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Le suicide collectif de la secte du Temple du Peuple : une explication salutaire de Stanley Milgram

Par temps de laïcité harcelée, ARTE a eu la bonne idée, mardi 29 janvier 2008, de programmer un documentaire de Stanley Nelson, « Jonestown : the life and death of the People’s Temple », sur le suicide et le massacre de 914 fidèles de la secte Le Temple du Peuple, survenus, il y a trente ans, le 18 novembre 1978, à Jonestown, une colonie installée par son gourou Jim Jones en pleine jungle de la Guyana.

Que ce pasteur, fort avisé en affairisme humanitaire, ait pu exercer une telle emprise sur ses fidèles au point de les amener à se suicider collectivement en buvant du poison sur son ordre avant de se suicider lui-même ou d’être abattu, ne laisse pas d’intriguer. Comment est-ce possible ? On est tenté de se satisfaire de l’explication psychiatrique dont le danger est de faire de l’événement un cas pathologique qui n’intéresse nullement les personnes saines et équilibrées.

La lecture de Stanley Milgram

Dans la seconde édition française de son ouvrage Soumission à l’autorité (Ed. Calmann-Lévy, 1979), Stanley Milgram propose une explication non concurrente mais au moins complémentaire que lui inspirent les leçons tirées de ses expériences fameuses sur le consentement d’une majorité de sujets à se soumettre aveuglément aux ordres d’une autorité.

L’ampleur des massacres nazis l’avait amené à vérifier une intuition : la folie de quelques-uns ou leur perversité pouvaient-elles vraiment en rendre compte ? Menées entre 1960 et 1963 à l’université de Yale, ces expériences aident au contraire à comprendre la formidable emprise que l’autorité peut exercer sur ceux qui lui sont soumis et dont elle a besoin pour parvenir à ses fins. Un sujet, jouant le rôle d’un moniteur, est capable d’infliger des décharges électriques de 15 à 450 volts à un élève qui ne lui a rien fait, simplement sur l’ordre d’un expérimentateur malveillant et sous prétexte que l’élève a mal mémorisé les couples de mots qui lui sont enseignés.

Un trait de caractère est du même coup mis en lumière : un individu autoritarien est celui qui ne trouve son équilibre psychologique que dans une adhésion aveugle à l’autorité. Intéressé au premier chef comme Arménien, descendant de victimes d’un génocide, Henri Verneuil a souhaité populariser ces expériences : il a bâti autour de leur reconstitution partielle un scénario inspiré de l’assassinat du président Kennedy en 1963. Tel est le sujet de I comme Icare paru en 1979.

Les trois enseignements des expériences de Milgram

Des 18 variantes de son expérience, Milgram a tiré trois enseignements essentiels.

1- Le premier enseignement est la porportion de sujets soumis dans un groupe donné. Celle-ci diffère, sans doute, selon les 18 variantes de l’expérience destinées à étudier, sur le schéma élémentaire de base, l’influence de facteurs divers. Ainsi a-t-il examiné la proximité du sujet par rapport à sa victime qui accroît le taux de désobéissance, tout comme le soutien de deux camarades. L’illégitimité de l’autorité en la personne d’un allié de même statut que le sujet ne peut, au contraire, obtenir de lui qu’il fasse souffrir plus longtemps l’autorité légitime qui a pris la place de l’élève. Il en est de même encore de l’illégitimité de l’autorité découlant d’une salle ordinaire, non dédiée à la recherche scientifique, comme un laboratoire universitaire.

Il reste qu’a été établie une moyenne de 63 % de sujets soumis de préférence à l’autorité malveillante plutôt qu’aux exigences de leur conscience morale. Certains paraissent même n’éprouver aucune difficulté à infliger, sur ordre, jusqu’à trois fois 450 volts à une personne qui ne leur a rien fait !

Beaucoup, néanmoins, connaissent une tension dramatique, écartelés qu’ils sont entre les deux obligations incompatibles, celle de l’autorité et celle de leur conscience. Afin de diminuer cette tension, les uns plaident la cause de l’élève auprès de l’adjoint du professeur Milgram qui surveille le déroulement de l’expérience, pour lui éviter une décharge ou pour tout simplement arrêter l’expérience ; d’autres encore profitent de l’inattention de l’adjoint pour venir au secours de l’élève par des mimiques soufflant les réponses. Ils n’en continuent pas moins de se soumettre aveuglément à l’autorité malveillante.

2- Le deuxième enseignement éclaire le mécanisme qui fait la puissance de l’argument d’autorité, ou mieux du leurre d’appel autoritarien pour reprendre l’adjectif adopté par Milgram.
Trois phénomènes expliquent cette soumission aveugle.


1- L’un est un phénomène de syntonisation où le sujet, « sur la même longueur d’onde » que l’autorité, est en état de réceptivité maximale vis-à-vis d’elle. Cette syntonisation présente deux aspects. 1- Elle entraîne une acceptation aveugle de la situation définie par l’autorité, au prix d’une abdication par le sujet de son intelligence et de son idéologie personnelle. 2- Elle provoque ensuite une limitation étroite du champ de perception du sujet  : les cris de douleur de la victime restent cantonnés en lisière de perception, voire carrément oubliés.

2- Un deuxième phénomène est celui de l’intégration de l’individu autonome au sein du système hiérarchique que Milgram nomme « l’état agentique ». On en relève deux manifestations : 1- L’une est l’abandon du contrôle personnel par le sujet sur les actes prescrits par l’autorité : si l’éducation apprend à l’individu à maîtriser ses pulsions asociales, jamais ne lui est enseigné un contrôle personnel des actes imposés par l’autorité. 2- Il s’ensuit une réorientation du jugement moral du sujet  : il fait de l’autorité le seul juge du Bien et du Mal, et, par conséquent, de l’obéissance le critère du Bien et de la désobéissance, le critère du Mal.

3- Le troisième phénomène, conséquence des deux premiers, est l’abandon de toute responsabilité. Celui-ci découle de l’enchaînement de trois attitudes complémentaires : 1- L’une conduit le sujet à ne plus percevoir son acte comme émanant de lui-même. 2- L’autre l’amène, en effet, à l’imputer exclusivement à l’autorité qui le lui a prescrit. 3- Au rétrécissement du champ de perception correspond, enfin, le rétrécissement du champ de la responsabilité : a- l’individu se sent comptable (responsable) de l’exécution de l’ordre ; b- mais il ne se sent pas responsable du contenu de cet ordre ; c- les vertus célébrées deviennent « le sens du devoir », « la loyauté » et « la discipline ».

3- Le troisième enseignement explique la raison de cette soumission aveugle.
Elle est le résultat d’une prédominance de l’éducation à la soumission à l’autorité dans l’apprentissage même de la morale du groupe. Les diverses règles que, pour sa survie, le groupe juge nécessaire d’inculquer à ses membres, font sans doute l’objet d’un apprentissage conditionné, selon la méthode alternant récompense et punition. Mais, au-delà du contenu de ces règles, pour l’adoption par l’individu de chacune d’elles, c’est encore la soumission aveugle à l’autorité qui est, simultanément à chaque fois, exigée de lui.

Les expériences complémentaires de Nijole Kudirka

Quel rapport, objectera-t-on, avec des individus, comme les membres de la secte de Jim Jones, qui nuisent sur ordre non pas à autrui mais à eux-mêmes au point de boire un poison ? Milgram cite à ce sujet les expériences que sa collègue Nijole Kudirka a menées après lui, à l’université de Yale, sur le modèle des siennes. Elles étudient la même soumission à l’autorité avec pour différence majeure la nuisance à soi-même et non plus à autrui.

Les sujets fautifs se voient contraints de s’infliger à eux-mêmes une punition, l’ingestion de biscuits répugnants imbibés de quinine qui provoquent divers malaises jusqu’à la nausée. La question est de savoir jusqu’où les sujets accepteront de se soumettre à l’ordre de l’expérimentateur malveillant et de souffrir en se faisant les bourreaux d’eux-mêmes. En la présence de celui-ci, N. Kurdika a observé que « pratiquement tous les sujets (obéissent) ». En son absence, pour mesurer l’effet d’un affaiblissement de l’impact de l’autorité par l’éloignement, il se trouve encore 14 sujets sur 19 pour absorber jusqu’à 36 biscuits !

Et Stanley Milgram de faire observer que, si l’on n’admet pas qu’un gourou puisse exiger une conduite suicidaire de ses fidèles, on admet bien qu’un gouvernement mène une politique qui détruise des milliers d’êtres humains sans pour autant voir dans les exécutants des « cas pathologiques », mais des subordonnés, voire des héros, attachés à faire leur devoir avec conscience professionnelle. « Ce qui différencie nos réactions, conclut-il, c’est moins la nature des actes commis que la légitimité reconnue de ceux qui les ordonnent. »

Ces expériences sont utiles à rappeler quand le président de la République française, oublieux de la laïcité dont il doit être le garant, vante, au Palais du Latran à Rome, « la radicalité du sacrifice de sa vie et le charisme d’un engagement porté par l’espérance » à propos de religieux de qui sont exigés pauvreté, chasteté et... obéissance.
Un enseignement laïque ne devrait-il pas comporter une réflexion sur la soumission à l’autorité qui ne doit jamais être aveugle ? Le film d’Henri Verneuil I comme Icare (1) est un bon support pédagogique. À la différence d’un sujet, un citoyen est celui qui assume ses responsabilités sans jamais s’en décharger sur une autorité pour tenter de se disculper comme l’a fait M. Papon avant d’être condamné pour complicité de crime contre l’humanité en avril 1998.
Moins tragiquement, et plus quotidiennement, il n’est que de voir dans la publicité l’usage incessant de l’argument d’autorité pour tenter d’arracher l’adhésion à une idée, un homme ou un produit. Même les plus incultes - du footballeur à l’acteur ou au chanteur - sont érigés en prescripteurs, du moment qu’ils suscitent chez leurs fans inconscients un réflexe d’identification. Paul Villach

(1) Voici le lien pour visionner la reconstitution partielle des expériences de S. Milgram par Henri Verneuil dans I comme Icare : ici.

Documents joints à cet article

Le suicide collectif de la secte du Temple du Peuple : une explication salutaire de Stanley Milgram Le suicide collectif de la secte du Temple du Peuple : une explication salutaire de Stanley Milgram



par Paul Villach jeudi 31 janvier 2008 - 30 réactions
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  • Par Actias (---.---.117.34) 31 janvier 2008 11:40
    Actias

    "Il reste qu’a été établie une moyenne de 63 % de sujets soumis de préférence à l’autorité malveillante plutôt qu’aux exigences de leur conscience morale."

    Conclusion ... Si un Hitler revenait (sans la moustache et avec un nouveau discours adapté aux valeurs de notre épouqe) il obtiendrait sans problème une adhésion de 63% de la population.

    Encore mieux, il y a 63% de chance que je sois un Nazi potentiel ...

    L’article rappelle bien l’étude de la soumission à l’autorité qui explique encore beaucoup de nos comportement aujourd’hui, par exemple, on a tendance à croire aveuglement n’importe quel type en blouse blanche dans notre epoque "pro scientifique". Il est toutefois insuffisant pour expliquer l’ampleur du massacre de JonesTown : le plus grand allié de l’autorité, c’est le conformisme (cf travaux de Hasch). Cela permet la rassurante pensée "Si l’autorité le dit et si tout le monde le fait alors ça ne peut pas être si mal." 

    Notre mode de vie actuel est une barbarie (pour l’environnement et les animaux entre autres mais aussi pour nous même), mais comme aucune autorité reconnu le dit et que tout le monde le fait .... alors ça ne peut pas etre si mal. L’histoire jugera. 

  • Par Renaud Delaporte (---.---.12.35) 31 janvier 2008 16:16
    Renaud Delaporte

    Pour une fois, je suis d’accord avec Florentin Pfiffard et en désaccord complet avec Zen.

     Le Christ était un rebelle. Il n’a jamais enseigné la soumission aveugle à l’ordre établi, que ce soit l’ordre religieux " le sabbat est fait pour l’homme et non l’homme pour le sabbat " ou politique " rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu ". Il a défini la laïcité à une époque où l’ordre public et l’ordre religieux étaient confondus (l’empereur était une divinité).

    Il a eu des mots très durs contre les pharisiens qui enseignaient une application aveugle des préceptes de la loi juive. C’est parce qu’il s’en est pris à l’ordre religieux que les religieux l’ont livré aux Romains... en l’accusant de s’opposer à l’impôt, ce qui démontre à quel niveau ils se sentaient menacés ! (Voir l’épisode des marchands du temple.) Jésus est mort d’avoir posé les bases de la critique à l’obéissance aveugle à l’autorité. À ma connaissance - je sais que je serai immédiatement repris si je me trompe - aucun philosophe n’avait posé les choses aussi clairement avant lui, Diogène de Sinope récusait tout ordre social quand le Christ enseigne que la désobéissance sociale n’est nécessaire que lorsqu’elle s’oppose aux exigences d’un ordre moral universel fondé sur l’amour et supérieur aux lois. Aimer même son ennemi, jusqu’à en mourir.

    L’amalgame entre l’ordre religieux et l’enseignement du Christ découle d’une méconnaissance profonde de cet enseignement.

    Dans le cas de l’expérience de Milgram, l’enseignement de l’Evangile incite clairement à refuser de s’en rendre complice, s’exposant ainsi aux conséquences de cette désobéissance.

    On pourra toujours dénoncer les chrétiens qui s’écartent de cet enseignement mais c’est un contresens complet que de prétendre qu’ils deviennent des bourreaux du fait du message du l’Evangile.

    Sarko usurpe l’enseignement du Christ en appelant à sa façon aux racines chrétiennes et au sens du sacrifice. Il veut les instrumentaliser afin de se fondre dans le moule néo-cons pour motiver une guerre intérieure et extérieure contre l’Islam. Mais ce n’est pas plus mal : il va se planter complètement. Les Eglises chrétiennes n’ont d’avenir que dans le rappel à une résistance à toute forme de violence jusqu’au sacrifice de soi-même.

    Ce qui n’est évident pour personne. 

     

  • Par Gazi BORAT (---.---.164.192) 31 janvier 2008 13:34

    Suicides collectifs et situations de siège

    Il existe aussi un autre facteur qui influa sur le suicide collectif et qui relève de la psychologie collective et qui s’ajoute aux processus décrits par Milgram : le fantasme de "citadelle assiégée" que peut vivre un groupe lorsqu’il est entouré d’ennemis - réels ou supposés - et que ce sentiment est savamment entretenu par le chef.

    La secte de Guyana était à ce moment sous le coup d’une enquête, diligentée par des proches de membres de la secte et qui vit arriver un sénateur américain ainsi qu’une équipe de journalistes.

    Jim Jones réussit à "tenir" sa communauté mais quelques membres réussirent à approcher le sénateur et demandèrent à repartir avec le parlementaire et les journalistes.. La plupart furent abattus au moment où ils allaient prendre leur avion.

    Jim Jones adressa alors à la communauté plusieurs discours paranoïaques sur les forces du Mal qui voulaient détruire le paradis terrestre qu’ils avaient créés au milieu de la jungle..

    Ces discours ne furent pas sans conséquences pour la suite des évènements. La communauté n’était pas réellement assiégée, mais la paranoïa du gourou eut son effet de persuasion.

    On possède des exemples historiques de communautés assiégées qui, soit se suicident, soit entrent dans des comportements de folie autodestructice on peut compter :

    - Le siège de la ville de Münster au XVI° siècle, où se réfugièrent les Anabaptistes conduits par Jean de Leyde donna lieu ches les assiégés à des scènes d’orgies collectives et d’exécutions avant la prise de la ville par la coalition des Princes...

    - Le siège de l’éphémère "République soviétique de Bavière" par les corps francs du 7 avril au 2 mai 1919 donna lieu de même à des scènes de folie. Son dirigeants envoya des déclarations de guerre à toutes les personnalités étrangères - le Pape y compris - qui refusaient de le soutenir en lui envoyant des locomotives et des armes..

    - Le siège du "Chalet de glace" (février 1972) en fait, l’hotel ASAMA SENSO où s’étaient refugiés des membres de la "Renko Seki-gun " (armée rouge japonaise) vit les assiégés s’entretuer entre eux en une sorte de purge collective, avec mise en accusation des uns par les autres en des procès où pouvait être condamnée une militante de "déviations bourgeoise" parce qu’un baton de rouge à lèvres avait été trouvé dans son sac à main..

    Le nom de "chalet de glace" fut une trouvaille journalistique due au fait que le siège se déroula en hiver pendant un froid intense et que les forces de l’ordre avaient arrosé le chalet avec les lances à incendie des pompiers locaux..

    http://fr.wikipedia.org/wiki/Arm%C3%A9e_rouge_japonaise

    - Le siège de la secte des Davidiens (1992) vit aussi un suicide collectif , encore controversé aujourd’hui, mais dont le dirigeant David Koresh avait menacé les autorités avant l’assaut de celles-ci. Quatre vingt victimes furent dénombrées..

    Concernant cette théorie de la "citadelle assiégée", elle fut remarquablement décrite par Serge Tchakotine dans son ouvrage "Le viol des foules par la propagande politique"..

     gAZi bORAt

  • Par JoëlP (---.---.109.103) 31 janvier 2008 10:37
    JoëlP

    Merci pour cet article bien construit qui met habilement en perspective le fameux suicide collectif du Guyana, les travaux de Stanley Milgram, le film de Verneuil, les manipulations de toutes sortes dont nous sommes victimes par les médias et la pub, pour nous amener à une saine réflexion sur le thème laïcité et citoyenneté .

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