Il y a au moins un truc de rassurant, chez le vieux leader du FN : autant des hommes politiques, séduits par les sirènes sarkoziennes changent comme des girouettes, selon le sens du vent médiatique, autant d’autres restent imperturbables, vissés à leurs convictions profondes. Ceux qui ont pris le vent dans un autre sens sont aujourd’hui parfois fort embarrassés. Jean-Marie Bockel en est réduit à lustrer son bureau, mais à ne pas trop en sortir. Et Jean-Marie, comme son pendant de l’autre bord, Arlette, sont de la trempe de ceux qui ne changent pas, leurs discours aussi ne changent pas d’un iota, à part ces derniers temps pour la seconde, qui a incurvé légèrement sa trajectoire sous l’égide de fifille, mais qui, au fond, garde bel et bien le même (vieux) fonds de commerce.
Arrêtons-nous quelques instants sur lui. Dans une interview récente à propos du visionnage du film Bienvenue chez les Ch’tis, on relève tout de suite un mot récurrent dans le propos lepéniste : c’est la "décadence". "Comment imaginer qu’une telle foucade médiocre ait pu rassembler 20 millions de télespectateurs ?", précise-t-il avec le ton ampoulé qu’il a acquis avec l’âge. "Je crains que ce ne soit un signe de la décadence de l’esprit français", a-t-il ajouté. Ce mot-là est le mot-clé de l’univers lepénien, et l’amène dans un vieux fonds lexical propre à l’extrême droite réactionnaire, qui, pour convaincre les gens de revenir constamment en arrière, utilise le mot décadence à chaque période contemporaine traversée. Selon l’extrême droite, en effet, on est constamment en décadence : on l’était déjà sous Maurras, ou L. F. Céline (cf. le remarquable L’Argument de la décadence dans les pamphlets d’extrême droite des années 1930 de J. Rennes, 1999), on l’est aujourd’hui encore avec un Le Pen qui radote. L’extrême droite, quand elle ne parle pas de "complot" (contre elle-même), parle de "décadence", c’est un terme plus que récurrent chez elle. Les "comploteurs" expliquant cette décadence, puisque étant ceux ayant touché à un état imaginaire d’existence préalable du pays, où tout allait beaucoup mieux... avant. Chez Jean-Marie, c’était toujours mieux... avant, de toute manière. Au temps de sa première femme Pierrette, par exemple, qui n’avait pas hésité à poser pourtant en soubrette dans un magazine... bien...décadent.
A part la chanson de Gainsbourg, chez les retraités, chez les plus jeunes générations, on a un peu de mal à se faire à l’idée de ce qu’est cette décadence. En revanche, chez les gens d’un certain âge, ayant des convictions religieuses affirmées et un goût prononcé pour les régimes à poigne, on sait ce que c’est. Le sexe, la liberté, l’éducation dite permissive, l’accueil immodéré des étrangers dans le pays, etc. voilà les "vraies" causes de la "décadence" selon eux. Dans l’entre-deux-guerres, les Croix de Feu n’avaient pas d’autres discours : c’est à cause de ces communistes décadents que la guerre aura bien lieu en 1939, c’est une évidence... pour eux. Sans parler de ces bandes d’"apaches" dans certains quartiers de Paris, ces "tziganes" et ces "manouches", là... Le Front Populaire responsable de l’arrivée d’Hitler, bien sûr aussi (tiens voilà Léon Blum, qui est juif, ça tombe bien, à l’extrême droite on est aussi souvent antisémite). De là à ressortir sous Pétain, dans les bouquins d’histoire, des chapitres entiers sur la décadence... romaine, il n’y a qu’un pas que le régime de Vichy franchit allègrement. Car c’est vrai ça, ce genre de choses a bien dû se passer auparavant. Des historiens zélés vont s’atteler à la tâche, pour "prouver" que si l’empire romain, que tous les fascistes pourtant admirent (dont un dénommé Bénito), est tombé, ce n’est pas de sa faute, mais de la faute de la fameuse "décadence"... Jérôme Carcopino, "un historien à Vichy", va s’y employer à moult reprises. Fustigeant les "relâchements d’une outrageante moralité" pour mieux encenser la dictature de César, Carcopino sera le grand responsable de la propagation de l’idée de décadence romaine comme source de la disparition de Rome. Heureusement qu’on ne découvre que plus tard les fresques de Pompéi, pourrait-on dire, car toutes ces mosaïques à la gloire du sexe flamboyant... auraient subi ses foudres, à n’en point douter.
En 1847 déjà, un peintre obscur, Thomas Couture, avait proposé sa version des faits de cette fameuse décadence dans un tableau célèbre : on y voyait des jeunes avachis (pourtant sans i-Pod et sans Playstation), des gens de couleurs différentes (il n’y a pas de rappeurs pour autant), et des odalisques fort dénudées (malgré l’absence évidente de Paris Hilton ou de Britney Spears sur le tableau). Montesquieu aussi, remarquez, avait affirmé que l’une des raisons de la chute, c’était le multiculturalisme. Comme quoi on peut être philosophe progressiste et ne pas tout comprendre.
En France, il y en a un pour reprendre le flambeau dans l’après-guerre : Pierre Chaunu. Son dada, la dénatalité... française, et ces hordes d’étrangers qui en font plein. Un des thèmes classiques chez Jean-Marie... et un des thèmes évoqués en 1981 par Jacques Chirac dans sa célèbre saillie raciste sur "les noirs qui font la cuisine sur le palier" ("le bruit, l’odeur"). Du racisme ordinaire, quoi.
Mais tout cela ne nous dit pas de quoi est mort l’empire romain, me direz-vous ? Eh bien c’est simple : de l’absence de téléphones portables. Tout simplement. Le sexe débridé, l’oisiveté de certains (les riches, d’ailleurs, sont davantage visés !), le respect des anciens, ces hordes de gens de couleur aux périphéries de villes, la dépravation des mœurs (la sodomie et le malthusianisme) n’y sont strictement pour rien. La décadence de l’empire romain est une vue de l’esprit du XIXe essentiellement, reprise depuis régulièrement, faite par une société rigide qui ne tolère aucun débordement, jusqu’à en construire des rues assez larges pour aligner des batteries de canons, au cas où il viendrait l’idée à certains de la remettre en cause, cette si belle société : ce sont les boulevards d’Haussman, conçus clairement de la sorte et utilisés à outrance par Thiers. En fait, comme le démontrera avec brio Hélène Carrère d’Encausse (née Hélène Zourabichvili) à propos de l’URSS et de son explosion programmée, l’empire romain est devenu... trop grand. Ça ne l’empêchera pas, elle, de débiter quarante ans plus tard des âneries, mais bon. La polygamie comme responsable des émeutes urbaines, il fallait y penser. César, lui, quand il envoie un messager en Irlande actuelle, récemment conquise, doit attendre plus de six mois pour avoir la réponse. Entre-temps, tout peut arriver. Avec un réseau de téléphonie portable, Jules aurait pu, sans nul doute, garder son empire sous ses ordres... et sa poigne. N’avait-il pas déjà admis quelques concessions pour tenir la populace ? Quelques chrétiens à faire croquer en guise de prime time ? Quelques crucifixions hâtives comme déco kitsch de son entrée en ville ? Quelques voies romaines à la place d’un record de TGV ? Demandez donc à Spartacus, ce qu’il en pense. Un réseau Orange, Bouygues ou SFR et Rome était sauvée ! Seulement voilà, le téléphone lui-même n’en est pas encore au stade de la bakélite, et on peut difficilement parler à l’époque de sa portabilité.
Comme autre ordre d’idées on peut aussi ajouter que le colonialisme romain, qui consiste à piller les pays conquis et à en faire des vassaux, ne crée en rien une économie dynamique au sein de l’empire : tant que les Burgondes ou les Wisigoths, les Algériens et les Togolais de l’époque, ont de quoi fournir, ça va. Le jour où il ne reste rien... pas d’Airbus possible en Gaule, quoi. De même pour le système politique, marqué de plus en plus par la chasse effrénée aux avantages et non à la défense des concitoyens. Les sénateurs romains, privés à l’époque de leur télévision (LCP ?) pensent surtout à garder leurs prérogatives. Remarquez, comme ça, ils évitent Bruno Masure.
Bref, vous l’avez compris, l’idée de la "décadence" date... de plus d’un siècle et demi au moins et a été inventée de toutes pièces pour satisfaire les moralisateurs de l’époque. Vous ne saviez pas Jean-Marie si vieux ? Moi non plus. A moins qu’il ne s’agisse chez lui d’un autre "point de détail" de l’histoire ? Un dernier détail : Pétain est arrivé au pouvoir à 85 ans... Allez Jean-Marie, plus que 5 ans, va, tout espoir est encore permis, si la décadence physique ne vous atteint pas. Ou si un Ch’ti, un jour, ne vous tombe dessus à grand coups de fricadelles. Sont pas méchants, les Ch’tis, mais faut pas trop les chercher quand même.

| Don défiscalisé 10€ ou plus |
|
Obtenez une réduction fiscale de 66% avec un e-reçu. Un don de 10 € ne vous coûte que 3€40.
|
Grâce à votre aide, AgoraVox peut continuer à publier plus de 1000 articles par mois. En donnant à la Fondation AgoraVox, vous offrez un soutien à la liberté d'expression et d'information.
Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page
Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.
"oui, attaquer à 5 maxi un avion de 55 personnes avec des couteaux en plastique et des (...)
09/05 10:31 - MuadibConcernant le téléphone, il se trouve qu’actuellement est en test la possibilité de (...)
08/05 21:59 - moriceHalalalalala, Morice Morice Morice... Concernant le téléphone, il se trouve (...)
06/05 11:35 - MuadibEt puis j’ai lu ça avec attention... J’ai trouvé de grosses similitudes avec (...)
06/05 09:19 - CastorMerde, j’avais oublié le lien qui fait tout...ici
06/05 08:56 - CastorC’est surtout que je vois pas l’intérêt d’avouer un truc aussi con... Je (...)
06/05 08:54 - Castor
Pierre Lescure chante le rock
Taddeï l’anticonformiste, de Dieudonné à Chomsky
Violence des jeunes : vrai ou faux problème ?
Akhenaton : rap, religion et politique
Coline Serreau, la belle verte