Le déclin d’une civilisation se mesure à la contestation qu’elle produit. Phénomène contestataire original, le conspirationnisme se veut moins acteur que théoricien, moins dynamiteur que déconstructeur. Spécialiste des murs creux et des chausses-trappes – au point d’imaginer des réseaux de galeries souterrains – le conspirationnisme possède, sinon une cohésion humaine, une cohérence idéologique.
Le concept de complot désigne généralement un nombre restreints de personnes auteurs d’actions dissimulées favorisant leur intérêt personnel. Du point de vue historique, il existe deux visions du complot, une ancienne et une moderne. Ancienne dans un aspect "complot pour l’obtention du pouvoir", moderne dans un aspect "complot pour le maintien d’un secret". Ce dernier aspect, celui qui nous intéresse, à fait son essor depuis une quarantaine d’années et est aujourd’hui dominant. Dates majeurs du phénomène, les plus célèbres théories du complots sont respectivement celles de l’assassinat de Kennedy (1963), de Roswell (évènement en 1947 mais affaire devenue populaire vers 1980) et des attentats du 11 septembre 2001.
A l’heure de la rationalité scientifique et de l’information à grande échelle, la connaissance a tant rongé l’inconnu que celui-ci n’offre plus qu’un maigre support à l’imaginaire. L’imaginaire n’a cependant pas disparu. L’imaginaire, cette capacité de la pensée humaine à former des connaissances nouvelles à partir d’anciennes, est naturel et indéfectible. Guidé par la logique, l’imaginaire à permis à l’Homme de fonder des sciences de plus en plus complexes. Laissé à lui-même, l’imaginaire est capable de tout, du sublime jusqu’à l’étrange. Ainsi : art, religions ou superstitions. Quand le monde n’était qu’un vaste ensemble d’inconnus, l’imaginaire irrationnel créait à loisirs farfadets, sorcières et loups-garous. Ce temps-là est révolu. Aujourd’hui, on forme les pensées sur un même moule, celui de la logique. La croyance du père noël se perd de plus en plus tôt. Et pourtant, même chez les individus les plus blasés, l’imaginaire subsiste, l’imaginaire résiste.
Selon Taguieff, le conspirationnisme moderne serait une conséquence du désenchantement du monde : les frontières de l’inconnu reculent mais la connaissance n’apporte guère ce plaisir enfantin dans lequel peur et merveilleux se mélangent. La psychologie l’a révélé, l’enfance détermine l’adulte et l’adulte recherche souvent des ressentis de jeunesse. Encore dénué de logique pure, l’enfant peut croire à tout, depuis le père noël jusqu’au monstre sous le lit. Pris dans les mailles de la logique, l’adulte ne retrouve ce plaisir particulier, cette excitation, que par l’acceptation d’autres modes de pensées tels la spiritualité ou le conspirationnisme. La spiritualité veut que l’entière vérité n’est pas accessible par la seule logique, le conspirationnisme veut qu’une logique peut en cacher une autre - et que la logique cachée est souvent la vraie. Dès lors, le conspirationniste se retrouve comme aux temps de son enfance : le monde est un vaste ensemble d’inconnues, de vérités cachés. Au cœur de cette vision du monde, la croyance en la falsification du vrai. Cette falsification du vrai est évidemment l’œuvre des hommes, de certains hommes : conspirationnisme et spiritualité ne se mélangent pas facilement (notable exception : l’ésotérisme).
L’essor du conspirationnisme moderne doit beaucoup au contexte, à l’époque et ses constituantes : démocratie, capitalisme et mass-médias. La "langue de bois", ce jeu du non-dire, a depuis longtemps quitté la sphère politique pour envahir l’économie et les médias. Les opinions tranchées et virulentes courantes dans l’après-guerre jusqu’au années 70 ont progressivement fait place à un conditionnel et un euphémisme de bon aloi. Les professionnels de la communication font fortune. Dans ce contexte ou l’apparence joue un si grand rôle et fait l’objet de mille précautions, un autre fait est notable, celui de l’utilisation délibéré des comportements humains prévisibles, inconscients ou involontaires. Pour vendre des biens de consommations, la publicité n’hésite plus à faire appel au plus bas instincts : sexe et mort. Au fil des générations, la démagogie s’est ciselée à mesure qu’elle fit ses preuves, principalement dans le domaine politique ou s’enseigne cette rhétorique simple mais désormais unique de l’espoir et du pathos.
Le début des années 70 marqua sans doute un tournant pour la pensée conspirationniste. Cette époque fut fertile en scandale et en révélation. Si l’on retient surtout le watergate américain, on peut noter en France l’affaire Aranda, de la garantie foncière, des abattoirs de la villette, l’inculpation du ministre Chaban-Delmas à propos d’impôts... Corruptions, escroqueries plus qu’il n’en faut relayés par une presse et une télévision installée comprenant rapidement le gain réalisable par le scandale. Au niveau populaire ce fut la fin d’une certaine confiance, d’une certaine innocence vis-à-vis du monde. La misère et les situations amorales existèrent de tout temps mais jamais dans l’histoire la population n’en fut autant informé. Progressivement, au fil des décennies, des principes de précautions s’installèrent. On craint ainsi de sortir le soir même dans les contrée les plus tranquilles, on interdit aux enfants de parler aux inconnus, on devient suspicieux à l’égard de tout. La confiance, principal principe des rapports sociaux, perdit lentement de sa valeur et cette dégradation marqua le tournant d’une époque vers l’individualisme.
Ce contexte où l’apparence prédomine et ou la connaissance comportementale est détournée vers de basses fins, où une presse à scandale alimente par trop d’excès les sentiments asociaux, ce contexte fut le terreau parfait pour l’essor du conspirationnisme, cette forme spécifique du doute libérée du rasoir d’Occam à la recherche de complots de toute sortes. Phénomène en opposition avec un monde hypocrite et répressif appliquant une éthique pragmatique démoralisé, le conspirationnisme est une attitude spéculative préférant la complexité à l’évidence et recherchant, via la vérité, la justice. D’où son influence parmi tous les milieux contestataires, quels qu’ils soient.

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