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La souffrance de l’enfant précoce

 Un tiers des enfants surdoués serait en échec scolaire, une grande partie d’entre eux présentant des signes d’une souffrance psychologique importante : pour quelles raisons et par quels mécanismes, c’est ce à quoi cet article tente de répondre.

Le sujet que je vais développer n’est pas politiquement correct : me préoccupant ici d’une partie de la population infantile qui a comme point commun la vivacité d’esprit et l’avance intellectuelle, je sais que je risque fort de me faire taxer d’élitiste. Comme ma pratique concerne des adultes et des enfants de tous niveaux d’efficience, voire pas efficients du tout, je ne me sens pas concernée par cette étiquette. Cependant, recevant nombre d’enfants doués en difficulté et en grande souffrance, j’ai trouvé tellement de similarité dans leurs parcours que j’en ai peu à peu tiré des conclusions que je souhaite livrer ici.

 

Il vient pour la première fois avec ses parents. Il ne me regarde pas en face, il a 4 ans, 6 ans, 8 ans... Ses parents n’en peuvent plus. Il est insupportable en classe, n’écoute rien, oublie de prendre les devoirs à faire, se fait remarquer. A la maison, cela commence à ne pas aller non plus. Il est à la fois exubérant, ne se contenant pas, et taciturne, se livrant peu. Ses parents ont du mal à reconnaître l’enfant gai et éveillé qu’il était petit, curieux de tout, posant plein de questions, stupéfiant l’entourage par ses réflexions très mûres. C’est assez vite après l’entrée en maternelle qu’une certaine morosité s’est installée. Mais celle-ci passe au moment des vacances, moment où l’enfant retrouve sa joie de vivre.

A moi, l’enfant livre un vécu douloureux. Les autres se moquent de lui. Lui n’apprécie pas leurs jeux violents, et ne trouve pas malin de répondre par des coups quand on le brutalise. Résultat, il est rapidement devenu bouc émissaire de phénomènes de groupes avec rejet et d’humiliations, et, s’il en parle aux adultes, on lui conseille simplement de s’éloigner de ses bourreaux. Parfois on lui dit que c’est lui qui le fait exprès. Il décide de ne plus en parler à personne.

En classe il ne se sent pas bien. Il s’ennuie à entendre répéter des choses qu’il a comprises tout de suite, et cesse d’écouter. On dit de lui qu’il est dans la lune, en fait, il pense au jeu de stratégie auquel il joue chez lui, ou au livre en cours, en attendant que l’enseignant introduise une notion nouvelle. Mais quand celle-ci arrive il a parfois tellement décroché qu’il ne sait plus de quoi on parle, et l’enseignant se met à douter de ses capacités, ce qui l’amène, lui, à se croire idiot.

Au fur et à mesure que nous parlons tous les deux, son visage s’éclaire, et je découvre une pensée précise, un vocabulaire riche, qui tranchent avec le tableau décrit par les parents ou l’enseignant.

La passation du test a un effet thérapeutique. Mais inquiétant pour les parents. Nous sommes dans une telle idéologie anti-élitiste que prétendre avoir un enfant intelligent semble être un crime de lèse-démocratie, en tout cas, l’annonce de difficultés certaines.

C’est curieux : autant nul ne doute du fait qu’il existe des personnes aux potentialités intellectuelles réduites nécessitant un enseignement particulier et, plus tard, un emploi adapté (voire des structures de prise en charge plus lourdes quand la déficience est au niveau du handicap sévère), autant un grand nombre de professionnels fait preuve d’une prudence extrême dans l’affirmation d’un surdouement, prudence qui confine quelquefois à la négation pure et simple du phénomène. J’ai entendu, de la part de professionnels : « Avec ce QI-là (128), ce n’est pas un enfant doué, c’est un enfant poussé », «  Avec ce QI-là (146), cette enfant est anormale », « Le surdouement est un symptôme comme un autre »... Parfois, des psychologues ne donnent pas le résultat du QI aux parents, alors qu’ils le paient. Probablement pour ne pas donner la « grosse tête » à l’enfant ou à sa famille. Moyennant quoi, le jeune continue d’être persuadé que ses difficultés viennent d’un manque d’intelligence de sa part.

Je suis assez frappée du fait que la stigmatisation de l’intelligence à l’école ou au collège est telle que nombre de parents sont extrêmement inquiets quand on leur annonce la précocité de leur enfant.

Et un certain nombre de jeunes sabotent volontairement leur parcours scolaire pour ne pas être traités d’ « intellos » et mis au ban du groupe. Un jeune de primaire dont les résultats chutaient me l’a dit. Son meilleur copain a été clair : « C’est les copains, ou les bonnes notes »... Et j’ai eu pas mal de témoignages de stratégies d’échec délibéré pour ne pas sortir du rang, quitte à se faire condamner par les parents ou les profs...

Alors, d’où vient le mal ?

L’intelligence élevée s’accompagne en général d’une grande sensibilité. Le goût pour l’abstraction, la résolution de problèmes complexes, la curiosité d’esprit, mènent assez souvent à des interrogations métaphysiques assez éloignées de celles qu’abordent les compagnons de la même classe d’âge, ce qui isole le jeune précoce. Du moins tant qu’il n’a pas trouvé le copain aussi en avance que lui avec lequel il pourra refaire le monde dès la communale...

Ces caractéristiques ont toujours existé chez l’enfant particulièrement intelligent, et si l’on revisite l’enfance de nos grands artistes et inventeurs de génie, on y retrouve davantage de vécus douloureux que d’images rose bonbon. Cependant, depuis une vingtaine d’années, cette souffrance se généralise, et s’accompagne d’une augmentation massive du taux d’échec scolaire chez l’enfant précoce, ainsi que du nombre de dépressions, avec parfois passage à l’acte suicidaire. Des associations de parents d’enfants doués se sont créées, et des spécialistes se sont penchés sur la question. Quand on fréquente un peu ces associations, on est frappé de cette douleur, autant chez les parents que chez les enfants.

Que se passe-t-il donc ? Qu’est-ce qui a changé dans nos modes d’éducation qui conduit à cet échec, et qui fait que ce qui devrait être source de joie devient malédiction ? Je vais émettre quelques hypothèses concernant des éléments divers concourant au même résultat, sans pouvoir les développer ici comme cela le mériterait.

En premier lieu, le découragement par l’institution scolaire des sauts de classe, avec la limitation à un saut de classe par cycle. Un enfant qui est prêt à apprendre à lire et à écrire à 4 ans va s’ennuyer pendant deux ans en maternelle, perdre le goût d’apprendre, faire parfois ses apprentissages seul et sans méthode, et avoir un déficit de communication avec ses pairs. D’où ce que l’on appelle la « dyssynchronie » : il va, à la maison, continuer à écouter les adultes, les informations, déchiffrer seul, etc. Et, pendant le même temps, ne pas apprendre à lacer ses chaussures parce que ses petits camarades n’en sont pas là... Son énergie psychique peu mobilisée par ce qu’on lui enseigne va se libérer en pitreries ou hyperactivité. De plus, tout étant facile, il ne développe pas de méthode, ce qui va le pénaliser plus tard.

Ensuite, l’attaque, pour des raisons idéologiques, du talent. Dans ma jeunesse, celui qui avait une idée pertinente et originale était plutôt valorisé. Maintenant, on lui dit : « Tais-toi, laisse parler les autres. » Une enseignante disait d’un enfant doué de sa classe de CP, qui savait lire à la rentrée de septembre : « C’est bien, parce qu’il ne se met pas en avant par rapport aux autres ! » Oui, à part que ce petit garçon s’est retrouvé très déprimé après quelques mois de ce régime. Il n’y a pas de reconnaissance de ce qui est important pour l’enfant, sa capacité et son appétence à comprendre des choses nouvelles.

Enfin, la forme de l’enseignement. Pas le contenu, mais le mode d’approche. L’enseignement dans les petites classes privilégie de nos jours, pour une pédagogie d’éveil, l’introduction des notions par l’exemple. Or, ce qui intéresse l’enfant doué c’est le plus souvent la compréhension analytique des phénomènes. Il peut se retrouver en échec si les éléments de cette compréhension ne lui sont pas donnés. Et, même s’il parvient à suivre, son intérêt est émoussé.

C’est pourquoi je suis pour une scolarisation de l’enfant au niveau maximum de ses compétences, qu’il soit précoce, normal, ou peu efficient.

De nombreux aspects ne sont pas abordés ici, notamment celui de la validité des tests d’intelligence. Beaucoup de choses ont été dites sur cette question. Je m’en tiens à une conception très basique du test dont le résultat n’est, de toute façon, qu’approximatif : une échelle permettant d’évaluer la quantité d’épreuves réussies par un individu, comparativement à ce que parvient à faire la moyenne des gens de son âge. Je ne fais pas non plus la différence que font certains entre les enfants précoces et les enfants doués ou surdoués. Je trouve que ces distinctions, et surtout l’assimilation d’une certaine qualité de fonctionnement intellectuel, à un profil psychopatologique particulier, tendent à ostraciser encore plus ces enfants, qui ont besoin, davantage que d’être étiquetés, d’être compris.

 

par LilianeBaie jeudi 12 juin 2008 - 143 réactions
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  • Par Cbx (xxx.xxx.xxx.6) 12 juin 2008 11:17
    Cbx

    Je trouve l’article très pertinent dans la mesure ou je retrouve tout à fait mon histoire.

    Comme j’étais plutot précoce j’ai commencé l’école un an plus tôt que les autres enfants. On a donc tenter de me faire redoubler de force en moyenne section (sans même avertir mes parents !), mais voyant que je ne faisait plus rien ils ont bien été obligés de me laisser continuer avec un an d’avance.

    Puis arrivé en primaire j’ai du passer toute une série de tests pour prouver que je méritais mon année d’avance et cela en CP et en CE1. Comme je les ai tous passés sans problèmes ils m’ont laissé continuer.

    Arrivé au collège le problème ne venais plus des profs mais des élèves. J’ai totalement arrêté de travailler à partir de la 5ème car chaque bonne note signifiait être regardé de travers par l’ensemble de la classe, et parfois même me faire tapper dessus. J’ai très vite arrêté d’en parler, car les seules réaction que j’obtenais de la part des adultes c’était "ignore ceux qui t’embêtent" ou "ça doit forcément venir de toi". Je me contentais donc d’être dans le milieu de classe pour passer inaperçu. J’ai continué comme ça jusqu’au bac que j’ai eu de justesse, ayant complètement désappris à travailler.

    Il a fallut attendre la classe prépa (et oui, le fameux système éliste qui tire certains vers le haut au lieux de tirer l’ensemble vers le bas) pour que je me remette à bosser, ce qui m’a permis d’intégrer une école d’ingénieur et de finalement m’en sortir.

    Coté école je dirais un grand merci à monsieur Mitterand, qui à coup de démagogie avec "l’enfant au centre du système éducatif qui doit participer à son éveil", à mis l’éducation nationnale à genoux en la transformant en jungle. Coté élèves je dirais un grand merci aux médias, ou la médiocrité et la bêtise sont mises sur un piedestale. Regardez les séries pour ado, vous y verez des jeunes moyens très surs d’eux, plutot mauvais à l’école, qui ridiculisent les profs et les premiers de classe.

    Hélas la seule solution proposée actuellement est l’école privée. Je suis contre. Je pense encore qu’on peut trouver un système qui arrive à éduquer les français sans faire un tri en fonction du niveau social des parents. Cela dit je ne me fais aucune illusion, une grande partie de la population applaudissant à deux mains le démantelement du service public.

  • Par DUTER220 (xxx.xxx.xxx.107) 12 juin 2008 11:28

    C’est une exellente description de ce qui peut se passer avec ce type d’enfant, j’y reconnais exactement, trait pour trait, mon fils qui a maintenant 20 ans, n’a pas eu son bac et travaille en ce moment dans une laiterie, alors qu’il a su lire à 4 ans, jouer (et gagner) aux échecs à 5 ans...A ces moments libre il lit le Monde diplomatique ou courrier internationnal....

    C’est un vrai gachis de voir comment se comportent (le plus souvent) leur entourage, enfant rejeté par les profs qui n’aiment pas les questions dérangeantes ou trop pointues, autres enfants qui ne comprennent rien à ces comportements qualifiés de polars, et nous aussi parents, souvent dépassés et dans l’incompréhension. Ce sont la plupart du temps des enfants très affectifs et très fragiles.

     

  • Par Marcel Chapoutier (xxx.xxx.xxx.117) 12 juin 2008 12:03
    Marcel Chapoutier

    C’est à l’éducation a s’adapter à l’enfant et non pas a l’enfant a s’adapter à une éducation formatée (qui a peu évolué depuis 40 ans). Bien sûr qu’il y a beaucoup d’enfants intelligents qui ne s’adaptent pas à un tel système éducatif.

    La faculté d’adaptation à des contraintes stupides ne favorise que les élèves à l’échine souple, donc médiocres. Les écoles de commerce,d’ingénieurs, sont pleines de ce type d’élèves dociles, sans personnalité,sans culture, souvent sans scrupule capables de tout pour "arriver". Sarkozy en est l’archétype poussé à son paroxysme.

    Je trouve les termes "précoce" ou "surdoué" très impropre, je préfère intelligent...Même si l’intelligence n’est pas mesurable ni quantifiable.

    Un ex-enfant surdoué qui a beaucoup souffert d’un système éducatif stalinien ou (et) pétainiste (comme vous le voulez..)

     

  • Par spartacus1 (xxx.xxx.xxx.105) 12 juin 2008 11:24
    spartacus1

    Triste réalité, effectivement, mais réalité tout de même.

    Beaucoup de cancres sont en réalités des enfants qui ont des aptitudes supérieures à la moyenne.

    L’école telle qu’elle est conçue est faite pour les cas moyens, inadaptée, aussi bien pour les "sur-doués" que pour les "sous-doués".

    C’est essentiellement une question financière, on ne peut pas pratiquer une pédagogie différentielle avec des effectifs à 30 (ou plus) élèves.

    On ne peut faire des cadeaux fiscaux aux plus riches et avoir des écoles performantes, il faut choisir.

    De toute façon, les enfants des classes aisées n’ont pas vraiment de problème, s’ils sont moyens, l’école actuelle leur convient, s’ils sont "sous-doués" les parents ont de quoi leur payer cours privés d’appui, répétiteur, voir précepteur, s’ils sont "sur-doués", il existe des écoles privées (onéreuses) pour leur cas.

    Intéressant de voir qu’il y a une corrélation positive entre les pays qui s’en sortent plutôt bien sur le plan économique et le montant des dépenses consacrées à l’éducation.

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