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La vengeance contre Tapie

L’audition de B. Tapie devant la commission des finances, que j’ai regardée hier en entier, n’a fait que me conforter dans ce que je savais déjà, à savoir que Tapie, à l’époque, s’est purement et simplement fait rouler par le Crédit lyonnais via les personnes de Haberer et Peyrlevade.
Ce qui est tout à fait étonnant dans cette histoire et éminemment scandaleux, c’est que nous ne sommes pas ici dans une simple péripétie des luttes féroces que se livrent ordinairement les acteurs du milieu des affaires, mais de quelque chose qui ressemble à une vengeance de classe, une sorte de punition sociale exercée contre l’homme d’affaire et éphémère ministre de la Ville.

Pour ceux qui n’auraient pas suivi le feuilleton, en voici un très bref et très sommaire résumé.
Lorsque B. Tapie est nommé ministre de la Ville, il décide de vendre Adidas, entreprise qu’il a achetée quelque temps auparavant, très déficitaire, et qui produit pour la première fois depuis longtemps des bénéfices. Il donne mandat à sa banque principale, le Crédit lyonnais alors nationalisé, de lui trouver un acquéreur.

A partir de là, les versions divergent. Selon la thèse de B. Tapie (et c’est, selon moi la bonne, d’autant que les décisions de justice comme celle de l’arbitrage vont dans ce sens), le Lyonnais a un acquéreur potentiel en la personne de Robert-Louis Dreyfus. La banque va alors utiliser Citistar société off-shore qui serait [1] une filiale secrète (la même qui servira à acheter plus tard Executive Life) pour acquérir les actions d’Adidas, permettant au passage à B. Tapie de faire déjà une bonne plus-value (n’oublions pas que l’entreprise est redevenue bénéficiaire), mais les revend dans la foulée avec un bénéfice, cette fois colossal, à Robert-Louis Dreyfus. [2]

B. Tapie estime donc s’être fait rouler : le Lyonnais s’est comporté de manière déloyale en tant que mandataire, puisque non seulement il ne l’a pas informé de la proposition de R.-L. Dreyfus, sans commune mesure avec le tarif auquel il a vendu ses actions à la filiale off-shore du Lyonnais, mais, en outre, le Lyonnais s’est enrichi grâce à cette opération, ce qui est formellement interdit par la loi à un mandataire, tout comme l’achat ou la revente pour son propre compte des biens pour lesquels il est mandaté.

(C’est exactement comme si vous donniez votre maison à vendre à une agence et que celle-ci, ayant dans ses fichiers un client intéressé, achetait votre maison pour son propre compte et la lui revendait avec un très gros bénéfice. Elle n’a pas le droit de le faire.)

Au bout de quinze ans de procédures, les deux parties, pour des raisons radicalement différentes, décident d’en finir et s’adressent à un tribunal arbitral qui a rendu la sentence que l’on connaît.

La question qui me taraude est la suivante : comment une grande banque française nationalisée, à travers ses dirigeants, a-t-elle pu se comporter ainsi ?

Question d’autant plus pertinente que, comme pour l’affaire Executive Life, ce sont vous et moi, les contribuables qui allons payer des fautes gravissimes de « grands patrons » qui, non seulement continuent de toucher leurs salaires astronomiques, stock-options et parachutes multicolores, mais, en outre, ont le culot parfois de commettre des opuscules qui nous expliquent qu’il est temps de moraliser le capitalisme financier. Coupables donc, mais pas responsables ?…

J’y vois deux explications.
L’une est complexe et renvoie à la structure du capitalisme français tel qu’il résultera successivement de la vague des nationalisations avec l’arrivée de la gauche au pouvoir, puis des privatisations avec la constitution des « noyaux durs » balladuriens. Sans entrer dans le détail, ces deux éléments ont conduit à créer, on ne sait comment l’appeler, une « caste » (?) d’une cinquantaine de grands patrons qui se cooptent, naviguent d’une grande entreprise à une autre et qui ont la particularité de n’être que des cadres supérieurs à peu près totalement irresponsables : ni sur leur patrimoine puisqu’ils ne sont pas propriétaires des entreprises qu’ils dirigent, ni devant des actionnaires tant les participations croisées paralysent tout contrôle réel et qui, lorsque ces entreprises étaient nationalisées, bénéficiaient en outre de la connivence de l’Etat qui les mettait à l’abri de toute poursuite et de toute critique. Autrement dit, ces individus se croient tout permis et l’expérience prouve qu’ils ont plutôt raison de le croire.

L’autre explication tient à la personnalité de B. Tapie. Voilà un prolo relativement peu instruit qui décrète qu’il n’est pas plus idiot qu’un autre et qui décide de se lancer dans les affaires. Jusque-là, on ne peut qu’applaudir : vous voyez le capitalisme permet l’ascension sociale, la succes story est possible même en France !
Seulement voilà, il découvre qu’on est loin de la vision Bisounours de l’entrepreneur méritant et courageux qui, grâce à son travail et son talent, devient riche. C’est le règne des coups tordus, de la fraude et de l’évasion fiscale, des sociétés aux îles Caïman, des arnaques en tout genre, de guerres impitoyables entre des requins et des voyous qui, par ailleurs, font le baisemain aux dames lorsqu’ils sont en société.

Même le foot, tenez, lorsque l’OM perd en coupe d’Europe à la suite d’un arbitrage suspect, que dit Tapie en substance ? « C’est bon, j’ai compris, les arbitres sont achetés. Qu’à cela ne tienne, je sais faire aussi. » Et avec le plus grand cynisme il le fait, comme le révélera l’affaire OM-VA. Et c’est cela qu’on lui reprochera : pas de jouer aux mêmes jeux qu’eux, mais de le faire en le disant, en révélant la turpitude du système. C’est cela qu’on ne supporte pas de lui : ce monsieur qui n’est pas de notre monde et qui devrait nous être reconnaissant de rejoindre l’élite sociale de ce pays, nous trahit, crache dans la soupe, donne une image déplorable de l’entrepreneur capitaliste et ne se plie pas aux règles non écrites de notre milieu selon lesquelles on ne révèle pas au vulgum pecus la réalité du fonctionnement ordinaire du capitalisme, tellement en contradiction avec les contes de fées habituellement servis aux masses laborieuses.

Il devient donc essentiel que Tapie apparaisse comme un déviant, un cas isolé et non quelqu’un qui n’est que dans la norme du système avec juste une grande gueule...

Le traitement dont il a été l’objet ne peut s’expliquer qu’ainsi. Car on a été bien au-delà de ce qui est normal, par exemple, sur le plan médiatique. Si l’on a monté en épingle les cas où il a été condamné, il ne faut pas oublier toutes les fois où il a gagné, tant certaines plaintes déposées contre lui étaient sans fondement réel et relevaient souvent d’un acharnement judiciaire, d’une volonté manifeste de le ruiner, de ternir son image ou de le voir aller en prison.
Alors, pour une fois, la justice l’a aidé et reconnu la turpitude du Lyonnais et de ses dirigeants. Et les députés qui, pour certains d’entre eux, croyaient hier régler son compte à un homme d’affaires marron, découvraient un véritable scandale d’Etat, ce qui n’a été en réalité qu’une tentative de vengeance de la grande bourgeoisie, d’un establishment contre un individu qui bousculait leur pré carré et leur confort moral.
Rien que pour cela Bernard Tapie me restera, malgré tout, un peu sympathique.

Il faudra juste qu’on m’explique au nom de quoi, en tant que contribuable, je devrais payer pour des fautes commises par MM. Haberer ou Peyrlevade ?

[1] De fortes présomptions, mais pas de preuve indiscutable. Les Américains, eux, dans l’affaire Executive Life, en sont persuadés

[2] J’ai simplifié, ce n’est pas tout le capital d’Adidas qui a été ainsi acheté par Citistar, via le fond Omega Venture, une part minoritaire était déjà détenue par le Lyonnais en raison du financement qu’il avait accordé pour l’achat initial des actions Adidas par B. Tapie

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    Par Vilain petit canard (xxx.xxx.xxx.65) 12 septembre 2008 14:38
    Vilain petit canard

    N’oublions pas que Sa Suffisance Edouard Balladur avait, juste avant que ça pète, déplacé le gênant Haberer au Crédit National (quelle punition : une promotion !), pour finalement le laisser tomber. Que voulez-vous, entre banquiers,... Devant le scandale qui a fini par éclater malgré ses précautions, Sa Proéminence Balladur avait asséné aux journalistes un peu anxieux devant ce trou vertigineux : "ça ne coûtera pas un sou au contribuable français". Il est vrai qu’à l’époque, le nuage de Tchernobyl venait de contourner la France, on n’en était pas à un bobard près. A l’époque, un certain NIcolas Sarkozy est Ministre du Budget.

    Quinze ans après, que reste-t-il du "scandale" ? D’abord, le mot "scandale", qui recouvre l’incroyable situation suivante : les pièces à conviction ont brûlé par accident, et personne n’a été sanctionné, à part Haberer et Gille, son directeur-général, condamnés fermement à 18 mois avec sursis, et à un euro de dommanges et intérêt à verser au Crédit Lyonnais (eh non, ça ne s’invente pas).

    En l’occurence, Tapie a monnayé son pouvoir de nuisance : si on ne payait pas, il foutait le b... avec son Parti Radical au moment de la Grande Réforme des Institutions, et en plus, cette affaire permet de souiller Peyrelevade, qui a succédé à Haberer, et qui se trouve être ... le numéro 2 du Modem ! Et en prime, je crois que Tapie a des dossiers sur des gens encore en place. On se doute un peu que dans le mini-cercle des noyaux durs de Sa Globulosité Balladur, on doit souffler...

  • vote :
    Par xa (xxx.xxx.xxx.178) 12 septembre 2008 13:45

    Quelques petites corrections, pour préciser si vous le permettez.


    "Lorsque B. Tapie est nommé Ministre de la Ville, il décide de vendre Adidas, entreprise qu’il a achetée quelques temps auparavant, très déficitaire, et qui produit pour la première fois depuis longtemps des bénéfices. Il donne mandat à sa banque principale, le Crédit Lyonnais alors nationalisé, de lui trouver un acquéreur."

    Primo, B. Tapie est nommé ministre, donc ne peut plus être gérant de ses sociétés. Donc il cherche à vendre ses participations industrielles uniquement, dont Adidas. Il donne mandat alors à sa banque principale : la SDBO, filiale à 100% du lyonnais, mais pas au lyonnais.

    Cette confusion est tellement courante, que le juge en appel l’a faite. La cour de cass a rappelé que rien ne liait directement TApie au lyonnais, et a cassé sur ce fait cette partie du jugement. Et que seule la SDBO peut être poursuivie.



    "B. Tapie estime donc s’être fait rouler : le Lyonnais s’est comporté de manière déloyale en tant que mandataire, puisque non seulement il ne l’a pas informé de la proposition de R. L. Dreyfus, sans commune mesure avec le tarif auquel il a vendu ses actions à la filiale off shore du Lyonnais, mais en outre, le Lyonnais s’est enrichi grâce à cette opération, ce qui est formellement interdit par la loi à un mandataire, tout comme l’achat ou la revente pour son propre compte des biens pour lesquels il est mandaté."

    Deuzio, il n’est pas interdit pour le mandataire de s’enrichir sur la transaction, on appelle ça une commission de transaction. Votre agent immobilier touche bien sa com’, non ?

    Ce qui est interdit, c’est le portage, tel que vous le décrivez dans l’exemple "appart" juste en dessous : la SDBO a racheté la société Adidas, pour la revendre ensuite avec de gros bénéfices. Ca, c’est formellement interdit.


    En l’occurence, selon le document du tribunal arbitral (puisque c’est le seul complet disponible), l’opération exacte est la suivante :

     Tapie doit vendre et mandate la SDBO

     la SDBO trouve RLD qui est prêt à acheter à 4 milliards et des brouettes et obtient un engagement avec une clause complémentaire si introduction en bourse

     la SDBO crée une filiale off shore qui rachète Adidas pour 2 milliards et quelques, attend quelques mois et revend à RLD

     RLD introduit Adidas en bourse, et 25% de la plus value ainsi réalisé sont reversés à la banque.

    Donc le fond du problème reste, effectivement, si la SDBO avait dès le départ un acheteur à 4 milliards, elle a "baisé" son client de 2 milliards sur l’opération intiale, et de plus si l’on compte l’introduction en bourse. Client qui se retrouve en faillite frauduleuse pour 1 milliard de dettes auprès de la dite banque ...





  • vote :
    Par JL (xxx.xxx.xxx.216) 12 septembre 2008 13:28
    JL

    Merci Léon pour ce compte rendu utile. Pour ma part, je m’interroge quant à la légitimité d’un tel arbitrage, et pour deux raisons : d’une part, il semble que les magistrats (?) personnnalités (?) qui composaient cette commission (?), ce tribunal (?), aient été rémunérées chacune de 300 000 euros (2 MF !), d’autre part, les contribuables qui sont en définitive ceux qui vont payer, n’étaient pas représentés.

    Est-ce que peut voir là le prototype d’un arbitrage entre les puissants, une justice privée qui se moque des lois, de la Justice, de a loi commune, et pour piller l’argent public au nom d’un droit de cuissage du citoyen lambda qu’auraient ceux qui sont assez fortunés pour se l’offrir ?

    Les 300 000 euros (versés par nous) à chacun des membre de cet aimable aréopage représentent-ils une rémunération pour leur compétence, ou bien pour acheter leur complicité médiatique ? 

  • vote :
    Par Philippe Renève (xxx.xxx.xxx.123) 12 septembre 2008 13:31
    Philippe Renève

    Merci de cet article bien clair, Léon, et bravo pour avoir suivi les débats de bout en bout.

    Que la décision soit équitable ou pas, le véritable scandale dans cette affaire est que le CDR ait consenti à "compromettre", c’est-à-dire à accepter par avance le résultat d’un arbitrage privé, alors que cette pratique est interdite pour les organismes publics par l’ article 2060 du Code civil : ce sont pourtant bien les deniers publics qui sont en jeu.
    Par ailleurs, l’octroi de 45 millions d’euros (près de 300 millions de francs) à B. Tapie pour réparation d’un "préjudice moral" est une honteuse forfaiture : la justice, la vraie, n’accorde que le dixième ou le centième de cette somme à des familles dans des situations tragiques, que n’a jamais vécues l’heureux bénéficiaire. C’est une sorte de "parachute doré" que vont lui payer les contribuables ; on lui souhaite bien du bonheur.

    Selon que vous serez puissant ou misérable,
    Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.
    (La Fontaine, Les Animaux malades de la peste).

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