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« Le data journalisme », nouveau dada journalistique qui brouille l’écoute !

La notion de journalisme est en passe de devenir de plus en plus insaisissable. Byzance a attaché son nom à ce genre de querelle ? « Wikileaks fait-il du journalisme  ? » se demandait Agathe Heintz dans L’Express , le 30 novembre dernier, après l’avalanche de documents diplomatiques américains déversée (1). Les médias traditionnels croyaient avoir définitivement délimité leur territoire face à l’irruption des sites d’information sur Internet.

Or, voici que Wikileaks paraît changer la donne. Qu’à cela ne tienne, les médias croient s’en tirer comme toujours en violant le principe de Guillaume d’Occam, selon lequel « il ne faut pas multiplier les catégories sans nécessité » sous peine de créer la confusion. Une logique de sauve-qui-peut se soucie-t-elle des prudences de la logique ? « Wikileaks, décrète souverainnement la journaliste de l’Express, relève du journalisme de données, appelé aussi « data journalisme »  ». Ça ne veut rien dire ? Quelle importance ! Il faut avant tout impressionner les naïfs et l’École qui les produit, en définissant coûte que coûte le journalisme en fonction de sa mythologie de toujours.
 
1- Une première différence alléguée entre journalisme et sites Internet
 
Bousculé dans ses certitudes par Internet, le journalisme traditionnel croyait bien pourtant avoir balisé son territoire lumineux et rejeté les sites d’information sur Internet dans les ténèbres. Quand il ne les traitait pas de « tout-à-l’égout » des rumeurs, il leur reprochait de n’apporter aucune information neuve. C’était, selon lui, la ligne de partage des eaux : le « vrai » journalisme rapportait des informations neuves et vérifiées (1).
 
Une universitaire bien en cours dans les médias, Géraldine Mulhman, a ainsi donné ce qu’elle nommait « une belle leçon de journalisme » et d’ignorance, le 12 octobre 2007 (2) : elle présentait comme exemple de « fait à l’état brut  » rapporté par un reporter avec « l’obsession de l’exactitude factuelle  », la photo qui venait de recevoir les prix du « Correspondant de guerre  » et du « Grand public  » à Bayeux le 6 octobre 2010 : on y voyait une foule de jeunes gens pris de panique fuyant une roquette suspendue au-dessus de leur tête dans le ciel de Gaza. Qu’y avait-il de plus apprêté pourtant que ce prétendu « fait à l’état brut » ?
 
Inversement, les sites Internet étaient accusés de diffuser des informations non vérifiées : selon Jean-Noël Jeanneney, l’historien cité à la barre par G. Mulhman, ces nouveaux canaux « (charriaient) plus de mensonges, de calomnies ou d’absurdités que de saines vérités  ».
 
2- Une deuxième différence alléguée entre journalisme et sites Internet
 
Plus malin, M. Edwy Plenel feignait l’enthousiasme devant le bouleversement de sa profession par Internet. Mais, sous le leurre de la flatterie et celui de la fausse humilité, il resservait les mêmes dogmes erronés de la mythologie journalistique. « Il faut bien changer un peu si on veut que rien ne change », dit en substance Don Salina dans « Le Guépard ».
 
« Avant, expliquait M. Plenel dans une émission d’Arte, les citoyens devaient passer par nous pour exprimer leur opinion (… ). Ça, c’est fini ! Alors, c’est une mauvaise nouvelle pour les journalistes ? Ça les menace ? Je crois l’inverse. Je crois que c’est une très bonne nouvelle. Car ça nous remet à notre place. L’opinion, le jugement, le point de vue, n’est pas notre monopole. Ça appartient à tout le monde. En revanche, le travail sur l’information, l’enquête, le terrain, le reportage, c’est notre job, c’est notre métier. Eh bien ! Concentrons-nous là-dessus, et puis le reste est ouvert à la discussion. » (2)
 
En résumé, à la profession journalistique, « le fait  », et aux sites Internet « le commentaire  », et les vaches sont bien gardées ! Le problème est que ce partage n’est pas fondé car impossible. 1- D’abord, il faut le répéter puisque les médias sont sourds, on ne rapporte jamais « un fait  » mais seulement « une représentation d’un fait plus ou moins fidèle  », de même qu’on ne rapporte pas « le terrain  » sur lequel on se rend , mais seulement « une carte plus ou moins fidèle de ce terrain  ». 2- Ensuite, la décision de publier ou non cette représentation d’un fait plus ou moins fidèle l’oblitére d’un cachet faisant foi qui la désigne comme digne ou non d’être publiée, selon les intérêts de l’émetteur.
 
« Fait » et « commentaire » sont donc inextricablement emmêlés, en un dosage qui varie selon que la représentation est plus ou moins fidèle à la réalité. La différenciation opérée par les médias traditionnels entre eux et les sites Internet était donc erronée : les uns et les autres publient le même produit : une représentation d’un fait plus ou moins fidèle.
 
3- Aucune différence de nature entre journalisme et sites Internet
 
L’irruption de Wikileaks ruine en tout cas définitivement la prétention des médias traditionnels à s’attribuer la production de l’information. La publication de 250.000 documents diplomatiques les plonge dans l’embarras. Ils ne peuvent plus soutenir qu’ils sont les seuls à rapporter les fameux « faits bruts  ». Le journal El Pais en convient (1) Et la journaliste de L’Express de demander désespérée, « Wikileaks est-il crédible aux yeux de la presse dite classique ? » et de s’entendre répondre par Le Monde que « les documents sont authentiques. (…) C'est une plongée dans les coulisses de la diplomatie américaine, et donc de la diplomatie mondiale (...) Alors que les journalistes restent souvent derrière la porte, dans l'attente d'un communiqué officiel, ils sont cette fois au coeur des conversations diplomatiques et politiques  ».
 
On attendrait donc que la journaliste de l’Express se rende à ce que dicte la raison : il n’y a pas lieu d’établir une distinction de nature entre médias traditionnels et médias sur Internet. Les uns et les autres livrent de façon complémentaire des informations qui sont des « représentations plus ou moins fidèles de la réalité ». Nul d’entre eux n’a l’apanage de « la vérité ». Tous peuvent se tromper. La preuve ? Bernard Henry Lévy, journaliste du Point, vient une nouvelle fois de s’illustrer en faisant erreur sur un patronyme. On se souvient que dans un précédent livre qui attaquait le philosophe Emmnanuel Kant, il s’était référé doctement à un certain Jean-Baptiste Botul, auteur lui-même d’un ouvrage intitulé « La vie sexuelle d’Emmanuel Kant  ». Or, ce Botul était le produit imaginaire d’un canular de Frédéric Pagès, journaliste du Canard Enchaîné (4). C’est ainsi qu’on attrape le botulisme sans même se nourrir de conserves. Et BHL vient de récidiver dans sa chronique du Point, en confondant cette fois un ancien journaliste du Monde Diplomatique, Bernard Cassen, et Pierre Cassen, animateur du site Riposte Laïque, co-organisateur avec Bloc identitaire d’une conférence, « Les assises sur l’islamisation  », le 18 décembre 2010 (5).
 
Wikileaks, un journalisme de données ?
 
Or, la journaliste de l’Express entend tout de même opérer une distinction pour préserver sans doute la pureté de « la race » du journalisme qu’elle qualifie de « classique » : « Wikileaks relève du journalisme de données, appelé aussi "data journalisme", décrète-t-elle. Atout ? L'exhaustivité. » Patatras ! Cette nouvelle catégorie inutile entraîne aussitôt deux questions :
 
1- puisque Wikileaks est appelé « journalisme de données  », existerait-il donc un journalisme sans données ? L’absurdité coule de source.
 
2- Quant à « l’exhaustivité » de l’information qui serait la caractéristique de « ce nouveau journalisme », on reconnaît l’illusion que les médias entretiennent depuis longtemps comme si la transparence de la maison de verre était possible et que n’existait pas le principe fondamental de la relation d’information selon lequel nul être sain ne livre volontairement une information susceptible de lui nuire, et dont le secret et les leurres sont des corollaires.
 
À la lumière de ce principe, les questions les plus appropriées que posent Wikileaks sont plutôt les suivantes :
 
1- est-ce que ces documents diplomatiques américains sont une information extorquée, cette variété d’information obtenue à l’insu et/ou contre le gré du gouvernement des Etats-Unis ? Et dans ce cas, qui l'a extorquée et quels intérêts sa divulgation sert-elle ?
 
2- Ou est-ce que la révélation de ces documents relève du leurre de l’information donnée déguisée en information extorquée ? Et dans ce cas, on se retrouve confronté à la même interrogation : qui a monté ce leurre et au service de quels intérêts ? 
 
On reconnaît une mythologie à son immuabilité même quand les représentations de la réalité les plus fidèles la contredisent. Tour à tour, les sites d’information sur Internet ont été dénoncés par la profession journalistique pour s’en distinguer 1- comme un tout-à-l’égout de rumeurs, puis 2- comme un espace d’émission de libres opinions plus ou moins éloignées de la réalité, et enfin, en contradiction avec les deux précédentes représentations, 3- comme « un journalisme de données ». Cette multiplication de catégories sans nécessité qui viole le principe d’Occam, brouille l’écoute, dirait « l’Album de la Comtesse » du Canard Enchaîné  : elle révèle la désorientation d’une profession qui plutôt que de rechercher la représentation de la réalité la plus fidèle, se réfugie dans les songes de sa mythologie et s’enfonce un peu plus dans le discrédit. Paul Villach 
 
(1) Agathe Heintz, « Wikileaks fait-il du journalisme ?  », L’Express.fr, 30.11.2010.
(2) Paul Villach, « Leur discrédit ? Des médias traditionnels n’en comprennent toujours les raisons ! », AgoraVox, 19 janvier 2010.
(3) Paul Villach, « La tragique leçon de journalisme de Géraldine Mulhman sur France Culture  », AgoraVox, 12 octobre 2007.
(3) Paul Villach,
- « « Huit journalistes en colère » sur Arte : contre eux-mêmes ? Ils ont raison. », AgoraVox, 15 février 2010. Extraits de l’émission diffusée sur Arte, mardi 9 février 2010, « 8 journalistes en colère », de Denis Jeambar, F. Bordes et S. Kraland
- « « Médiapart » d’É. Plenel, un nouveau média ou un média de plus ? » AgoraVox, 7 décembre 2007.
(4) Nouvel Obs.com, « Bernard-Henri Lévy, auteur… d’une nouvelle boulette  », 25.12.2010
(5) Marianne 2, « Grosse bourde de BHL, réponse salée en exclusivité de Cassen  », 24 décembre 2010.
par Paul Villach mercredi 29 décembre 2010 - 8 réactions
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