Ayant eu, par hasard l’occasion récente de discuter avec un responsable du CNRS, j’ai entendu à nouveau l’argument selon lequel le CNRS aurait offert à nouveau à la France un Prix Nobel en la personne d’Albert Fert.
Il est clair que c’est faux. Cet ancien élève de l’Ecole normale supérieure a toujours enseigné à l’université. A Grenoble d’abord, puis à Paris XI. Appartenir à une équipe ASSOCIEE au CNRS n’implique nullement qu’on appartienne au CNRS lui-même.
Les faits méritent attention, dans le cas de Fert comme dans celui de la plupart des autres.
Sauf omission de ma part, voici, en la matière et depuis la guerre (auparavant pas de CNRS sous sa forme actuelle), le bilan de la France pour les Prix Nobel (physique et chimie) et les médailles Fields (mathématiques) :
Prix Nobel de physique : Alfred Kastler (1966) ; Louis Néel (1970) ; Pierre-Gilles de Gennes (1991) ; Georges Charpak (1992) ; Claude Cohen-Tannoudji (1997), Albert Fert (2007).
Prix Nobel de chimie : Jean-Marie Lehn (1987) ; Yves Chauvin (2005).
Sur ces dix-huit éminents savants, seul A. Connes était en fonction au CNRS lorsqu’il a été l’objet de cette haute distinction. Le cas de Jean-Pierre Serre est plus douteux, car il a quitté le CNRS pour l’université en 1954, l’année même où il a reçu la Médaille Fields. Certes, douze d’entre eux ont appartenu un moment au CNRS, le plus souvent, pour quelques années, en tout début de carrière, la seule exception notable étant Alfred Kastler, qui y a été directeur de recherche de 1968 à 1972, donc après son Nobel de 1966. Cinq d’entre eux (Néel, de Gennes, Chauvin, Yoccoz et Fert) n’ont jamais appartenu au CNRS.
Aurais-je fait une erreur de détail sur l’un ou l’autre cas, que rien ne changerait dans le fond, même s’il faut tout de même rétablir quelque peu la vérité des faits, de temps en temps. Le CNRS n’est nullement la pépinière de génies scientifiques, qu’il pourrait et devrait être, comme certains (du CNRS comme par hasard) veulent nous le faire croire.
En fait, on constate que, quand ils ont parfois commencé leur carrière au CNRS, la plupart de ces chercheurs ont choisi de quitter une institution où ils n’avaient pourtant nulle obligation professionnelle autre que la recherche, qui était leur vocation majeure et où ils auraient pu demeurer, sans trop de problèmes, ce qui est encore heureux !
Il y a donc un problème. Il est clair que ces savants exceptionnels n’ont pas été l’objet de la reconnaissance attendue, au sein même du CNRS, où l’on progresse plus vite et plus sûrement en faisant du syndicalisme que de la recherche.
Un seul exemple. Laurent Lafforgue, normalien et agrégé, qui entre en 1990 comme chargé de recherche au CNRS, se voit attribuer, après huit ans, une dérisoire « médaille de bronze du CNRS », alors qu’il a déjà obtenu ou va obtenir plusieurs importants prix scientifiques et, seulement quatre plus tard, la Médaille Fields. De qui se moque-t-on ? Est-il étonnant qu’il choisisse de devenir professeur à l’IHES en 2000 pour pouvoir confronter ses points de vue à ceux des brillants étudiants qu’il va trouver là, en lieu et place de collègues médiocres et, par là même, manifestement jaloux ?
Si la pépinière des Prix Nobel et des Médailles Fields n’est assurément pas au CNRS, on sait en revanche très bien où elle se trouve. Elle est dans les grandes écoles scientifiques et, en particulier, à l’Ecole normale supérieure de la rue d’Ulm. Aucun de ces dix-huit lauréats qui ne soient ancien élève de l’un ou l’autre de ces établissements. L’ENS se taille, bien sûr, la part du lion avec, dans ses anciens élèves, les trois quarts des Prix ou Médailles. Polytechnique, l’Ecole des Mines et plus rarement des écoles de réputation plus modeste, comme, pour Yves Chauvin, l’Ecole supérieure de chimie de Lyon. Pour les mathématiciens, la voie de l’agrégation de mathématiques est très souvent empruntée, souvent de façon brillante. Certains sont de véritables phénomènes académiques comme J.-C. Yoccoz, reçu premier à l’ENS et à Polytechnique, avant de l’être, un peu plus tard, à l’agrégation de mathématiques. La seule exception est un étranger arrivé enfant en France, dans des conditions difficiles. Il s’agit d’A. Grothendieck. né à Berlin d’un père juif victime du nazisme ; il fréquentera néanmoins, sans y être élève, l’ENS grâce à Henri Cartan qui remarque son génie mathématique et lui ouvre ses séminaires.
Ces faits illustrent, en outre, un point capital que j’ai déjà abordé. Aucun de ces grands savants n’est issu, au départ, des universités scientifiques françaises ; elles coûtent très cher et ne servent pas à grand-chose, puisque tous les meilleurs esprits scientifiques en sont, a priori, écartés par la structure même du système éducatif de la France. Quant au CNRS, ils sont assez nombreux à y faire de brèves incursions, surtout en début de carrière car il faut bien vivre, mais bien des signes indiquent qu’ils n’y sont pas spécialement reconnus. Aucun d’entre eux ou presque n’y reste longtemps, attirés qu’ils sont par des lieux, plus exigeants, mais plus stimulants, comme l’ENS (où plusieurs reviennent comme professeurs) ou le Collège de France, dans lesquels la recherche peut s’accompagner d’un enseignement de haut niveau.

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Professeur d’université (langue et littérature françaises)
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