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Sur la lancée de sa vision personnelle de l’Histoire ("bilan positif" de la colonisation, refus de la repentance, "laïcité positive"), le chef de l’Etat a pris la décision d’imposer le devoir de mémoire pour la Shoah en classe de CM2. Il a ainsi attribué une sorte de label de la repentance positive à la communauté juive de France.
Cette décision n’est pas celle d’un président de la République. Elle n’a pas été conçue à l’Elysée, mais lors d’une réunion avec le Crif. C’est un parti pris ostensiblement communautaire. L’autre élément qui montre que ce n’est pas une décision de président, c’est qu’elle n’a pas été concertée. Son caractère improvisé et unilatéral a surpris et choqué Simone Veil qui assistait à cette rencontre et dont les compétences n’ont pas été sollicitées, pas plus que celles d’autres personnalités éclairées. L’annonce dans de telles conditions de cette mesure n’est pas de nature à apaiser les tensions entre communautés.
La tendance de Sarkozy à délivrer des labels de vertu ou de moralité aux uns et à la dénier aux autres se confirme donc. Il y a d’un côté la France qui se lève tôt et qui réussit et de l’autre les fainéants et les perdants. Il y a les tenants d’une conscience supérieure parce que nourrie de religion et il y a de l’autre les laïcs. Il y a aussi désormais cette opposition entre le devoir de mémoire respectable et le déni des crimes de la France qui dérangent...
Qu’est-ce que la repentance positive pour Sarkozy ? Trois indications ressortent de l’analyse des discours.
C’est d’abord une repentance qui ne fait pas honte à la France. "Vous en avez assez de la repentance. Vous en avez assez que l’on cherche à vous imposer d’avoir honte de la France, de son histoire, de ses valeurs" (discours de M. Sarkozy, le 28 mars 2007). La Shoah ne doit pas être un sujet de honte pour notre pays puisque "la France n’a pas à rougir de son histoire. Elle n’a pas commis de génocide. Elle n’a pas inventé la solution finale". Il n’y a aucun responsabilité collective, seulement des responsabilités d’individus. Comme si les choses étaient aussi simples... La repentance positive pourrait ainsi s’appliquer à la Shoah, mais pas aux crimes de la France coloniale.
L’autre condition d’une repentance positive, c’est la minimisation des crimes et la mise en valeur des bienfaits (déclarés unilatéralement par l’ancienne puissance coloniale). Pour ces crimes (esclavage (1), massacres, tortures...), il n’est pas possible de s’en sortir par l’argument de l’absence de faute collective. Aussi Sarkozy s’emploie-t-il à appliquer le déni ou l’oubli à cette forme de souvenir décidément trop négative. Sarkozy assista le 10 mai, mais aux côtés de Jacques Chirac, à la cérémonie de commémoration de l’abolition de l’esclavage et de la traite négrière, comme pour ne pas porter seul ce fardeau et l’associer au septennat de son prédécesseur. Sarkozy s’efforça surtout de positiver le colonialisme en défendant l’article 4 de la loi du 23 février 2005 affirmant que "les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer". Il s’opposa à l’abrogation de cet article, demandée par les députés socialistes et assura de son soutien les députés UMP dont il était le patron. Une fois l’article abrogé, il conserva un discours fondé sur ce rôle positif de la colonisation : "Je revendique le droit de dire qu’il n’y a pas eu beaucoup de puissances coloniales dans le monde qui aient tant œuvré pour la civilisation et le développement et si peu pour l’exploitation" (discours de Villebon-sur-Yvette 20 mars 2007).
Le troisième facteur de la repentance positive, selon Sarkozy, est la mise en jeu d’une émotion non destructrice. Mais trop jouer sur le registre émotionnel chez des enfants de 12 ans n’est pas sans risques de conséquences. Comme l’a fait remarquer François Bayrou, "Après la lettre de Guy Mocquet,
c’est un autre mélange des genres, entre émotion et Histoire, qui pose de lourdes questions et qui
doit faire naître débat sur la manière dont l’Ecole risque d’être utilisée, même pour des fins
louables". (...) "Il est juste que les enfants en soient informés et éduqués, mais
sans doute éminemment plus discutable qu’ils soient émotionnellement plongés dans ces drames".
Pour promouvoir, à travers l’éducation, le devoir de mémoire des tragédies passées, il importe de réexaminer la conception de la "repentance" positive telle que Nicolas Sarkozy la conçoit. En appliquant une méthode plus raisonnée et moins émotionnelle, en n’établissant pas de hiérarchie personnelle ou communautaire entre les devoirs de mémoire, en n’omettant pas délibérément certaines tragédies et, enfin, en veillant à préserver la paix civile entre les communautés, les générations et les individus sur ces questions à forte teneur polémique.
(1 ) Sur l’esclavage et le devoir de mémoire, voir mon article "L’esclavage, un sujet Glissant".

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