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La théorie du complot

Est-ce qu’on peut encore faire l’hypothèse de décisions politiques dont les buts réels ne sont pas ceux qui sont affichés, et qui ont été décidées loin en amont de leur annonce médiatique ? Gouverner, c’est prévoir. Garder le pouvoir, demande du travail. Pourquoi nos gouvernants se passeraient-ils d’une réflexion anticipatrice, et nous décriraient-ils réellement leurs intentions ? Supposer que cela existe traduirait-il vraiment un positionnement erroné qui nous ferait voir du complot partout ?

La théorie du complot est une rumeur.
Je ne veux pas dire qu’il n’existe pas de complots : il y a toujours eu des personnages de l’Histoire qui se sont unis dans l’ombre pour parvenir à avoir un pouvoir sur les événements à l’insu d’autrui. Et je ne vois aucun élément permettant d’affirmer que notre époque, qui ne brille pas par un sens moral exacerbé, ni par un sens du bien commun particulièrement partagé par les dirigeants de nos pays soi-disant civilisés, soit indemne de ce phénomène. Lequel phénomène est aussi ancien que l’histoire de la domination d’un groupe par un mammifère gagnant sa place à coup de griffes ou de cornes, justifiant par là la tentative de putsch d’autres mammifères moins chanceux.

Donc, il est très possible, et pour moi certain, qu’il existe des complots. J’emploie ce terme au pluriel. Et au sens large. Alors que, dans la formule de titre, celle que l’on entend dès que l’on suppose une volonté délibérée d’arriver à des fins que la dispersion et le caractère limité des actions dissimulent mal, on parle DU complot. L’emploi du singulier va ridiculiser celui qui évoque une intentionnalité cachée.

La rumeur, c’est qu’il existerait une théorie unique du complot. C’est, en quelque sorte, une rumeur, parce que c’est la répétition d’une affirmation fausse devenant vraie aux yeux du plus grand nombre du simple fait de la répétition. Cette rumeur suggère, non qu’il existe un complot, mais qu’il existe des paranoïaques, ou de doux dingues, partageant le fantasme infondé que les puissants se concertent pour prendre des décisions visant à asservir les populations et à les maintenir dans un état de passivité garante de la stabilité du pouvoir en place.

La rumeur est simple, c’est ce qui lui donne son efficacité « Oh, toi, tu crois à la théorie du complot ! »

C’est assez subtil : accuser l’autre, voire l’accuser de ce que l’on fait soi-même, est une tactique perverse très classique. Tout occupée à tenter de se disculper, la cible de l’attaque n’a plus autant d’énergie pour confronter le pervers à son éventuelle culpabilité. De plus, les manœuvres perverses ou simplement manipulatrices, ne vont pas mettre en exergue l’action de l’autre, mais son être : « Vous dites cela parce que vous êtes un idéaliste éloigné de toute réalité », « Vous réagissez comme cela parce que vous êtes une femme, vous avez vos "nerfs" », « Il faut vraiment être naïf, pour dire des choses pareilles ! » Ce n’est pas l’énoncé qui est critiqué, mais l’énonciateur.

Je considère que l’évocation presque systématique de cette fantasmatique théorie, en réponse à quiconque tente d’avoir une vision générale éventuellement critique de l’évolution en cours de nos sociétés, et de l’ensemble des décisions politiques prises, participe de tous ces phénomènes. Et que cela se propage comme une rumeur.

Paradoxalement, le fait que la formule évoque un seul complot, infériorise l’interlocuteur (qui n’a en général pas parlé de complot, et encore moins, d’un seul complot) en le faisant passer pour un naïf. C’est plutôt fort, comme manipulation : qu’une tentative de compréhension lucide, au-delà de la soupe informative qui nous est servie, soit qualifiée d’une façon qui la taxe de naïveté, me semble relever d’un degré assez élevé de rouerie. Celle-ci ne concerne pas ceux qui propagent la rumeur, mais ceux qui l’initialisent, si tant est qu’ils existent.

De plus, ramener toute hypothèse à la même qualification, disqualifie la réflexion menée. Rien à en dire, rien à en penser : « C’est la "théorie du complot" ». Sous-entendu : « C’est donc faux ».

Celui qui est ainsi interrompu dans son élan réflexif ne trouve pas toujours la parade.

Je suggérerais, pour ceux qui sont confrontés à ça, de renvoyer la balle, comme le conseillent les auteurs ayant travaillé sur la manipulation. Par exemple « Qui parle de complot ? », « Vous avez un argument à opposer à mon hypothèse et qui l’infirme ? » « Et pourquoi pas, cela n’a jamais existé, les complots ? » Peu importe le choix que l’on fait dans sa réponse, le but, c’est de ne pas se laisser empêcher de penser ni de dire. Le moyen, c’est d’interroger la remarque de l’autre, de la disqualifier de la même façon manipulatrice, ou de l’ignorer. Bref, de ne pas y répondre.

J’ai pris l’exemple de cette phrase souvent entendue, mais je pense que l’on peut en trouver d’autres : « Allons, il faut être pragmatique », « C’est la mondialisation, c’est irrémédiable, on ne peut rien y changer, on peut juste s’adapter », « C’est de l’utopie, et on a vu où cela menait, l’utopie... », etc.

Cette élaboration m’est venue quand j’ai constaté, entre autres, que des gens intelligents me renvoyaient cette formule lorsque je formulais des hypothèses, en constatant que la succession des décisions prises au niveau de l’Education nationale, et ce depuis de nombreuses années, a abouti, non à une amélioration des résultats au niveau de la culture des élèves, de leur capacité à réfléchir et à penser d’une façon créative, à savoir faire des analyses et des synthèses, et apprendre des choses complexes, mais, au contraire, à une diminution des compétences dans tous ces domaines. Il a fallu du temps pour parvenir à ce résultat qui contribue à rendre la jeunesse beaucoup moins contestataire qu’elle ne le fut (ce n’est pas le seul paramètre, j’en suis bien consciente !)

Mais, pour le coup, je trouve très naïf de penser que cette évolution soit le seul fruit du hasard, comme je trouve étonnant que les mesures en cours concernant les enfants ne dessillent pas les yeux de ceux qui balaient si facilement l’idée d’une décision politique déterminée à l’origine de ces décisions. Sans parler d’un complot, le moins que l’on puisse dire c’est qu’on ne voit pas de signes d’une volonté d’amener le plus grand nombre d’élèves vers l’excellence, et d’aider au maximum ceux qui ont des difficultés. Le livre de Liliane Lurçat, publié en 1998, La Destruction de l’enseignement élémentaire et ses penseurs, analysait déjà ces phénomènes, répétition de ce qui s’est produit aux Etats-Unis avec un décalage de quelques années.

On peut appliquer ma remarque à d’autres domaines, je ne les détaillerai pas. Je souhaitais juste continuer ma propre réflexion sur ces mécanismes qui éteignent facilement les discussions, affadissent les débats, et nous conduisent, si l’on n’y prend garde, vers la pensée unique.

par LilianeBaie vendredi 29 août 2008 - 203 réactions
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  • Par LilianeBourdin (xxx.xxx.xxx.128) 29 août 2008 14:09

    @TALL et @philou017
    Ce que j’ai tenté de mettre en évidence, c’est l’utilisation du thème "théorie du complot" pour décrédibiliser toute recherche sur l’intentionnalité des dirigeants dans leurs prises de position. Recherche qui, à mon avis, devrait être ouverte, sans présupposé préalable : ni angélisme naïf, ni diabolisation systématique. L’histoire que vous racontez peut effectivement rentrer dans le cadre d’une ridiculisation de cette interrogation, que je crois pourtant, non seulement légitime, mais indispensable. Comme le dit philou017 dans ses commentaires ici, nous sommes abreuvés d’images, de formules, et de discours visant à nous faire croire à la bonne volonté des gens qui ont le pouvoir. Alors que les faits, si on les interroge, ne confirment pas forcément, et de loin, cette impression. Or, comme je l’avais dit ici, nous sommes tellement inondés de ces messages, que se positionner en soulignant, non seulement la discordance entre les discours et les actes, mais encore plus, les intentions réelles cachées sous les discours, se heurte à une opposition frontale, même de la part des victimes du système. La théorie en question, comme l’invocation de la mondialisation, me semblent les étendards que l’on déploie pour justifier un interdit de penser.

  • Par Forest Ent (xxx.xxx.xxx.205) 29 août 2008 14:06
    Forest Ent

    Je suis abonné à la "théorie du complot". smiley On me l’a sorti il y a un an quand j’ai écrit que le système financier US était casse-gueule. C’est de bonne guerre idéologique. Cela signifie "ce que vous dites est idiot puisque éloigné du consensus de vos concitoyens qui se trouve exprimé par l’unanimité des médias". Prétendre que les médias mentent implique de se faire immédiatement taxer de "partisan de la TdC".

    Or ils mentent constamment, et c’est même leur raison d’être. Rappelons-nous le deuxième journal français "la gazette" :

    http://fr.wikipedia.org/wiki/Th%C3%...

    Théophraste Renaudot fut l’un des précurseurs de la presse. Le 30 mai 1631, il lança sa célèbre Gazette, emboîtant ainsi le pas aux Nouvelles ordinaires de divers endroits des libraires parisiens Martin et Vendosme, parues depuis janvier 1631. Soutenu par Richelieu, qui fit de la Gazette un instrument de sa propagande politique, Renaudot emporta ce marché face à ses concurrents, malgré l’hostilité de la communauté des imprimeurs et libraires parisiens. En 1635, l’État lui accorda un monopole pour lui et ses successeurs. La qualité de son journal était bien meilleure que celle de ses adversaires et, de fait, il avait le soutien financier et informateur du gouvernement de Richelieu.

    Des informations sur les médias actuels dans "la forêt des médias" :

    http://forestent.free.fr/

    _

  • Par Forest Ent (xxx.xxx.xxx.205) 29 août 2008 14:32
    Forest Ent

    Votre limite s’arrête ou ? J’imagine que vous n’inventez pas vous même ces théories du complot...Si demain j’écrit un article qui démontre que les USA font du traffic de drogue au pole sud... vous me croirez ? Quel est votre limite de crédulité. Ma limite est simplement plus basse que la votre.

    Je dois dire que j’ai rarement lu une réponse aussi inadéquate à un post. Je suis impressionné.

    De quelles TdC parlez-vous donc, puisque je n’ai pas dit en quoi je croyais ? Vous pensez que j’ai inventé l’extrait cité de wikipédia ? On peut reprocher plein de trucs à Richelieu, qui s’est montré cruel par exemple au siège de La Rochelle en y faisant massacrer femmes et enfants (ce qui ne figure pas dans les manuels scolaires, mais est plus que démontré). Mais c’était tout sauf un idiot.

    Voyez-vous, ce n’est pas parce qu’une information n’est pas reprise par les médias que je la tiens pour vraie. L’honnête homme doit garder son sens critique, et réfléchir face à chaque discours qu’on lui sert tout prêt. Si je vous suis, vous tenez pour vraie toute info servie par les médias ? Dans ce cas, votre crédulité est sans limite.

  • Par J. GRAU (xxx.xxx.xxx.174) 29 août 2008 14:22

    Merci à l’auteur de cet article.

    Je conseille à tout le monde de lire, sur le site d’Acrimed, une bonne analyse de Serge Halimi (directeur du Monde diplomatique) et d’Arnaud Rindel. Cette analyse, qui va dans le sens de l’article de Liliane Bourdin, explique comment l’intellectuel américain Noam Chomsky est systématiquement accusé de verser dans la "théorie du complot" dès qu’il explique qu’il y a une profonde convergence d’intérêts entre pouvoir médiatique, pouvoir économique et pouvoir politique. Voici le lien :

    http://www.acrimed.org/article2680.html

    Bien entendu, cet article ne peut servir à relégitimer n’importe quelle théorie. Des théories du complot, cela existe vraiment, et certaines sont complètement délirantes (cf. la longue fiction rapportée par M. Tall). Dans cet article, Serge Halimi et son collègue s’attachent essentiellement à défendre les analyses de Chomsky sur les médias. Mais on pourrait, me semble-t-il, extrapoler à partir de cet article et montrer qu’une critique radicale du système capitaliste n’a pas besoin de recourir à une théorie conspirationniste. Il faut pour cela garder deux choses à l’esprit :

    1. Dans le système capitaliste, les entreprises ont l’autorisation (voire le devoir, dans la mesure où elles sont responsables devant leurs actionnaires) de faire un maximum de profit, quels qu’en soient les coûts sociaux ou environnementaux. Naturellement, le capitalisme à l’état pur n’existe pas. Il y a toujours des contrepouvoirs qui limitent l’appétit de puissance des grosses entreprises (intervention des Etats, surtout dans les démocraties, associations, syndicats, etc.). Néanmoins, il s’agit d’une tendance lourde, et qui n’a fait que s’aggraver depuis une trentaine d’années. .

    2. Le capitalisme ne peut exister que s’il est soutenu par une idéologie puissante. Cette idéologie peut changer de forme, tout comme le capitalisme qu’elle a charge de légitimer. Pendant un temps, l’idéologie dominante était d’inspiration keynésienne. Même Nixon, qui avait d’abord été très proche du néolibéral Milton Friedman, disait dans les années 70 : "Nous sommes tous devenus keynésiens". (cf. le bouquin de Naomi Klein : La stratégie du choc). Cette idéologie justifiait l’existence d’un capitalisme social-démocrate, une sorte de compromis qui permettait à une grande partie de la classe ouvrière de s’enrichir, tout en ménageant aux multinationales des profits confortables. Depuis Thatcher et Reagan, l’idéologie dominante est devenue le néolibéralisme. Le capitalisme est devenu, par voie de conséquence, beaucoup plus agressif et radical.

    Si l’on garde ces deux points à l’esprit, on comprend qu’il n’y a pas besoin de recourir à une théorie du complot pour expliquer une convergence (et non une entente secrète) entre les grandes entreprises, les grands médias et les Etats. Même si des rivalités peuvent exister entre tous ces acteurs, ils sont d’accord sur le fond.

    Bien entendu, cela n’empêche pas qu’il puisse exister, ponctuellement, des conspirations : complots préparant des coups d’Etat (complicité de la CIA et des multinationales dans l’établissement de dictatures en Amérique du sud dans les années 70, par exemple), ententes secrètes entre grandes entreprises (exemple : Bouygues, France Telecom et SFR en France), etc.

    Par ailleurs, on sait bien que le lobbying des multinationales est très actif auprès des Etats, des parlements nationaux, et auprès des institutions européennes. On sait bien que certains textes de lois, en France, sont quasiment la reprise mot pour mot de propositions du MEDEF (le Canard enchaîné a déjà révélé ce genre de collusions). Cette complicité quasi-institutionnelle n’est pas tout à fait une conspiration, mais elle s’y apparente, dans la mesure où les liens entre lobbies et pouvoirs politiques ne sont jamais tout à fait transparents.

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