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Le monde selon Ferry

Le 29 janvier dernier, le Premier ministre, François Fillon, chargeait les membres du Conseil d’Analyse de la Société (CAS) d’évaluer sur le « moyen terme » les conséquences des bouleversements « politiques, économiques, culturels, philosophiques » récents afin de préparer « la France de demain ». Placé auprès du Premier ministre, le Conseil d’Analyse de la Société (CAS) a pour mission « d’éclairer les choix politiques du Gouvernement par l’analyse et la confrontation des points de vue, lorsque les décisions à prendre présentent des enjeux liés à des faits de société ». Actuellement présidé par le philosophe Luc Ferry, le CAS est composé de 32 personnalités « de tous horizons ».  

Face à l’importance et à la complexité de la mission confiée au CAS et à son président, il est légitime d’interroger la pensée de Luc Ferry ainsi que sa lecture de la société.

Mise en ligne sur le site principal du GNIS[1] (Groupement National Interprofessionnel des Semences et plants) mais aussi sur son site « semencemag.fr » destiné spécifiquement aux enseignants en sciences de la vie, une conférence donnée en avril 2008 lors du colloque « semence et société pour une agriculture durable » laisse entrevoir la pensée du philosophe. Le président du CAS y aborde une multitude de sujets, avec un sens de la caricature qui laisse perplexe : Luc Ferry, c’est un peu l’anti Edgar Morin, l’anti pensée complexe.

L’idée selon laquelle il existerait une crise des vocations scientifiques chez les jeunes constitue le sujet de fond de la conférence. Or, si une baisse des inscriptions dans les filières scientifiques à l’université est avérée depuis le milieu des années 90, on observe la même tendance dans les filières lettres, sciences humaines et droit. La baisse des inscriptions en sciences est simplement proportionnellement plus forte. Par ailleurs, des travaux en sociologie tendent à montrer que cette situation n’est en rien liée à une désaffection des jeunes pour les science[2].  Mais Luc Ferry ne s’embarrasse pas avec ce genre de nuances et entend donc apporter des explications au phénomène. 

Premièrement, la « prolifération des peurs ». Nous vivrions, depuis « une quarantaine d’années tout au plus » dans « une société de la peur  » où chaque citoyen, à chaque instant, serait paralysé par ce sentiment irrationnel. Nous aurions peur « du sexe, de l’alcool, du tabac, de la vitesse, de la côte de bœuf, du poulet, des délocalisations, de la Turquie, de la globalisation, de l’effet de serre, du réchauffement climatique, des OGM, des nanotechnologies, des micro-ondes… et de mille choses encore ». La faute en incomberait aux mouvements écologistes (inspirés par la pensée d’Hans Jonas) qui à la science-progrès auraient substitué dans l’opinion la science-risque. Cette idée se serait ensuite concrétisée dans le principe de précaution, entrave au progrès scientifique, qui n’a donc « rien à faire dans la constitution française ».

La seconde explication à la crise des vocations scientifiques résiderait dans le fait que, comparées aux sciences humaines, les sciences « dures » demanderaient bien plus de travail à qui veut s’y consacrer. Or, Luc Ferry affirme que les élèves ne veulent plus travailler : la faute à Mai 68 qui a remplacé au sein du système éducatif le principe de « la méritocratie » par le culte de « l’épanouissement personnel ». Le programme « la main à la pâte » serait en quelque sorte la quintessence de cette dérive : fondé par Georges Charpak (Physicien, prix Nobel de physique 1992), Pierre Léna (astrophysicien) et Yves Quéré (physicien) dans le but de rénover l’enseignement des sciences à l’école primaire, ce programme entend pourtant précisément favoriser un enseignement fondé sur la démarche d’investigation scientifique. Et Luc Ferry de renchérir : « dans toutes les autres matières, [autres que scientifiques], vous pouvez vous en tirer sans bosser » et de se  présenter comme la preuve vivante de cette affirmation…

Le philosophe propose donc un plan afin de revaloriser les sciences. Parmi les mesures citées, comme la mise en place d’une chaîne de télévision scientifique, on trouve une idée plus originale : la création d’un « appareil à dissiper les rumeurs », afin essentiellement de contrer les écologistes (encore eux…) qui auraient quasiment pris le pouvoir de façon anti-démocratique via le Grenelle de l’environnement, qualifié d’instrument « communicationnel et médiatique », ne disposant « d’aucun statut républicain », « ayant repeint en vert des choses qui auraient mérité de garder leur couleur originelle  », se substituant aux gens véritablement compétents en la matière, c’est-à-dire « les élus, les industriels et les agriculteurs », et véhiculant des « balivernes », telles que l’érosion de la biodiversité. Ceci  permet au passage à l’auteur de ces propos de nier l’apport de l’écologie scientifique à la prise de conscience des problèmes environnementaux. Comme Luc Ferry, lui, a tout compris à l’écologie, il nous explique ensuite qu’il fallait dans les programmes scolaires remplacer la question de la biodiversité par celle de « la diversité des formes de vie »… en oubliant qu’il s’agit exactement de la même chose.


Quel intérêt un philosophe trouve-t-il à opposer de façon stérile sciences dures et sciences humaines, à  dénigrer ainsi la philosophie, à rejeter le principe de précaution et à nier le statut scientifique de l’écologie pour la réduire à une simple idéologie (position pour le moins curieuse de la part de quelqu’un qui veut réhabiliter les sciences) ?

Sans doute s’agit-il de refuser au citoyen la légitimité de questionner un progrès technologique qui, depuis l’entrée dans l’ère nucléaire et l’accident de Tchernobyl, l’avènement des biotechnologies, l’épuisement des ressources planétaires, etc. a montré ses capacités à modifier de façon irréversible ses conditions de vie.

Après le Grenelle de l’environnement qui a réuni pour la première fois industriels, syndicats, agriculteurs, associations et scientifiques, le président du CAS se positionne résolument à contre-courant d’une réappropriation citoyenne et démocratique de la science dont les exemples ne manquent pas : création de la fondation « Sciences Citoyennes », des comités de recherche indépendants tels que le CRIIGEN ou la CRIIRAD ; mise en place des observatoires citoyens de biodiversité, véritables programmes de science participative associant chercheurs et grand public (tels que l’ « Observatoire des Papillons de Jardins » piloté par le Museum National d’Histoire Naturelle et l’association Noé Conservation)… 

Oui, il faut développer la culture scientifique, mais celle-ci  ne doit pas servir des combats d’arrière-garde (fustiger Mai 68) ou les intérêts des industries biotechnologiques. Car derrière le discours sur la « société de la peur » et la crise des vocations scientifiques se cache en réalité un plaidoyer pour les technosciences, au premier rang desquelles figurent les biotechnologies et les OGM agricoles en particulier. La tenue de ces propos lors d’un colloque organisé par le GNIS ne doit en effet rien au hasard quand on connaît les positions pro-OGM agricoles de cet organisme. On voit alors vers quelle société le président du CAS nous entraîne : celle d’une technoscience toute puissante, régissant la vie de chaque citoyen en les privant de tout droit de regard. Or, les citoyens ne sont pas les imbéciles que veut bien nous dépeindre Luc Ferry dans son discours (« comment voulez-vous que le citoyen moyen y comprenne quelque chose »), mais des individus responsables, soucieux de leur avenir sur cette planète et résolus à prendre pleinement part au débat.



[2] B. Convert, Y a-t-il une crise des vocations scientifiques ?, in Pour la science, pp. 16-19, mars 2007.

 



par Jérôme Ozouf lundi 20 juillet 2009 - 4 réactions
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