• vendredi 10 février 2012
  • Agoravox France Agoravox Italia Agoravox TV Naturavox
  • Agoravox en page d'accueil
  • Newsletter
  • Contact
AgoraVox le média citoyen
La fondation Agoravox
  Accueil du site > Tribune Libre > Le crépuscule des slogans
0%
D'accord avec l'article ?
 
100%
(22 votes) Votez cet article
  • Faire un don
  • Imprimer cet article
  • Marquer et partager

Le crépuscule des slogans

Nous fûmes bercés par la lecture, dans les années 70-80, aux murs grisâtres des citadelles citadines et citoyennes, des "CRS-SS", "Sous les pavés, la plage" et autres "Il est interdit d’interdire". Force est de constater que la platitude de la pensée, le recul de l’écrit et du jeu des mots, le conformisme ambiant de nos galeries marchandes ont contribué à effacer tout cela plus sûrement que dix ans de grattage par les escouades anti-tags des municipalités proprettes. Les nouvelles lunes et bien-pensances sont muettes. Peut-être parce qu’elles n’ont même plus besoin de s’exprimer, ni de convaincre. Faute de combattants.

Que reste-il de nos slogans ? Un Sarko, deux Naulleau. Un zeste de Zemmour, comme un whisky sour. La v’là la pensée, coco. Débrouille-toi avec ça.

Faisons l’autopsie du désastre. La fin de la culture de l’écrit, du mot et du jeu de mots, le déclin des idéologies, la résignation tiède devant les nouvelles politiques liberticides constituent quelques pistes d’explication. Si ajoute le fait que les idées font peur, pas les marchandises, quelles qu’elles soient. Il y a bien quelques brigades anti-pub, mais cela reste marginal.
Les rares slogans subsistant n’émanent plus d’individus ou de groupes d’individus, mais de marchands, de commerçants, voire de lobbyistes."Ensemble, contre la vie chère", dit une enseigne de grande distribution alimentaire. Bas de gamme, comme les produits vantés.
La publicité "artistique" (à tout le moins celle qui fait des efforts de recherche) est limitée aux produits de luxe, ou dits "haut de gamme" ( parfums, bijoux, voitures de luxe). Et ces dernières jouent sur l’image et la musique plus que sur les mots et leur pouvoir, lesquels ont perdu le leur.
 
Historiquement, on peut expliquer le caractère relativement littéraire (et pas seulement libertaire) des slogans des années 60/70 en France par le fait que mai 68, qui a généralisé cet "art de rue", était initialement une affaire d’étudiants, et plus spécifiquement d’étudiants en lettres ou en philo. D’où une certaine recherche sémantique, d’autant plus délicate à obtenir que dans le slogan, il y a peu de place, il faut faire court.
Après, mai 68 et ses scories sont devenus un grand désordre organisé (par les syndicats, les ouvriers, les "autonomes", les voyous désoeuvrés) et on a perdu en finesse textuelle.
 
Le fait qu’aujourd’hui nos étudiants évoluent majoritairement dans des filières scientifiques ou informatiques, qui ne sont pas réputées pour leur finesse de vocabulaire et le niveau de culture générale requis, explique peut-être aussi "la fin du slogan". Et puis, aujourd’hui, qui irait prendre sa peinture et son pochoir, à la nuit tombée, pour écrire "Vive le 3.0 mon coco", "Hadopi, c’est fini". Ca sonnerait creux.
Les pochoirs ont du reste largement été remplacés par les "taggs", où seul subsiste le dessin, sans slogan.
Lorsqu’il y a du texte, c’est un alphabet délibérément ésotérique, mystérieux ou gothique, décryptable par les seuls initiés, sans recherche d’universalisme.
 
C’est en Espagne que subsistent encore nombre de graffitis politico-libertaires peints au pochoir sur les murs. Il est vrai que la démocratie y est chose relativement récente, et le droit d’afficher (et de s’afficher, sur les murs ou dans la vie) longtemps mis en jachère.
Pour nous, en France, la démocratie est une vieille affaire, si vieille qu’on n’en parle plus, comme des vieux dont on attend qu’ils crèvent à l’hospice. Les préoccupations de la jeunesse dépassent rarement la question de savoir si les MP3 sont moins chers à Auchan ou chez Leclerc…
 
=Slogans politiques :
 
Les truculences verbales des Georges Marchais et autres Raymond Barre étant loin derrière nous, nous sommes depuis 20 ans dans la décrépitude des idéologies et des gens qui les portent. La politique ne fait plus rêver. Leurs ténors ressemblent à notre voisin de palier, ou à des petits cadres de chez IBM. Le brushing est appelé à la rescousse pour masquer l’indigence du cortex cérébral.
"Faire de la politique", " s’encarter", coller des affiches existera toujours, mais c’est à présent réduit au rang des bizarreries marginales, comme les clubs de philatélistes ou les associations de pécheurs à la ligne.
Depuis "la force tranquille" de Ségéla pour Mitterrand en 81, qui passait à peu près la barre, les slogans de nos politiciens sont d’un consensus mièvre et affligeant, comme un curé n’oserait plus les prononcer en chaire le dimanche. Le souci de ratisser large les a condamné aux platitudes œcuméniques, où tout slogan doit désormais comporter les mots "ensemble", "vie meilleure", "plus loin"(mais où ?), "unis pour un monde plus juste". Un catéchisme laïc de cour d’école.
 
=Slogans de désobéissance :
 
Il y en a fort peu, la désobéissance étant désormais parcimonieuse. L’opposition ironique et ostensible au gavage de nouvelles bien-pensances est absente. Pas de :
- "Fonte de la banquise, tu nous les brise"
- "Qui regarde TF1 voit sa fin"
- " L’alcool tue, pas le vin"
- " Les préservatifs nuisent gravement à une sexualité épanouie"
- " La connerie tue, pas la vitesse"
- "Fumer évite l’hospice".
Non, rien de tout cela. Ce serait énorme, pire que de faire lire Céline dans les LEP de nos ZUP. Pire que d’ouvrir sa braguette place de la Concorde pour se mesurer à l’Obélisque.
Les nouvelles bien-pensances sont muettes, autosuffisantes, "self evident" comme disent les anglo-saxons. Quelques marginaux osent bien faire exploser ou tagger les radars automatiques. Mais ce sont des individus isolés, risquant la prison plus sûrement qu’un voleur à l’arraché. Mais pas un "t’ar ton radar à la récré", ou un "En dessous de 180, je perds la mémoire" sur nos murs. Non, l’heure est aux messages infantilisants de cour d’école, aux tautologies plates et convenues, à l’image de nos panneaux lumineux sur les autoroutes : "mieux vaut arriver tard que jamais", "soyez cool, levez le pied" , "trop vite, trop près= danger".
Bref, le retour du "bien / pas bien " Bushien, dénoncé par les Guignols dans la caricature de Sylvester Stallone et la World Company. Une vie réduite à un feu de signalisation bicolore : rouge/ vert. Pas d’orange, pas de camaïeu de gris. Le retour des bons et des méchants des vieux western à papa, mais sans les flingues et la Marlboro, bien sûr. Une image binaire (0/1), comme le langage des informaticiens qui nous gouvernent, ces grands amputés de la nuance, ces hémiplégiques de la finesse.
 
=Slogans et pochoirs érotiques :
 
A l’heure du porno pour tous, sur le Net, en DVD, le pochoir érotique a du plomb dans l’aile. Les transgressions et audaces visuelles sur les murs on viré au pale. L’eau pale des pubs pour déodorants les ont remplacé aux murs de nos rues grises. Sous les pavés, il n’y a pas plus de sexe que de marchand de sable. Fini la fille cambrant ses reins nus sous le tee-shirt relevé et disant"Et s’taire".
L’autre image légendée "dans les larmes de ton cul", clin d’œil à Ferré ("ton style").
Une autre philosophant "quand je t’enc.., le temps recule".
Non, à présent on nous incite juste à " sortir couvert". La météo est bien maussade, mon bon Monsieur.
 
=Slogans poétiques :
 
Beaucoup des slogans les plus beaux des années 70 étaient apolitiques et non-marchands :
"Soyez réalistes, demandez l’impossible".
"A l’amour, citoyens"
"plutôt la vie"
"il ne faut pas demander aux mots d’exprimer l’inexprimable"
"la route est encore longue pour des nuits un peu sombres"
"ici, le verbe avoir a remplacé le verbe être"
 
=Slogans de chansons :
 
On connaît tous le "ni Dieu ni Maître" lancé par Léo Ferré, qui n’était pas avare de formules et slogans (" invente des formules de nuit : C.L.N , c’est la nuit, surtout au soleil"). Celui qui prônait la priorité à gauche, le fait de se coucher tout nu et appelait les larmes dans les yeux des filles, avait cependant, avec l’âge et la sagesse, acquis l’autodérision ( "Dans le cocktail Molotov, il faut mettre du Martini, mon petit…").
Quelques autres ont cultivé l’image, le mot, le jeu de mot ( Thiefaine, Nougaro, à un degré moindre Higelin).
Mais c’est évidement Bashung qui alla le plus en banlieue de la poésie des slogans muraux
 ("Mes yeux sont dans le miroir où je les ai laissés", ou encore "Ma vie sous verre
S’avère
Ebréchée")
 
Rien de tout cela chez les lisses Bénabar et autre Mahé qui roucoulent à nos oreilles, leurs pâles sonates à nos sonotones.
 
Oui, Aragon mange ses vers par la racine. Mort et enterré, mangé par les vers éponymes. Les temps sont de nouveau raisonnables. On ne met plus les morts à table, les loups sont devenus des toutous. Ce soir, je ne sais pas pourquoi, mais me reviennent ces vers de Bashung :
"Un soupçon de fadeur
Un rien de tragédie
Et je pleure mon collyre
Ma colère".
Oui, je vais l’écrire sur les murs, celle-là. Jusqu’à ce que les vers effacent tout. Ils ont l’habitude.
 
 
 
 
 
par SANDRO mardi 9 février 2010 - 48 réactions
0%
D'accord avec l'article ?
 
100%
(22 votes) Votez cet article

2 moyens pour donner

Don défiscalisé 10€ ou plus

Obtenez une réduction fiscale de 66% avec un e-reçu. Un don de 10 € ne vous coûte que 3€40.

Grâce à votre aide, AgoraVox peut continuer à publier plus de 1000 articles par mois. En donnant à la Fondation AgoraVox, vous offrez un soutien à la liberté d'expression et d'information.

Les réactions les plus appréciées

  • Par Georges Yang (xxx.xxx.xxx.179) 9 février 2010 10:41

    A Sandro
    les pochoirs de Mistic dans les rues de Paris quel plaisir
    Le mot qui tue, la phrase percutante, certes, mais pour cela il faut une base d’education et d’apprentissage suffisante pourt pouvoirr se lacher>
    Penser un slogan, c’est comme le piano ou le violon, il faut connaitre le solfege et faire des gammes, sinon on tombe vite a plat ou dans le publicitaire
    Je me souviens de ’Qui veut la fac veut les doyens
    et cette pancarte contre le recteur Haby : ’Nous viendrons a bout d’Haby
    C’etait une autre epoque
    Mais comme le disait Holderlin avant de sombre dans la folie : Je suis philosophe parce que j’aime Sophie !

  • Par rocla (haddock) (xxx.xxx.xxx.45) 9 février 2010 10:36
    rocla (haddock)

    Voilà c’ qu’ y fallait pour cette pluvieuse journée , un pas nanar narcic à la Sandro pour prend’ son panard .

    Un des plus meilleurs beaux slogans que j’ ai vu dans ma vie de misère  :

    PAIX ET BONHEUR POUR TOUS  !

    sur un mur de Mulhouse dans les années 80

  • Par sisyphe (xxx.xxx.xxx.125) 9 février 2010 12:16
    sisyphe

    Oui ; quel dommage que les taggeurs, qui ont investi l’espace privé et public des murs de la parole, n’y laissent que des noms, des logos, des signatures.
    Que du graphisme ; plus de langue, ni même d’images ; dommage...

    La parole est malheureusement abandonnée aux slogans abêtissants de la pub ; l’écrit disparait, au profit des images imposées et stériles des écrans envahissants...

    Pour ma part, une des plus belles phrases que j’ai vu écrit, vers 68, était (probablement) celle d’un enfant ; je la restitue avec les fautes d’orthographe :

    "quand je seré grand, je seré fosforécent"

    puis, plus "social" :
    - on ne vous transporte pas, on vous roule
    - ouvrez les yeux, fermez la télé
    - soyez réalistes ; demandez l’impossible

    Poésie-utopie perdues, poussées dehors par les slogans des marchands, les marquages de territoire, la smserie, les expressions stéréotypées, l’abrutissement de la "com" , le "nouvel ordre moral"..

    Les murs n’ont plus la parole ; ils ne font plus que bégayer des lettres, des signes, des stéréotypes ...

    Prisonniers de l’image, captifs des clichés redondants de la consommation ; tristes trop picts..

    Il reste les livres, la jubilation de la langue, des récits, de la pensée  ; les émotions de l’imaginaire...

    p.s. : merci d’avoir publié les pochoirs de Miss Tic ; une des rares traces de la poésie qui illumine encore les murs de notre quotidien blafard et stéréotypé..

  • Par rocla (haddock) (xxx.xxx.xxx.45) 9 février 2010 11:00
    rocla (haddock)

    Pour les Doctorologues :

    Ce matin je suis allé chez le toubib , j’ avais envie de tirer la langue à quelqu’ un

Réactions à cet article

Ajouter une réaction

Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page

Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.


Faites un don

Sondage

Pour quel candidat pensez-vous voter à l’élection présidentielle de 2012 ?


Voter

Palmarès

Agoravox utilise les technologies du logiciel libre : SPIP, Apache, Debian, PHP, Mysql, FckEditor.


Site hébergé par la Fondation Agoravox