureuse pour s’adapter aux fragilités et plis de l’un ou de l’autre.
 
Pour le dire autrement, ce qui importe en définitive, c’est que l’accord et donc la paix soient au fondement de la relation et que, tant que cette dernière dure, ils restent constamment entretenus, nourris, vivants, indépendamment de la direction prise, que l’on choisisse, par exemple, d’aller vers une séparation définitive ou vers la conception d’un enfant.
 
Cette dernière pourrait sembler devoir imposer ses coutumes aux amants, mais vu la proportion actuelle de familles recomposées et, surtout celle, forcément supérieure, de familles décomposées, nous savons bien qu’il n’est plus de norme qui vaille en la matière.
 
Là aussi, nous sommes libres et tout reste à inventer ou, peut-être à réinventer pour aller vers la paix, pour que les enfants de l’amour deviennent enfin plus nombreux que les tristes enfants du chaos — à la fin de son livre « Je t’aime  », le philosophe Vincent Cespedes offre à ce sujet des pistes de réflexions que je trouve intéressantes quoique naturellement discutables.
 
Les structures familiales ayant, depuis toujours, été le creuset des structures politiques (voir par exemple le système familial selon Emmanuel Todd), nous comprenons d’où provient fondamentalement la violence de ce monde, nous comprenons l’impact que nous pouvons avoir sur celui-ci si nous sommes capable d’instaurer la paix dans nos vies et celles de nos enfants.
La révolution nécessaire à la démocratie amoureuse n’est pas une révolution de salon ou de boudoir.
C’est une révolution tout court.
Elle est en notre pouvoir.
Elle est donc notre devoir.
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