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Le meurtre d’Emmanuel Kant par J.P. Morgan

Parce que la crise financière n'est pas qu'une affaire d'experts comptables. Parce que les réponses que l'on peut lui apporter ne sont pas que des ajustements structurels et autres nouvelles régulations aux mains de nos politiques. Parce qu'il ne s'agit pas seulement d'un problème économique. Mais cela concerne aussi, et surtout, une vision du monde qu'un peuple se donne. C'est aussi une crise de sens. Il faut alors tenter une petite analyse métaphysique de cette crise. Ce que l'on pourrait appeler une métapolitique ou une métaéconomie.

Alors que, dans notre monde en crise, l'horizon ne cesse de s'assombrir, que la nuit s'approche à grands pas, on aurait bien besoin d'éclaircir un peu tout ça ! De lui perfuser une bonne dose de photons, à notre monde, pour réentendre un jour, le coq chanter.
 
Peut-être que les Lumières – pas les frères ! les philosophes avec leur siècle – pourraient éclairer notre lanterne ?
 
LE CHAMPS DE LA RAISON
 
1788, Emmanuel Kant publie la Critique de la raison pure, maître ouvrage de la philosophie s'il en est, une œuvre fondamentale de notre modernité. Il y réactualise la métaphysique pour qu'elle s'accorde avec son temps. Un temps qui a été le témoin du triomphe des sciences expérimentales et de la faillite de la métaphysique héritée du Moyen-Age.
 
Il accomplit la révolution copernicienne de la philosophie, rompant ainsi avec la scolastique et le dogmatisme métaphysique qui mêlaient abusivement le logos grec avec la foi chrétienne. Un alliage qui égara maintes fois les philosophes les plus avertis qui furent amenés, de spéculation en spéculation, à raisonner sur des objets, des concepts ou des idées qui ne sont pas du ressort du savoir, de l'entendement et de la science.
 
Kant s'évertua alors à limiter les extravagantes prétentions de la Raison, afin qu'elle ne se perde plus dans les vastes territoires où elle tâtonne, aveuglément, en simple étrangère. Le philosophe allemand souhaite enclore le champs de la connaissance possible. C'est là un des projets qu'il se propose d'accomplir dans la Critique de la raison pure.
 
Pour ce faire, il distingue, tout d'abord, les jugements analytiques a priori des jugements synthétiques a posteriori et avance l'existence de jugements synthétiques a priori. Puis, il expose l'esthétique transcendantale pour permettre la déduction transcendantale des concepts purs de l'entendement pour finir par l'analytique des principes.
 
Bref ! un bon gros jargonnage de philosophe. On se demande d'ailleurs comment, quelqu'un qui pond quelque chose d'aussi obscur, peut-il se réclamer de la philosophie des lumières ? Et puis vous ne manquerez pas de m'interpeller : « Mais il se fout de nous l'enflure ! Quel rapport avec notre crise ? Bon Dieu ! »
Patience... on y vient.
 
L'ARGUMENT ONTOLOGIQUE
 
Parce que dans cette mer brumeuse et pleine de ténèbres on peut y trouver un îlot de clarté. Kant veut mettre à l'épreuve ses découvertes, en tentant de réfuter la dérive la plus emblématique de la métaphysique spéculative. Cette dérive, c'est la preuve de l'existence de Dieu. En effet, avant Kant, d'Anselme de Canterbury à Descartes, plusieurs philosophes se sont risqués à essayer d'apporter la preuve de l'existence de Dieu, une preuve par simple concept. Selon eux, on pourrait déduire du concept de Dieu la preuve de son existence. C'est ce qu'on appelle l'argument ontologique.
 
La réfutation de cet argument consiste à démontrer que l'existence n'est pas une propriété qui appartient au concept de la chose. Si on a le concept de triangle, par exemple, on peut en déduire, par pure pensée, qu'il a trois côtés et que la somme de ses angles est égale à deux angles droits. On le peut, parce que le concept de triangle lui-même renferme ces propriétés, on ne fait là que développer la définition du triangle en exposant les qualités qui lui appartiennent. Or, l'existence ne se déduit pas analytiquement. Je peux très bien, par la pensée, imaginer quelque chimère, je peux aussi lui attribuer la propriété d'exister. Mais elle n'existera que si quelque chose, dans le réel, lui correspond effectivement. Ainsi, l'existence ne se démontre pas par concept, elle se rencontre dans le monde réel, par une intuition sensible.
 
L'existence doit faire l'épreuve de l'expérience. Kant ne démontre pas ici l'inexistence de Dieu, il ne fait qu'exclure cette question du domaine de la Raison, du savoir philosophique et scientifique. Dieu appartient à la foi, pas à la science. La connaissance rationnelle ne doit donc pas outrepasser les limites de l'expérience et des phénomènes.
 
DES THALERS AU DOLLAR

Pour appuyer son propos abstrait, Kant convoque un exemple trivial qui est susceptible de parler à tout le monde : l'argent.
 
« Cent thalers réel [un thaler est une pièce de monnaie en argent] ne contiennent rien de plus que cent thalers possibles. Car, comme les thalers possibles expriment le concept et les thalers réels, l'objet et sa position en lui-même, au cas où celui-ci contiendrait plus que celui-là, mon concept n'exprimerait pas l'objet tout entier et, par conséquent, il n'en serait pas, non plus, le concept adéquat. Mais je suis plus riche avec cent thalers réels qu'avec leur simple concept (c'est-à-dire qu'avec leur possibilité). »
 
La démonstration est sans appelle. Du plus pauvre des mendiants qui tend la main dans les couloirs du métro au riche financier de Wall Street, tous deux ont, dans leur caboche, le même concept d'un million de dollars. Mais l'un les a également dans ses poches, où ça sonne et trébuche, tandis que l'autre ne les a que dans le silence de son esprit où ils ne risquent pas d'en sortir. Cela semble, après tout, ne relever que du simple bon sens. « Le réel, c'est quand on se cogne » disait Lacan, qui résume parfaitement la conclusion kantienne :
 
« Nul homme ne saurait, par de simples idées, devenir plus riche de connaissances, pas plus qu'un marchand ne le deviendrait en argent, si, pour augmenter sa fortune, il ajoutait quelques zéros à l'état de sa caisse. »
 
FAUTE GRAVE !
 
A travers cette conclusion c'est tout son raisonnement qui s'effondre. A force d'insister, de persévérer dans l'utilisation du bon sens, notre cher Emmanuel se fourvoie totalement. De nos jours, le bon sens a disparu, il a déserté de la plupart des domaines, et en économie, ça fait déjà bien longtemps qu'on ne l'a plus revu. Son argument pouvait bien être convaincant en 1788, lorsque les pièces en argent et en or constituaient la plus grande partie de la masse monétaire.
 
Mais depuis 1788 il s'en est passé des choses. La comptabilité créative, les CFD, CDS, CDO, SST, HFTP ça ne lui dirait rien à Kant. Pas plus que les hedge funds, la création monétaire par le crédit, les réserves fractionnaires, les effets de levier, crédits dérivés, futures, quantitative easing, OTC.
 
Avec ses thalers en argent, Manu n'est définitivement plus à la page. Ce n'est plus comme ça que ça marche avec les euros et les dollars d'aujourd'hui. Contre-révolution ! Contre-lumières ! Tout Kant est à revoir ! Critique de la raison pure, pratique, faculté de juger et tout le tralala ! Certes, le quidam on le laisse marotter dans le bon sens, mais en haut ? Chez Goldman Sachs, J.P. Morgan ! le bon sens est un archaïsme  ! On l'a dépassé ! Il entravait le Progrès ce salaud ! Or, comme chacun sait, on ne l'arrête pas.
 
Chez eux on s'enrichit en rajoutant des zéros à des lignes de comptes. Il n'y a pas de différence entre le simple concept de 100 dollars, et 100 dollars réel. On y fabrique de l'or par l'émission de papier. Plus fort que les rêves les plus fous des alchimistes ! C'est l'enrichissement pure par concept.
 
SE COGNER AU REEL !
 
Une révolution symbolisée par la création, à partir de 1994, des CDS (Crédit Défault Swap) à la banque J.P. Morgan & Co. Les CDS font partie des produits dérivés financiers qui ont permis aux banques d'investissement de disposer d'un gigantesque effet de levier dans leurs activités spéculatives, de s'affranchir de toutes règles prudentielles en développant une industrie financière hors-bilan. C'est en se généralisant à l'ensemble des marchés financiers que cet instrument a été, en partie, à l'origine de la crise financière qui s'est déclenchée en 2007, et notamment de son caractère systémique. Ce qui a grandement participé (et participera encore, qu'on ne se leurre pas) à socialiser les pertes, tout en privatisant les gains.
 
La banque J.P. Morgan est aujourd'hui à la tête du marché des produits dérivés, un marché largement concentré dans quelques mains, où la majorité des échanges sont réalisés entre cinq grandes banques. A ce titre, elle illustre parfaitement la création privée de richesse par simple concept, cette réfutation de l'épistémologie kantienne constitue une véritable contre-révolution. Elle est le chef de file du retour de la métaphysique spéculative, de la raison pure isolée de toute expérience, qui ne s’appuie plus sur le Réel mais rentre dans sa bulle spéculative. Or, dans une bulle on ne se cogne pas, on monte. Après l'éclatement, le retour du Réel risque de prendre la forme d'une chute libre. A l’atterrissage, on risque de se cogner sévèrement au Réel, contre le mur, au bout de la rue.
 
TRACTATUS WALL-STREETICUS
 
Mais alors qu'en est-il de la métaphysique de Wall Street  ? Ne s'agit-il que d'un retour de la métaphysique spéculative sous une forme financière ? Au premier abord ça l'est, comme en témoigne l'exemple pris par Kant. La métaphysique spéculative consiste à créer de la richesse en ajoutant des zéros à l'état de sa caisse. C'est exactement ce qu'il se passe quand la plus grande partie de la masse monétaire est constituée de monnaie scripturale, et quand le crédit, non comme prêt, mais comme création monétaire s'est généralisé et s'est complexifié grâce à une ribambelle d'instruments financiers. Dans un tel système, on créer de l'argent abstrait en anticipant sur la création réelle de richesses futures. Donc, on spécule. Car, l'important n'est pas que cette spéculation existe – on me dira que d'une certaine manière elle existe sous d'autres formes depuis bien longtemps – mais ce qui importe c'est le fait qu'elle soit devenue générale, globale et totale. Qu'elle est au cœur de l'économie mondiale. Qu'elle en est le principe.
 
Mais si on y regarde de plus près, il n'est pas question d'un retour en arrière mais plutôt d'une fuite en avant. Bien que Kant, prétend limiter les prétentions de la Raison, en fait, par sa refondation il en décuple la puissance parce qu'il la rend fonctionnelle. C'est la réalisation principale de la transformation produite par l'apparition de la science expérimentale. On revoit ses ambitions à la baisse (sa capacité explicative, la recherche des causes, les questions sur la nature des choses), pour étendre son pouvoir. Cette révolution copernicienne est donc surtout un succès sur la voie tracée par la volonté de puissance de la Raison. Elle se fixe des limites pour s'en affranchir d'autres. C'est sa victoire contre le dogmatisme religieux – que l'on a appelé « obscurantisme » – et qui n'était qu'une illustration imparfaite de l'exigence spirituelle imposée à la science, son orientation vers la sagesse, une philosophie tournée vers la vie humaine et non pas une simple raison instrumentale, qui va devenir la machine infernale permettant à l'homme de « se rendre maître et possesseur de la nature ».
 
Kant a donc fixé l'essieu philosophique de la grande roue du Progrès comme accomplissement de la volonté de puissance de la Raison. De ce point de vue, la révolution de J.P. Morgan s'inscrit dans sa droite ligne, ou plutôt dans la rotation de cette roue. Il abolit ce qu'a établi Kant pour radicaliser sa position, pour la continuer, la sublimer.
 
Ce ne serait donc pas à un retour de l’obscurantisme que nous assistons, mais plutôt aux prémisses d'un nouveau siècle des Lumières. Maintenant que nous avons accompli le projet de se rendre maître et possesseur de la nature (y compris de la nature humaine, sociale, politique) par la science et la technique, maintenant que toute la matière a été si bien rationalisée que nos gains de productivité ne sont plus que marginaux, il faut, envers et contre tout, que nous continuions à faire tourner, comme un hamster, la roue du Progrès et de la Croissance.
 
Pour ce faire, il faut que la Raison ne reste plus vagabonder ici-bas, sur terre. Elle doit s'élever, se libérer du Réel qui est devenu le dernier obstacle sur la route de son accomplissement total. Il n'est plus qu'une bride qui l'entrave. Elle doit décoller de sa surface où elle risquerait de s'enraciner. Le Concept doit mater le Sensible. L'Abstrait exterminera le Concret. Le Concept ne doit plus avoir cette mauvaise fréquentation qu'est l'expérience, qui le force à garder les pieds sur terre en obéissant aux lois de l'espace et du temps. La métaphysique de J.P. Morgan c'est le Réel transformé en raison pure, sans ses formes a priori. Le Concept créer l'Existence, il fait le Réel. Et comment pourrait-il en être autrement quand, de plus en plus, le seul Réel auquel on se cogne ne sont que des images impalpables flottant derrière des écrans toujours plus nombreux. L'objectif, la fin de la dialectique de l'histoire ça sera le Réel devenu Concept purement abstrait, désincarné, simple puissance. L'Idée hégélienne se retourne dans sa tombe. Et ça fait un sacré boucan, l'Idée qui se retourne.
 
Voilà comment Emmanuel Kant fut assassiné par J.P. Morgan. Son corps fut retrouvé au 270 Park Avenue à New-York. Il avait perdu la tête. Le sang se déversait sur le trottoir. Bientôt, il forma une flaque qui s'en allait ruisseler dans le caniveau. De là, il irrigua toutes les rues de cette ville tentaculaire, pour la recouvrir d'un fin filet rouge sombre, presque bordeaux, comme le jus de raisin pur d'une vendange prometteuse. Un jus de raisin de la colère...
 
JEAN.DEGUIGNE
par JEAN.DEGUIGNE (son site) vendredi 28 octobre 2011 - 5 réactions
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