Que le lecteur m’accorde son indulgence et garde de côté la tentation de m’accuser d’emblée du péché d’anti-américanisme. Cependant, puisque la thématique sécuritaire sous toutes ses formes est un serpent de mer du débat politique depuis 2002 et qu’elle représente une tendance lourde du travail législatif depuis lors (lois Perben I et II, projet de loi de Rachida Dati), il convient de dresser un parallèle entre la logique qu’implique une sévérité accrue de la justice et les conséquences déjà anciennes de la politique dite Law and Order aux Etats-Unis.
L’expression Law and order
désigne une option politique qui met l’accent sur la sévérité de la justice,
notamment en terme de lourdeur des peines et d’activité policière. Les peines
visées sont essentiellement les crimes violents, les atteintes à la propriété
et les délits concernant les stupéfiants.
Le projet de loi présenté par
Rachida Dati dans Le Monde prévoit l’instauration de peines plancher pour les récidivistes y compris les
mineurs de plus de seize ans. Le principe constitutionnel d’individualité des
peines est conservé de justesse pour ne pas que le Conseil constitutionnel l’annule. Les juges peuvent en effet éviter les peines plancher ou rétablir
l’excuse de minorité, mais ils devront alors motiver leur décision. Des peines
plus lourdes, y compris pour les mineurs, et en particulier pour les violences
aux personnes et les vols avec violences correspondent parfaitement au schéma Law and order. Pour compléter le tout,
les conditions des poursuites en matière de stupéfiants et de terrorisme font
déjà l’objet d’un régime dérogatoire au droit commun.
Face à l’augmentation de la
violence aux personnes comment peut-on nier la nécessité d’une sévérité accrue de la justice ? Le
problème de cette solution trop simple est que l’ensemble du raisonnement
s’appuie sur l’idée que la sévérité des peines est dissuasive. Ainsi Rachida
Dati a déclaré : « C’est la fonction première de la loi pénale
d’être dissuasive. »
Or cette idée est fausse. Une étude de juin 2006 publiée par Amnesty International démontre que ce sont les pays
qui pratiquent la peine de mort qui ont le taux d’homicide le plus élevé. Ce ne
sont donc pas quelques mois ou quelques années d’emprisonnement qui
décourageront les criminels. Mais face au mythe du sentiment d’impunité
certaines idées sont tenaces !
Alors que ceux qui pointent du doigt
l’anti-américanisme primaire avancent souvent le chiffre enviable de 4,6 % de
chômeurs (chiffre officiel qui oublie 4 millions de non-inscrits), ils feraient
mieux de regarder d’autres chiffres avant de s’extasier. La véritable question
de notre propos est de savoir où mène cette politique du tout-répressif. Sur ce
point, la leçon américaine est édifiante. Selon l’ambassade française aux
Etats-Unis, plus de 2
millions de personnes y sont emprisonnées (2% de la population), ce qui
représente un quart de la population carcérale mondiale ! Si l’on ajoute ces 2 millions de prisonniers
aux 11 787 000 de chômeurs (demandeurs + non-inscrits) et qu’on le rapporte au nombre des actifs (156 214 000),
on fait passer le chômage de 7,5% à 8,9 %. 1,4 points de chômage dans les
prisons ! Voilà la mesure du goulag américain
(Voir Alternatives internationales,
janvier-février 2003).
Lorsqu’on connaît le profil des
délinquants concernés par les délits punis plus sévèrement, on ne peut
s’empêcher de penser qu’on se dirige vers une gestion carcérale de la misère.
L’étude menée par les sociologues Monique Dagnaud et Sébastian Roché
sur l’Isère montre que les délinquants mineurs cumulent tous les traits des
« damnés de la terre » : échec scolaire patent, immigration
récente, parents inactifs, familles déstructurées. On ne peut se barricader,
face à un tel constat, dans une naïve et coupable éthique de la responsabilité.
En guise d’épilogue, le chiffre de
la population carcérale française, 60 771 personnes incarcérés selon les
statistiques ministérielles,
montre qu’on en est loin encore, mais que cette différence avec la réalité
américaine représente une marge réelle de manœuvre. Certains diront que les
prisons sont pleines.
Mais la solution dans l’air du temps est de recourir à des prestataires
privées comme aux Etats-Unis. Fantasme de l’américanisation, rediront les
mêmes. Or l’Allemagne, qui n’est pas plus royaliste que le roi en la matière, a
ouvert sa première prison privée
(article en allemand)
confiée à la société [Serco->http://www.serco.co.uk/].
Certains ont plus intérêt à l’insécurité
que les délinquants pendant que d’autres jouent du menton pour donner
l’impression d’appliquer avec efficacité les solutions de bon sens.