En Albanie, Enver Hodja avait imaginé un mensonge perpétuel qui visait l’arrêt entre les clans de la traditionnelle vendetta. Dans le code d’honneur des farés (fratries), une seule raison pouvait arrêter la spirale de la vengeance, celle d’un péril venu d’ailleurs. C’est ainsi que le dirigeant suprême du pays des aigles resta en guerre imaginaire pendant un demi siècle et pour bien le prouver construisit des millions de blockhaus, dans tous les champs, les plages ou les montagnes inaccessibles. Inutile de dire qu’à la chute du communisme, la vendetta a repris aussitôt, parfois pour venger des offenses vieilles de cinquante ans. Vu sous l’angle mystique de la gestion du pouvoir, voilà un exemple de mensonge utile. Le coût pour le perpétuer fut certes énorme : couper toute une population de la réalité en faisant la chasse à tout moyen de communication, à toute évolution sociétale, à toute ouverture diplomatique qui pourraient le démasquer.
Les temps, dit-on, ont changé. En effet, le guide suprême nord coréen paraît comme un tyrannosaure caché dans son jurassique, amusant le reste du monde et effrayant les enfants crédules que nous sommes devenus. Cependant, le mensonge de masse n’a pas disparu. Certes, la multiplication des médias, l’explosion des réseaux sociaux, l’ouverture du monde, WikiLeaks et Google, annoncent la fin du secret, et par conséquent la vie drastiquement écourtée de tout mensonge. Mais ils annoncent aussi autre chose : la fin de la mémoire, la vie éphémère de toute information, le choix sélectif de ce qui est important et de ce qui ne l’est pas, la non existence, la disparition de toute parole et de tout événement qui ne rentre pas dans le tuyau de la dite « information ».
Cette évolution n’a pas échappé aux dirigeants. De la désormais classique « arme de destruction massive », casus belli de l’intervention américaine en Iraq, au moins ambitieux « voyage à Fukushima » du président français, les menteurs sont persuadés que dans cette culture de l’éphémère, leur prochaine déclaration chassera à jamais la précédente. Il suffit pour cela qu’elle soit attractive pour les médias, qu’ils se ruent sur elle, bref, qu’ils parlent d’autre chose. Comme la réalité est identifiée comme plate et sans intérêt, pire, comportant des réalités désagréables, on continue la spirale du mensonge, créant des contre-feux, des faux problèmes, des choix imaginaires, des focalisations inexistantes, cherchant des phantasmes pérennes, des « valeurs sures », celles que l’on croit pouvoir utiliser dès que la réalité pointe son nez. Les médias, pris aussi dans cette spirale, ont perdu tout sens d’observation, de réflexion, et surtout toute référence à l’éthique et la morale comme élément d’appréciation. En d’autres termes, les mensonges, les manipulations avérées, les contre-vérités ne sont jamais appréciés, passent comme une larme dans la pluie, sans gêner le moindre du monde le menteur. L’essentiel étant que dira-t-il, que fera-t-il demain et pas ce qu’il a dit aujourd’hui et encore moins ce qu’il a dit hier. Le mensonge ainsi banalisé devient le moteur de l’information, son carburant dont personne ne peut en ne veut s’en passer. Médias et monde politique créent des euphémismes qui leur permettent de s’y référer sans gêne aucune. Par exemple, ils les baptisent éléments de langage, quand la répétition remplace la réflexion ou la démonstration : peu importe l’exactitude, la cohérence, l’entendement, à force de répéter on bâtit une réalité.
Dans une lettre qu’il envoie aux sympathisants UMP, Jean D’Ormesson cache mal son antipathie pour le président sortant et trouve bien de qualités au candidat socialiste. Sauf une, d’après lui nécessaire pour la fonction suprême : Monsieur Hollande n’est pas Clémenceau. Ou, dit autrement, face au spectre d’une guerre totale, le candidat socialiste n’est pas le Tigre. La preuve est faite que le « mensonge albanais » n’a plus besoin ni de blockhaus, ni de frontières fermées pour le préserver, ni même d’une TSF unique et archaïque. Il suffit de répéter à l’infini qu’il n’existe qu’une solution à la crise, celle du bonimenteur, que le marché est invincible, que la parole de Mme Merkel reste la voix divine, que toute volonté de changer les choses est illusoire, que nous sommes en guerre, et que surtout la caricature des Guignols sur Monsieur Hollande est une vérité indiscutable. De tous les concepts du petit livre rouge, il y en a un largement utilisé par le monde éphémère des médias : faire le vide par le plein. Saturer notre vie par des messages insignifiants, des contre-vérités, des faux semblants pour empêcher toute apparition de l’entendement, de l’intelligence et des choix qui en résultent.

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