L’extrême médiocrité de la politique française, depuis plus de cinq ans maintenant, a quelque chose de fascinant. Et c’est exactement l’effet qu’elle a produit sur la plupart des citoyens éclairés de ce pays : elle a exercé sur eux une fascination qui s’est développée aux dépens de tous les autres domaines de l’esprit. Jamais peut-être l’intérêt pour la chose publique n’a été si fort en France, monopolisant toutes les ondes, animant tous les débats. La politique a tout envahi, les opinions se sont radicalisées, l’engagement est devenu la norme. Le sentiment de sidération devant la profonde ineptie du spectacle étalé sur tous les écrans et, à mesure que les mois passent et que la situation se dégrade, le pressentiment de plus en plus accentué d’une issue sanglante, ont eu un effet hypnotique qui a accaparé toutes les ressources intellectuelles du pays.
Or ce phénomène d’identification toujours accrue entre le spectacle et le spectateur – qui se manifeste notamment à travers la croyance que le bonheur individuel est déterminé par le destin collectif, que le salut viendra de grands mouvements populaires de révolte – est précisément ce que la philosophie indienne définit comme la marque de l’erreur et la cause de la douleur : « L’identification entre celui qui voit et ce qui est vu est la cause de cette douleur que l’on peut éviter » (Yoga sutra, 2, 17), « la non-connaissance du réel est cause de cette confusion entre les deux » (Ibid., 2, 24).
La fascination envers le spectacle entraîne mécaniquement une forme d’aliénation du spectateur. Ce qui est frappant lorsque l’on considère l’époque actuelle et qu’on la compare aux décennies précédentes, c’est l’atrophie des personnalités et la recherche de grandes aventures collectives : extrême gauche, Front national, altermondialisme, écologie, Islam, etc. Mais si les chapelles modernes ne manquent pas, les personnalités marquantes, affirmées, elles, ont disparu. Plus de Bukowski, plus même de Sagan en littérature, plus de figures complexes et secrètes à la Mitterrand en politique, plus de caractères marqués et contrastés, qui tracent leur propre chemin, s’imposent leurs propres lois, comme on en voyait tant dans les années soixante-dix. Or ce sont les individus de cette trempe qui font évoluer les mentalités et qui changent réellement les choses. Comme disait André Gide, qui s’est détourné de tous les engagements auxquels on a voulu le réduire, et qui a fait de l’apologie de l’indépendance le thème principal de son œuvre : « Le monde sera sauvé par quelques-uns. »
Nous sentons bien, confusément, que le spectacle va devenir de plus en plus déplaisant, tout particulièrement en France, ce qui est d’une certaine manière mérité lorsque l’on considère la légèreté coupable dont ont fait preuve les électeurs français lors des deux dernières élections présidentielles. Nous sentons bien que de grands mouvements collectifs seront inévitables à plus ou moins brève échéance, compte tenu de ce que l’on inflige aux peuples, et particulièrement aux jeunes générations. Mais tant que le spectacle focalisera toute l’attention, aux dépens du lent et patient travail de construction de la personnalité que chacun doit effectuer sur soi-même, tant que le spectacle prendra le pas sur le spectateur, la folie et la médiocrité se repaîtront de l’attention qu’on voudra bien leur donner, et nous ne verrons pas le bout du tunnel. Car réagir au spectacle, même pour le combattre, c’est encore être soumis au spectacle, récupéré par lui ; or, ce qui détermine, en fin de compte, l’appréhension de la réalité, ce qui permet, éventuellement, de la transformer, ce n’est pas le spectacle, c’est le spectateur.

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