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Les carences de M. Huchon et du Conseil d’État en matière information

M. Huchon, réélu président socialiste de la Région Île-de-France en mars 2010, va t-il être victime de la mythologie médiatique et scolaire de l’information complaisamment enseignée selon laquelle il existe un « discours informatif  », c’est-à-dire « une information  » qui n’influence pas ?

L’objet du litige : une campagne publicitaire de la Région Île-de-France
 
Un recours en Conseil d’État formé par un responsable UMP conteste la validité de l’élection en raison d’une campagne publicitaire sur les transports en Île-de-France réalisée par la Région en septembre 2009 : « La Région fait grandir vos transports  », proclamait une affiche (voir ci-contre). M. Huchon qui briguait un nouveau mandat, est accusé d’avoir utilisé cette campagne comme un instrument de promotion électorale aux frais du contribuable six mois avant les élections. 
 
Celui-ci, par son avocat, s’en défend vigoureusement. Il rappelle que la commission des comptes de campagne a approuvé son compte et que la Région « (organise) tous les ans depuis 2005 une campagne d’information identique, récurrente, à la même période chaque année ». Il soutient que « celle-ci (est) totalement neutre, dépersonnalisée et sans aucune allusion à son président » (1). Seule, en effet, une fillette grimpant à une échelle de corde est la métaphore choisie pour représenter la croissance du réseau de transports en Île-de-France avec « 10 lignes  » nouvelles ou prolongées que « la Région » s’enorgueillit d’avoir créées. 
 
Or, à l’audience, le 3 décembre 2010, le rapporteur public, en charge de dire le droit, a affirmé le contraire : cette campagne n’était pas « une campagne d’information » mais de promotion des mérites de la direction régionale à l’approche des élections : « Cette opération, a-t-il prétendu, ne peut être regardée comme neutre dans le contexte de l’élection ».
 
Deux conceptions de l’information opposées
 
Le débat oppose donc deux conceptions de l’information : l’une qui postule l’existence d’un « discours informatif  » qui n’aurait aucune visée d’influence, et l’autre qui prétend au contraire que « toute information influence », qu’elle soit énoncée ou même dissimulée.
 
1- La mythologie du « discours informatif »
 
« Le discours informatif  » est un dogme de la mythologie médiatique complaisamment inscrit aux programmes de l’Éducation nationale depuis 20 ans. M. Boissinot en a été un des propagandistes : son ouvrage, « Techniques du Français  » (2), figure aux bibliographies des instructions officielles.
 
Il enseigne qu’il existe un type de discours, « le discours informatif  » qui s’oppose aux autres, les « discours narratif, descriptif, explicatif et argumentatif  ». Appelé encore « texte d’exposition » par M. Boissinot, il présente comme particularité par rapport aux autres « ( de ne pas avoir) de finalité impressive  ». On veut dire dans ce jargon qu’il ne vise pas à influencer : « En l’absence d’orientation de la pensée, soutient doctement M. Boissinot sans rire, les faits ou les idées ne prennent pas force d’arguments ». « Les textes d’exposition, écrit-il encore, semblent se limiter à transmettre des informations sans qu’on puisse identifier une thèse précise ni les rattacher à la narration ou à la description, comme les rubriques d’une encyclopédie ou les pages d’un manuel  ».
 
Et pourquoi pas celles d’un catéchisme tant qu’on y est ? On est en plein délire. Une encyclopédie ou un manuel n’exercent-ils pas une autorité sur celui qui les consulte pour clarifier une notion et en adopter la définition ? Et il ne s’agirait pas d’une influence ? N’existe-t-il pas au surplus des manuels qui énoncent des âneries comme celui de M. Boissinot recommandé par les instructions ministérielles, qui profitent de cette autorité pour tromper les élèves ?
 
2- L’inexistence du « non-comportement »
 
L’expérience la plus commune mais souvent oubliée montre, en effet, que l’être vivant, l’homme comme l’animal, est contraint d’adopter un comportement quoi qu’il fasse. Il n’existe pas de « non-comportement » où se réfugier : on est debout, assis ou couché ; on marche ou on stationne. Or tout comportement rayonne bon gré mal gré d’informations qui visent à influencer tous ceux qui les captent. Qu’il parle ou crie ou se taise, l’être vivant ne peut pas ne pas diffuser des informations. Et comme l’instinct de survie dicte en priorité ce comportement, l’individu garde volontairement secrète l’information susceptible de lui nuire et livre celle qui le sert, le plus légitimement du monde.
 
Pour oser enseigner « le discours informatif  » ou « le texte d’exposition  », il faut ignorer ce rudiment. Mais ça n’empêche pas les professeurs de l’apprendre avec entrain à leurs élèves depuis 20 ans, en leur donnant parfois comme exemple la phrase suivante, « Il fait beau  ». Or qui ne voit que l’erreur ou le leurre du texte informatif vient de sa mise hors-contexte  ? Car, sitôt resituée dans un contexte, la phrase « Il fait beau  » exerce une influence, soit qu’elle encourage une personne sédentaire à sortir ou une autre dépressive à s’aérer, etc. Mais même dans le contexte de la relation d’enseignement, cette phrase contredit la notion de « texte informatif  » qu’elle est censée illustrer : le professeur n’entend-il pas par cette phrase prouver l’existence d’une notion qui n’existe pas et tromper ses élèves, fût-ce par ignorance à son insu ? Et ce n’est pas influencer que d’agir ainsi ?
 
3- Une campagne d’influence évidente en période ou non d’élections
 
Dans le contentieux examiné par le Conseil d’État, qu’en est-il de cette campagne en faveur des transports de l’Île-de-France ? À l’évidence, elle vise à influencer les citoyens en les persuadant des progrès réalisés dans ce domaine. Qu’il ne soit fait « aucune allusion au président (de Région) » ne change rien : le progrès vanté est attribué forcément par sous-entendu à la majorité régionale dont M. Huchon est le président. Il s’agit bien à six mois des élections d’une promotion de son action qui incite l’électeur à reconduire une équipe aussi performante.
 
Mais la visée d’influence propre à cette campagne est indépendante de la proximité des élections. Avec ou sans perspective électorale, une telle campagne est par nature publicitaire, comme d’ailleurs toute information donnée volontairement, passée préalablement au crible de son autocensure, vise à livrer de l’émetteur une image favorable. Contrairement à ce qu’affirme l’avocat de M. Huchon, cette « campagne d’information  », fût-elle reconduite tous les ans depuis 2005, ne peut être considérée comme « neutre » ni « dépersonnalisée » sous prétexte qu’il n’y est fait « aucune allusion (au- président) ».
 
De son côté, le rapporteur public a tort d’en atrribuer la raison au seul contexte électoral, quand il prétend que « cette opération ne peut être regardée comme neutre dans le contexte de l’élection ». Aucune information n’est neutre, toute information vise à influencer, a-t-on dit plus haut, qu’on la diffuse ou qu’on la dissimule. On aime à rappeler, comme exemple, la dissimulation de sa maladie par le président Mitterrand qui lui a permis d’exercer son mandat sans susciter chez ses rivaux et adversaires un soupçon d’invalidité et même d’en briguer un deuxième !
 
Deux appréciations contradictoires en Conseil d’État ?
 
On comprend donc mal que le Conseil d’État ait, en revanche, rejeté pour des motifs contraires un recours contre la réélection de M. Vauzelle président socialiste de la Région PACA. Son adversaire UMP contestait la distribution du journal de la Région en période électorale. Ces publications, selon l’arrêt du 4 octobre 2010, avaient « un caractère purement informatif sur la vie régionale et n’ont pas constitué les éléments d’une promotion publicitaire ». Il faut n’avoir jamais feuilleté le magazine d’une Région pour ne pas y voir un organe souvent outrancièrement publicitaire pour la direction régionale en exercice, avec parfois de multiples photos de son président.
 
Si le Conseil d’État suit la recommandation de son rapporteur dans l’affaire de l’Ile-de-France et invalide l’élection de M. Huchon, on sera en pleine contradiction : là, une campagne d’affichage en Île-de-France sera dénoncée comme de la publicité quand, ici, les numéros du journal régional de la région PACA ont déjà été jugés « purement informatifs  ».
 
Or quelle différence y a-t-il entre « information donnée  » volontairement et « publicité » : l’une, « l’information donnée  » volontairement, sert les intérêts de son émetteur plus ou moins discrètement et l’autre, la publicité, les sert de façon ostentatoire.
 
Si par souci d’égalité des candidats devant les électeurs, il importe que dans l’année qui précède l’élection, ils disposent de moyens d’information comparables, on ne saurait trancher un litige à ce sujet en soupesant le dogme du « texte ou discours informatif  » puisqu’il n’existe pas et que toute information influence, élection en vue ou pas. Il ne reste seulement qu’à interdire à une équipe dirigeante qui se représente, l’utilisation des médias propres à l’administration régionale et les moyens financiers qui leur sont alloués. Déjà, en 63 avant Jésus-Christ, à Rome, une loi avait interdit aux candidats à une magistrature de financer des combats de gladiateurs en amphithéâtre, dans les deux ans qui précédaient l’élection, tant le peuple était friand de voyeurisme et reconnaissant envers ceux qui le favorisait. A défaut d’interdire toute campagne sur les deniers publics dans l’année qui précède l’élection, on s’expose à l’arbitraire comme le ferait le Conseil d’État si, suivant son rapporteur public, il faisait droit au recours contre M. Huchon, après avoir rejeté celui intenté contre M. Vauzelle. Mais – qui sait ? – le Conseil d’État souhaitera peut-être rejeter la mythologie médiatique de l’information qui trompe tout le monde, par un revirement de jurisprudence dont il a le secret. Paul Villach
 
(1) Libération.fr, « Région IDF : le Conseil d’Etat recommande d’annuler l’élection de Huchon », 3.12.2010.
(2) A. Boissinot, M.-M. Lasserre, « Techniques du Français  », Tome 1, Éditions Bernard-Lacoste, 1989.
 
par Paul Villach mardi 7 décembre 2010 - 21 réactions
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