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Le bateau ivre

Chassé d’un Eden, nébuleux souvenir lointain, je suis devenu le poisson rouge dans le liquide amniotique d’un bocal abdominal qui m’éjecta aux premières contractures d’un pluvieux mois de juillet. Je me retrouvais de fait propulsé dans le monde chaotique et interrogatif du genre humain. Ainsi commençais ma croisière sur le bateau ivre d’Arthur, secoué par des tempêtes d’incertitudes, à la recherche fantasmée de ce dernier port dans lequel nous ne lèveront plus l’ancre pour partir, ayant trouvé la fameuse auberge où l’on peut enfin boire, manger, rire et se reposer de la tragique traversée. Cet ultime soupir où, d’un œil mi amusé, mi étonné, nous verrons une dernière fois un soleil prétentieux se vautrer dans un horizon rouge acier.

Première escale, la jungle du petit poucet. Du berceau d’une vie quasi végétative aux tout premiers pas d’une enfance noyée dans un monde d’adultes déconnectés de leur réalité première, voilà un gamin semant ses petits cailloux blancs dans la forêt de jadis Sieur Merlin. Des bancs d’écoles occupés par des petites souris en blouse grise, les doigts tachés d’encre, le regard rêveur fixant un plafond qui s’écaille et se lézarde, baillant de fatigue aux premières corneilles des hivers successifs, nous assimilons Assyriens et Babyloniens, Marignan 1515 et Napoléon avec la même passion et la même ferveur qui nous sont données, par le fonctionnaire d’état de l’époque, à retenir ces morceaux d’histoire inutile aux minots de notre âge. Ces professeurs qui, pour justifier les massacres de masse, nous présentaient les guerres comme d’héroïques faits ou de nécessaires mesures d’hygiène. Apprentissage d’une histoire humaine écrite par les vainqueurs et les assoiffés de pouvoirs. Mais relativisons, ce n’est pas grave car l’enfance n’est qu’une notion géographique et l’on passe sa vie à la compenser. Jusqu’à vingt ans, on cumul ses rêves et leurs goûts puis après, on passe sa vie à essayer de les réaliser. L’homme est un nomade cosmique, il n’y a que la femme pour l’arrêter, le cloisonner dans une sécurité que son essence première réclame. La nature a fait de la femme le bel ennemi de l’homme car par son amour elle l’emprisonne. Le plus souvent chez le male, ce manque d’enfance, il essaie de le compenser par une réussite professionnelle ou une suite de conquêtes féminines.

Seconde escale, celle ou nous pensons devenir des hommes qui savent, se trompent, chutent et se relèvent parfois. La phase de collection des diplômes de papier, récompenses factices du bon élève, permis d’entrer dans la société concurrentielle des fauves qui s’entredévorent sous le regard complice d’un dompteur agissant pour le compte et le tiroir caisse du directeur et des actionnaires de ce vaste cirque nauséabond. Il y a peu encore, débordant d’idéaux et de fraternité virtuelle, du moins sur papier glacé, dans l‘amphithéâtre d’une fac de province, nous pensions faire de ce monde un idéal. Rêve illusoire d’apprenti Che Guevariste tout juste guérit de son acné d’adolescent en perpétuelle révolte. Finalement, c’est la langue pendante et la foi libérale chevillée au corps, que nous irons mendier auprès de ceux, qu’il n’y a pas si longtemps voulions pendre aux arbres de notre justice sociale, le job nécessaire à notre épanouissement de bon citoyen consommateur compulsif cherchant dans ce système en phase terminal une place à l’abri des coups. La vie est une pièce de théâtre dramatique où les êtres que nous sommes sont à la recherche de cette nécessité vitale, de cet impérieux et impétueux besoin d’être aimé. Vivre c’est une aventure, c’est un jeu et c’est en cela qu’il faut fuir la gravité des imbéciles. Nous parcourons les années entre les gouttes d’une averse de pluie acide à la recherche d’un abri dans des pays imbéciles où jamais il ne pleut. Le dualisme matière esprit fait partie de notre quotidien et l’on se nourrit de ses contradictions.

Troisième étape, après plusieurs remous et tangages, vaille que vaille le navire rimbaldien accoste au port de l’homme esclave. Commence la soumission au travail, à la consommation. L’avoir a pris le pas sur l’être, inhibé l’âme. Les tâches répétitives, journalières ne servent plus qu’à enrichir de papier vert et d’écritures comptables fictives un système qui ne profite qu’à ceux qui l’ont mis en place et le maitrise. La compétition fait rage et, seul ceux qui ont de la chance et les biens nés pourront flotter sur une mer noire où les Neptunes de la finance s’amusent à « Touché Coulé », une bataille navale grandeur nature où le but est de dézinguer un maximum de canards flotteurs afin d’en voler leur bouée pour la revendre au prix fort à d’autres naufragés. Dans ce labyrinthe, pas de fil d’Ariane et, le minotaure qui vous pourchasse n’a que faire de vos prières. Une seule échappatoire, Il faut bouger, toujours bouger, être en mouvement pour chercher. On ne trouve jamais mais, on fait des rencontres formidables. Les hommes éprouvent ce besoin de voyages, de mouvements, de nouvelles perspectives car, quand le paysage s’immobilise, il devient un lieu ou l’entité se sédentarise, se fige et agonise. De mes éveils maritimes je n’en garderais que le parfum iodé des marées et la tranchante morsure du sel sur mes lèvres gercées. 

 Fin de la croisière, l’escale du chaos, « Diviser pour mieux régner ». Guerres, pollutions, surproductions, attentats etc…, tout cela est programmé et subit. A part quelques imbéciles qui se déchargent de leurs responsabilités sur un Dieu créé à cet effet, les personnes sensées savent elles, que cela n’est pas le fruit du hasard mais bien d’une politique définie pour l’élaboration d’une société au bénéfice d’une minorité. A souper avec le diable, nos cuillères n’étant pas assez grandes, nous sommes forcément affamés. Nous ne voyons plus le monde tel qu’il est depuis longtemps car nous avons coupé le lien naturel de notre origine. On voit le monde tel qu’on nous le présente, tel que nous en parlent les médias et les livres. Des médias de plus en plus présents, des journalistes de plus en plus dociles, une information unique, asservissante et de plus en plus médiocre. Nous sommes une génération livresque à base religieuse qui nous impose le monde tel qu’il a été écrit par des hommes se réclamant de pseudo dieux ! Cela devrait nous crever les yeux, une croyance érigée en dogme est une théocratie et une théocratie est le pire ennemi de la démocratie et de la liberté de l’individu. On ne peut pas lutter contre une religion, un mythe, car ceux-ci sont ancrés dans les passions et n’ont nul besoin de recours à la raison. Une dévotion confine à l’idolâtrie et n’a que faire du réel, nous touchons là à l’épicentre de l’irrationalité. Notre aliénation, c’est la représentation de la vie, celle que l’on ne vit pas. Et puis, il y a ces matins de déprime ou l’on use ses miroirs à chercher la beauté inutile et éphémère d’une jeunesse qui fut car le temps s’écoule, fluide comme la farine entre les doigts du meunier. Le blé écrasé, comme nos corps martyrisés par les années, finira brulé, consommé et éparpillé afin de fertiliser les générations futures. 

Je l’avoue et le confesse, je n’aime pas ce monde, ce qu’il est devenu et ce qu’il continue à devenir. Ce qui me désole c’est que j’en suis entièrement responsable comme tout un chacun. Responsable par nos absences, nos acquiescements silencieux, par lâcheté ou confort face à l’insupportable déchéance intellectuelle et la barbarie de certains. Laissant faire et lavant nos mains de Ponce Pilate quand, une minorité asservissait la majorité en la massacrant, la pillant par pure bêtise, ignorance et cupidité. Nous sommes dans les quarantièmes rugissants, la croisière ne s’amuse plus. Ici tombe la dernière aube rouge sur l’étendue liquide où c’est égaré notre bateau ivre. Les matelots muets, envoutés par le chant des sirènes pirates, regarderont sombrer le navire qu’ils ont sabordé avant qu’un nouvel équipage, affrété d’un port inconnu dans une contrée encore incréée, ne parte à son tour pour apprendre comment, ensemble naviguer… 

La tempête a béni mes éveils maritimes.
Plus léger qu'un bouchon j'ai dansé sur les flots
Qu'on appelle rouleurs éternels de victimes,
Dix nuits, sans regretter l'œil niais des falots !
Plus douce qu'aux enfants la chair des pommes sures,
L'eau verte pénétra ma coque de sapin
Et des taches de vins bleus et des vomissures
Me lava, dispersant gouvernail et grappin.
Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes
Et les ressacs et les courants : je sais le soir,
L'Aube exaltée ainsi qu'un peuple de colombes,
Et j'ai vu quelquefois ce que l'homme a cru voir !
J'ai vu des archipels sidéraux ! et des îles
Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur :
Est-ce en ces nuits sans fonds que tu dors et t'exiles,
Million d'oiseaux d'or, ô future Vigueur ?
Mais, vrai, j'ai trop pleuré ! Les Aubes sont navrantes.
Toute lune est atroce et tout soleil amer :
L'âcre amour m'a gonflé de torpeurs enivrantes.
O que ma quille éclate ! O que j'aille à la mer !
Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, ô lames,
Enlever leur sillage aux porteurs de cotons,
Ni traverser l'orgueil des drapeaux et des flammes,
Ni nager sous les yeux horribles des pontons. 

 A.Rimbaud, extrait du bateau ivre…. 


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24 réactions à cet article    


  • Sozenz 28 janvier 12:59

    Merci !
    Magnifique


    • Gabriel Gabriel 28 janvier 14:34

      @Sozenz
      Merci de votre passage sur ce fil...


    • Jason Jason 28 janvier 14:17

      Vous avez écrit un beau texte, plein de rêves et d’aventures. Vous vous sentez responsable ? Mais, dans un monde où plus personne n’est responsable de quoi que ce soit, seriez-vous le dernier ? Soyez libre, si vous m’en croyez. Le mot est à la mode.

      Dans l’édition que je possède (Gallimard 1965, préface de René Char), on peut lire après la strophe qui finit par « Ô que maquille éclate, Ô que j’aille à la mer ! » cette strophe que vous avez oubliée :

      Si je désire une eau d’Europe, c’est la flache
      Noire et froide où vers le crépuscule embaumé
      Un enfant accroupi plein de tristesse, lâche
      Un bateau frêle comme un papillon de mai.

      C’est l’avant dernière strophe du Bateau ivre et cela donne au poème une tout autre tournure, et une petite lueur d’espoir.


      • Gabriel Gabriel 28 janvier 14:31

        @Jason

        En effet, j’ai amputé volontairement quelques paragraphes de ce merveilleux poème de Rimbaud et je n’ai prélevé que ce qui, du moins je le pense, collait le plus à l’ambiance de ce petit texte sans prétention, issu d’une plume peu sure et d’un songe fatigué. Merci à vous pour cette lecture.


      • ZenZoe ZenZoe 28 janvier 14:31

        Très beau texte.
        Ah le bateau - symbole incontournable dans les rêves et les oeuvres d’art. Bateau passage, bateau naufrage, bateau matrice, bateau voyage....
        Merci en tout cas pour ces quelques minutes d’évasion, et pour les illustrations magnifiques !


        • Gabriel Gabriel 28 janvier 14:39

          @ZenZoe
          Merci de votre commentaire.


        • nofutur 28 janvier 14:48

          Gabriel,

          Quel beau texte que voila !

          Cela réveille en moi le volcan qu’on croyait éteint (je crois que c’est à peu prés du Ferré) en fait cela me donne envie de larguer les amarres ce que je ne vais pas tarder à faire. Malgré mes 59 ans j’ai su garder en moi suffisamment de révolte pour rester jeune du moins dans ma tête et ce malgré être passé au laminoir de cette société, qui n’a jamais vraiment réussi à me faire plier complétement.
          Le désir d’aventures humaines reste le plus fort !


          • Gabriel Gabriel 28 janvier 15:01

            @nofutur

            Foncez jeune homme né en 57, larguez les amarres et vivez jusqu’à l’étourdissement avant que l’accostage au dernier port et la traversée de l’Achéron ne confisquent votre ardeur. Dans notre imaginaire les voyages sont légions et les destinations sans fin, des pays aux couleurs inconnues et aux parfums de l’Olympe s’impatientent de votre audace et attendent le voyageur...


          • jjwaDal jjwaDal 29 janvier 06:27

            Je ressens ce texte aussi. Après... A mon humble avis, ce monde ne peux nous vaincre aussi longtemps qu’on a la sagesse de prendre du recul sur à peu près tout.
            Il faut prendre ses distances avec cette civilisation, une parenthèse viscéralement raciste et obscène, se distancier de cette forme de support, une parenthèse aussi, et ne jamais renoncer à chercher et à comprendre.
            Après... Vu d’où nous venons, nous ne sommes pas équipés pour la perfection et donc il nous faut un peu de sagesse pour reconnaître nos bidouillages, nos compromissions, nos errances, nos illusions.
            Il faut admettre que nous sommes juste de passage et que le monde sera et est ce que la majorité du troupeau piloté par des bergers parvenus en aura fait.Passer une vie entière dans un asile (l’impression que m’a donné très tôt cette planète) est une expérience dont on ne ressors pas intact, mais pas nécessairement détruit ...
            Passer une vie entière dans le corps d’un animal est ce qui m’aura le plus bluffé personnellement. L’impression fugace d’une mauvaise blague, d’un bizutage qui traine un peu...
            Il faut toujours avoir du recul sur ce que nous sommes individuellement et collectivement. On mange froid souvent, mais les plaisirs de l’esprit qui a compris une parcelle de vérité sont sans limite.
            Allez, je mise sur la « simulation numérique »... Qui sais si nous sommes « vraiment vrais » ? (pour parodier « newt » dans Alien)  smiley


            • Shawford Shawford 29 janvier 06:29

              @jjwaDal

               smiley  smiley  smiley

               smiley


            • Shawford Shawford 29 janvier 06:34

              @jjwaDal

              Reste qu’il faut savoir dès lors être un gentil « berger », n’est il pas et ce pour faire honneur à la propre chance qu’on s’est donné smiley


            • Gabriel Gabriel 29 janvier 08:00

              @jjwaDal

              Ce monde ou un autre, une école de classe en classe pour apprendre à vivre bien, mais qu’est ce que vivre bien ? C’est vivre pour soi, vivre avec les autres ou chercher sans cesse le subtil dosage des deux ? Miser sur la « simulation numérique » plutôt que sur le pourrissement des corps et l’éternité de l’âme mais, vous m’avez mis un doute, l’esprit ne serait-il pas un programme corrompu et l’âme ne serait-elle pas son anti-virus à activer ?


            • Gabriel Gabriel 29 janvier 08:08

              @Shawford
              Avant d’être un gentil « berger » il faudrait peut-être que l’on cesse de se comporter en mouton et aux vues de l’époque et de ses modèles choisis, j’ai comme un doute....


            • jjwaDal jjwaDal 29 janvier 08:10

              @Shawford

              J’avoue j’étais en forme ce matin smiley
              En même temps se réveiller chaque matin dans un « gros chien poilu » (trop de poils sérieux...) et murmurer dans le noir « même pas mort ! » ça donne la pêche pour la journée. Bon je pars sauver le monde ou gagner quelques tunes (les deux si j’ai le temps)... smiley


            • Shawford Shawford 29 janvier 08:13

              @Gabriel,

              surtout lâche du large dans le slip, fais comme DJ wawa DALLE ci dessus dessous

              Ovaire

              smiley ? )


            • Gabriel Gabriel 29 janvier 08:28

              @Shawford
              Excellente idée, je m’y sentais un peu à l’étroit ce matin. Vous savez nous avons souvent les réveils tendus aussi, vais de ce pas adopter le kilt de nos amis écossais... Merci du conseil, je me sens déjà mieux.


            • Gabriel Gabriel 29 janvier 08:33

              @jjwaDal
              Le pragmatisme j’adore, c’est l’EPO des fonceurs. jjwadal, entre les deux, si vous avez un créneau, votre femme me demande si vous pouviez passer prendre le pain....


            • Shawford Shawford 29 janvier 08:36

               smiley smiley smiley smiley

              Le monde se sauve ici et maintenant, point à la ligne.


            • jjwaDal jjwaDal 29 janvier 19:25

              @Gabriel
              Mince ! à cette heure je vais galérer... smiley


            • jjwaDal jjwaDal 29 janvier 19:59

              @Gabriel
              Pour l’âme je ne sais pas. Pas vu Dieu récemment, en RTT à ce qu’on m’a dis...
              Corrompu ? Je dirais piloté plutôt. Après savoir si c’est par le hasard ou par quelqu’un est une autre question ...


            • fred.foyn Le p’tit Charles 29 janvier 07:42

              Quand nous embrassons nos individualités, alors nos dons et nos talents deviennent initiés. Prêts à être déployés. Notre authentique moi à l’autorisation de briller. Quand nous nous conformons de manière à entrer dans un moule, pour être accepté ou par peur du rejet, nous neutralisons ce pouvoir qui est en nous. Grosse erreur, car c’est en pratiquant l’acceptation de soi et en honorant nos différences que nous pouvons nous sentir assuré d’être notre authentique nous-même.


              • Shawford Shawford 29 janvier 08:20

                @Le p’tit Charles

                Bon la dolce vita à MdM, faudra peut être attendre, y’a des corvées de chiottes à faire pour 2007 smiley


              • Gabriel Gabriel 29 janvier 08:22

                @Le p’tit Charles

                Cette tirade utilisée par Julien Lucas sur son blog « Libres et heureux » est intéressante seulement, ce que me gène un peu c’est que, comme ses 7 clés « Pour le but de votre vie » comme il les présente, ne servent qu’à justifier le bonheur dans le travail, dans l’entreprise et cela, même si je conçois que l’on puisse s’épanouir dans le labeur, me parait un peu réducteur.


              • fred.foyn Le p’tit Charles 29 janvier 08:44

                @Gabriel...Une façon intéressante d’aborder le sujet..Existe t il une voie royale..j’en doute en effet, mais certaines tentatives apportent de l’eau au moulin.. !

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