M. Villach
Mais l’Église n’a joué aucun rôle dans la lamentable affaire du Chevalier de La Barre qui est purement une affaire judiciaire : une monstrueuse erreur, comme l’Affaire d’Outreau, mais avec une forte implication politique, comme l’affaire Dreyfus.
 l’origine de cette affaire, il y a des rivalités et des règlements de comptes entre des clans politiques locaux : les 5 jeunes gens condamnés avaient entre 15 et 17 ans, et appartenaient tous à de très grandes familles de notables : l’un était fils de l’ancien maire d’Abbeville, les autres étaient parents de très hauts magistrats ou de ministres.
Le chevalier de La Barre, qui était devenu orphelin et qui avait à peine 17 ans, avait été recueilli à Abbeville par sa tante qui avait obtenu, l’année précédente, d’être nommée abbesse de la plus riche abbaye de la ville, à la place des familles notables locales, grâce à des appuis parisiens (son beau-frère Lefevre d’Ormesson était l’avocat général, ministre et président du Parlement de Paris). Hocquart, qui a monté le dossier d’accusation, était lié à ces familles. Après, tout s’est emballé, et la justice sourde et aveugle a suivi son cours.
C’est donc une histoire entièrement fabriquée par une clique pour discréditer ses adversaires, dans des histoires de rivalités politiciennes. Il n’ avait d’ailleurs pas de base légale pour condamner à mort l’auteur d’un sacrilège aussi mince : la peine maximale prévue par les ordonnances, était pour la première fois était l’amende honorable. Il n’y avait pas non plus de précédent d’une condamnation à mort pour blasphème ou sacrilège.
Cependant, le Dictionnaire philosophique de Voltaire et un roman pornographique ont été opportunément trouvés dans les affaires du Chevalier de la Barre ; Pour appuyer la véracité de cette découverte qui intervient après plusieurs mois d’enquête et de mise en acusation, on mentionne à l’appuis le nom du libraire local qui en assurait la diffusion à Abbeville, mais sans qu’il soit le moins du monde inquiété. Or, le François Lefebvre de La Barre, qui a passé son enfance dans le château familial à Brie-Comte-Robert, n’était pas allé au collège avant d’arriver à Abbeville pour y faire son apprentissage du métier des armes et il savait assez mal lire.
Pendant toute la durée de l’instruction, la ville était inondée de factums et de libelles imprimés, qui se distribuaient jusqu’à Paris. Les deux principaux défenseurs étaient l’avocat Linguet qui était l’équivalent actuel de Maître Collard, et Voltaire (dont le frère était un des jansénistes les plus fanatiques, ami de Lepaige et du Diacre Pâris).
En appel au Parlement, cette affaire est arrivé en pleine crise politique, au milieu de la révolte des parlements, de la crise janséniste et de l’interdiction des Jésuites. Les 2 partis politiques en guerre ont chacun pris fait et cause pour et contre.
Pendent que tous ces messieurs se jetaient des petites phrases à la tête, un orphelin de 17 ans, neveu de Lefevre d’Ormesson, était torturé avant d’avoir la langue coupée, d’être décapité, puis d’avoir ses restes brûlés, parce qu’on avait trouvé quatre petites entailles dans la jambe d’un grand crucifix érigé sur un pont, et que des témoins disaient qu’ils l’avaient vu ne pas se découvrir au passage d’une procession. Or, le puissant Lefevre d’Ormesson était justement un adversaire du parti de Voltaire et du philosophisme.
On ne trouve, dans les siècles antérieurs, aucun précédent d’une telle condamnation. C’est d’ailleurs par erreur que Elisabeth Claverie dit que la peine capitale est prévue dans ce cas par l’ordonnance criminelle, puisque celle-ci elle ne traite que de la procédure, et que d’ailleurs le sacrilège et le blasphème ne sont pas des cas royaux.
Si effectivement le chef d’accusation était le blasphème et l’impiété (sic), en prétendant défendre l’Église outragée, il apparaît de la procédure qu’aucun ecclésiastique ne s’était plainte de rien. Cette histoire de traces de dégradation sur une statue de crucifix est un simple prétexte monté en épingle ... pour en découdre, comme ceux qui prennent une posture vertueuse pour défendre Fabius contre l’agression antisémite de Georges Frèche, alors que l’intéressé n’avait rien demandé ni remarqué.
Pour en revenir au propos général, il n’y a ni inquisition, ni police religieuse, ni aucun ecclésiastique impliquée dans cette histoire qui relève du fanatisme politique.
Le Clergé était en France, sous l’Ancien Régime, le nom du service public qui était officiellement chargé d’assurer l’assistance publique, l’éducation nationale et la culture. C’est lui qui avait créé et qui faisait fonctionner les hôpitaux, les hospices, les orphelinats, les asiles et les petites maisons pour les fous, les aides ménagères, l’assistance des filles mères, l’aide aux prostituées, le rachat des captifs chez les barbaresques, les hôpitaux généraux pour les mendiants et les handicapés, les écoles de médecine, de sage-femmes, les collèges de l’université, les écoles de villages, les bibliothèques, les libraires, les messageries,... et beaucoup d’autres missions. C’était d’ailleurs lui qui avait inventé toutes ces institutions.
Le clergé n’avait ni police, ni juridictions répressives.
Pour résumer, la répression sanglante des délits d’opinion par l’Église catholique et sa police est un mythe anti-clérical, comme le droit de cuissage est un mythe anti-nobiliaire. Pour ce qui est de l’histoire de l’Espagne et de ses institutions, je suppose que c’est la même chose.
L’aspect factuel de la procédure se trouve bien décrit dans la première partie de l’article "L’affaire du Chevalier de la Barre : naissance d’une forme politique" d’Elisabeth Claverie (qui est femme de Luc Boltansk).
Désolé d’avoir été si long.