Non, je ne vais pas vous raconter une histoire d’Halloween. Mais cela peut aussi passer pour une histoire d’horreur. La scène débute en septembre 1944, à Wendover, aux Etats-unis, dans l’Utah, en plein désert. Le 393d Bombardment Squadron (BMS) effectue son entraînement, à bord des nouveaux quadrimoteurs, les B-29, juste sortis d’usine au second trimestre 43. Les avions larguent à très haute altitude (10 000 m !) des bombes énormes aux formes ramassées, remplies de "torpex" et peintes en orange fluorescent, surnommées "citrouilles" par leurs équipages. Comme l’atteste avion de James N. Price Jr, le n°84, qui s’orne ainsi d’une superbe cucurbitacée. En décembre, les hommes sont prêts, il est temps alors pour les dirigeants militaires de créer le "509th escadron de bombardement" entièrement destiné à réaliser l’opération secrète "Silver Plate".
Dans le plus grand secret, donc, les hommes décollent le 26 avril 1945 pour North Field, à Tinian, dans les îles Mariannes. Ils sont alors à 1450 km des côtes du Japon, leur prochain objectif. Parmi la quinzaine d’avions les plus en vus, on note le matricule 44-27297 V77, c’est le 77e sorti des hangars de production. Comme le veut la tradition, il a un surnom, Bock’s Car, l’avion ayant comme piloté attitré Frederick C. Bock, et un dessin sur l’avant du fuselage, un "nose art" représentant en fait un wagon ailé. Mais il y a aussi le 44-27301 V85 Straight Flush, commandé par un dénommé Claude R. Eatherly, avec sur le nez... un facétieux water-closet prêt à avoir la chasse tirée. Enfin, il y a aussi le N°44-86292 V82 appellé Enola Gay du nom de la mère de son pilote principal, Paul Warfield Tibbets, le commandant en chef de la flottille, qui a pour second et ami Charles "chuck" Sweeney, rencontré en 1943 à la base d’Eglin, en Floride. Tibbets savait ce qu’était un B-29 : c’était tout simplement le second pilote des tests de l’appareil, son confrère Eddie Allen s’étant crashé à Seattle, avec tout son équipage, en tuant 19 "rampants", lors des essais en vol de l’appareil. Décision avait été prise, donc, pour les bombardements, d’y aller par groupe de 2x3+1, soit 7 appareils (un groupe "armé" et un groupe de secours, plus un septième), le bombardier étant suivi par un appareil de mesures et un de photographie. Aucun des pilotes ne sait exactement ce dont il s’agit : en résumé, il s’agit de bombarder officiellement le Japon avec une arme nouvelle, dont on sait fort peu de choses. Une "bombe atomique" paraît-il, c’est tout. Pour eux, une bombe comme celles d’exercice, en un peu plus perfomant. Les pilotes n’ont pas d’ailleurs pu assister à l’explosion de la toute première, Trinity le 16 juilet 1945, dans le désert d’Alamogordo, étant déjà dans les Mariannes. Ils en ignorent donc la puissance réelle et les effets dévastateurs. Ils ne savent pas qu’ils ont à bord l’apocalypse, même s’il s’en doutent à voir le nombre de feuillets des consignes de sécurité à bord. Des citrouilles pareilles, ils n’en ont jamais vues. Les deux bombes utilisées, par exemple, ne seront armés qu’une fois en vol, selon une procédure complexe et laborieuse, redoutée des équipages. On sait qu’elles sont dévastatrices, mais on ne sait pas à quel point. Charles Sweeney s’est souvenu sur le tard d’une scène particulière à Wendover : en entrant un jour dans le local des pilotes, l’officier de sécurité lui demanda un jour s’il avait lu cet article du Saturday Evening Post, article à propos d’Albert Einstein et de ses recherches sur l’atome. Selon l’officier, c’est ce genre d’engin que larguerait peut-être Sweeney, qui lui répondit alors : "Oh, vous savez si on arrive à balancer ça avec un seul avion au lieu de centaines comme aujourd’hui, ça pourrait raccourcir la guerre."
Le 6 août 45, débute l’opération "CenterBoard" : c’est le Straight Flush qui décolle en premier. Il a comme objectif Hiroshima, ville qui n’a alors subi aucun raid aérien. A son bord... des appareils météo. Le commandant, Charles Sweeney, survole la ville à haute altitude et envoie un signal à celui qui le suit, via son radio à bord, en l’occurence Claude R. Eatherly, indiquant que le temps est parfait et la visibilité excellente : c’est Enola Gay, avec à son bord LittleBoy, un cylindre de 3 m de long et de 4 tonnes, la première bombe à uranium de l’histoire, jusqu’alors jamais testée, et équivalente à 20 000 tonnes de TNT. La bombe est arrivée à la base le 26 juillet qui précédait seulement, en même temps qu’une seconde d’une tout autre forme, plus trapue. Le troisième appareil, Necessary Evil, de George Marquardt, le 44-86291 V91, prend les photos. Le monde découvrira plus tard le champignon de 18 km de haut... et bien plus tard les milliers de victimes atrocement brûlées. Tibbets semble impassible ou subjugué par le spectacle, seul son copilote, Bob Lewis crie dans les écouteurs "Mon Dieu, qu’avons-nous fait ?" Trois jours plus tard, le second objectif est attaqué : c’est Kokura qui est désigné au départ. C’est le Bock’s Car de Frederick C. Bock, qui décolle avec Sweeney comme commandant, car l’avion attitré de Charles Sweeney est en panne. A son bord, FatMan, la seconde bombe au plutonium jamais produite, sœur jumelle de celle d’Alamogordo. Derrière lui The Great Artiste piloté par Frederick Bock et The Big Stink piloté par Hopkins, qui tarde à rejoindre le groupe. Lors du vol, Great Artiste, avion météo de la mission, indique que Kokura est sous les nuages : Sweeney décide alors de se rabattre sur le second objectif... Nagasaki.
Quelques semaines plus tard, le monde découvre avec effroi les dégâts occasionnés, les chairs meurtries et les personnes dont il ne reste parfois qu’une ombre. Certes, la guerre est finie, mais à quel prix ? Les pilotes des deux avions reviennent au pays, fêtés en héros comme il se doit, tous patriotes fiers de leur action, aucun n’évoquant le moindre mot de remords. Les photos des civils, dont beaucoup d’enfants, perdant des lambeaux de peau n’ayant pas encore fait le tour des rédactions, et les Américains saluant avant tout le retour de tous les fronts de leurs boys. Des boys dont certains reprennent vite du service. Et leurs avions aussi. The Big Stink, celui qui s’était un peu égaré dans le ciel de Nagasaki, a déjà redécollé des Mariannes, direction... l’atoll de Bikini, où rebaptisé Dave’s Dream (BF354), il effectue dès le 1er janvier 1946, toujours piloté par Sweeney, le largage de la troisième FatMan, qui avait été apportée elle aussi à Tinian, au cas où (le Japon ne plierait pas). La cible consiste cette fois en des navires de guerre au rebut, dont un cuirassé, prise de guerre japonaise, le Tarawa. Peu de temps après, l’escadron rentre à sa nouvelle base américaine... (à Roswell, au Nouveau-Mexique, ça ne s’invente pas !). Il participe dès 1947 à la création du Stratégic Air Command, et passe sur B-47 Stratojet. L’ère de la réaction est venue. Le groupe armé s’équipe ensuite de ravitailleurs B-50 (des B-29 "dopés"), puis au KC-97, pour enfin passer au B-52 et ravitailleurs Boeing KC-135. L’escadron participe à la guerre du Viêtnam et aux bombardements massifs de l’ère Johnson, et reçoit en décembre 1993 ses premiers B2. En 2001, il bombarde d’Afghanistan et participe à la seconde guerre du Golfe (Iraqi Freedom).
Durant toute cette période, les protagonistes des deux bombardements atomiques, toujours en poste (et nommés généraux), demeurent actifs, sillonnant le pays pour prêcher les bienfaits du patriotisme. En évoquant parfois (mais rarement) la terrible décision que celle de ces aviateurs qui ont révélé à la face du monde que les guerres ne seraient plus comme avant. L’armée américaine avait en fait sélectionné ses pilotes. Il lui fallait des hommes inflexibles, qui au dernier moment ne ferait pas demi-tour ou n’hésiteraient pas à appuyer eux-mêmes sur le bouton de largage si besoin était. On n’est donc pas surpris si les deux leaders, Tibbets et Sweeney, ne sont jamais revenus sur leur décision, Sweeney cultivant jusqu’à sa mort une haine profonde des Japonais. Pour eux, comme l’a dit et répété Sweeney, c’était le "seul moyen de rentrer tous à la maison", à savoir la fin de la guerre obligatoire, auquel cas il avait aussi raison. "There’s no question in my mind that President Truman made the right decision to release the bomb" disait-il. On peut aussi affimer que les deux pilotes ne savaient pas ce qu’ils allaient exactement larguer. A part justement Sweeney qui avait vu, lui, le premier largage avant d’effectuer celui sur Nagasaki...
En réalité, un seul aviateur a pris pour lui l’horreur qu’il venait de déclencher avec ses collègues : Claude Eatherly, radio à bord du Straight Flush, l’avion météo d’Hiroshima, qui est le seul qui n’a jamais réussi à surpasser le souvenir du terrible 6 août 1945. Profondément marqué par l’horreur déclenchée, se rendant indirectement responsable car ayant donné le feu vert à Tibbets, il deviendra un ardent pacifiste, allant jusqu’à se rendre au Japon pour rencontrer des (ses) victimes. Suicidaire, il fera plusieurs tentatives qui le mèneront à l’hôpital psychiatrique de Waco (au Texas) une dizaine d’années après la guerre, où il restera jusqu’en 1961. Son père, et sutout les militaires, ne savent alors que faire d’un homme qui refuse de jouer les héros, et parle de "massacre". Il meurt à 60 ans, en 1978, incompris de ses camarades de combat. Un film devrait bientôt sortir en 2008 relatant sa vie brisée, avec Sam Shepard dans le rôle principal, qui, pour l’occasion, renfilera la tenue qu’il avait de Chuck Yeager dans L’Etoffe des héros. Le film est tiré du livre Descending into Heaven de Michael Matheny, sorti en 2001 chez Brave New Books (et ressortant bientôt chez Cantarbooks). Eatherly avait lui aussi écrit un livre passionnant, Avoir détruit Hiroshima, coécrit ave Günther Anders, un philosophe pacifiste et le premier mari de A. Arendt, paru autrefois chez Laffont, dont on peut espérer la réimpression en 2008 après la sorti du film.
Le terrible cas de conscience après coup d’Eatherly illustre simplement l’histoire classique mais toujours actuelle du « fou serviteur d’une cause sacrée » qui dénonce le pouvoir en place et ses décisions, et se met à dos, ce faisant, l’ensemble de la population, favorable aux deux largages. Durant tous les mois qui ont précédé les deux terribles bombardements, des gens comme Oppenheimer, effrayés par ce qu’ils avaient enfantés, avaient tenté de convaincre Truman de s’y prendre autrement, en faisant exploser une bombe au large de Tokyo, entre autres. On a remarqué aussi que quoique l’armée japonaise ne se serait jamais rendue après le premier bombardement, le second utilise un modèle de bombe différent du premier, qui pourrait laisser croire que l’on a fait aussi, et c’est malheureux à dire, dans "l’expérimentation" dans le second cas. Ou plutôt d’ailleurs sur le premier, la bombe à plutonium ayant été testée, elle, aux Etats-Unis. En fait, on peut penser qu’Eatherly avait pris conscience avant les autres de ce qui nous attendait, à savoir une prolifération incroyablement rapide du nombre de têtes nucléaires, lui qui n’en avait vues que trois jusqu’ici. Cinq ans après être sorti d’hôpital psychiatrique, il apprend en effet que les Etats-Unis ont atteint leur maximum, avec 31 700 têtes nucléaires contre 7 089 pour l’URSS et 20 seulement pour la Chine ! L’année où Tibbets quitte l’armée ! Les différents accords russo-américains initiés par Nixon conduiront bien à faire baisser le nombre à 10 600 têtes nucléaires en 2002, contre 8 600 en Russie (vieillies et fort dangereuses, voire en déliquescence comme pour les têtes nucléaires des sous-marins à l’abandon de la Baltique), 200 en Grande-Bretagne, 350 en France (réparties entre sous-marins, missiles enterrés et avions de combat comme le Mirage 200N) et 400 en Chine... certains ajoutant 200 têtes nucléaires pour Israël (chiffre étonnant mais qui s’explique par l’antériorité de ses recherches : officiellement, le pays n’en possède aucune !), 30-35 pour l’Inde, 24-48 pour le Pakistan., l’Afrique du Sud également devant en posséder quelques-unes, (une demi douzaine) et la Corée du Nord peut-être, de 1 à 4 maximum... En mai 2002, un nouvel accord SALT2 annonçait la réduction des têtes nucléaires entre USA et ex URSS de 65%, le but étant d’arriver à "seulement" 1 700 et 2 200 chacun. Aujourd’hui, en 2007, on en est encore à 3 500 environ chacun, tout en ne sachant pas exactement ce qui a été fait des têtes précédentes : stockées, détruites, rendues inutilisables, etc. rien ne le précise exactement, alimentant la rumeur tenace d’un possible "marché noir" en particulier dans les zones périphériques de l’ancien empire soviétique. Depuis les B-29, les citrouilles vénéneuses se sont diantrement multipliées. Voilà qui relativise sérieusement les dires actuels sur l’accession de pays nouveaux au club très fermé des détenteurs d’armes nucléaires. Vu le stock chez certains, et la totale opacité des contrôles de destruction, il est raisonnable de penser que pour s’équiper aujourd’hui d’une arme nucléaire, il est plus subtil de tenter de s’en procurer par la bande que de chercher à monter de toutes pièces une industrie d’armement atomique ! Des pays à forts revenus commerciaux (pétroliers) ont déjà dû y penser, bien avant l’Iran ou aujourd’hui... l’Algérie ou la Lybie, désireux de s’équiper benoîtement de réacteurs civils, le premier pas... vers le militaire (mais c’est nettement plus long, compter au moins 20 ans minimum) ! Encore assez en tout cas, pour détruire intégralement deux fois la planète. Il y a un mieux, remarquez : en 1966, c’était sept fois de suite ! La prolifération nucléaire a encore de beaux jours devant elle.
Et tout cela à partir d’Hiroshima et d’un pilote qui vient de décéder ce jour, à 92 ans bien sonnés, dans son lit, en ayant suivi la recommandation de Truman qui lui avait dit de ne pas craindre de ne pas dormir tranquille, ayant fait son devoir avant tout. Officiellement, sans avoir jamais mis en doute la décision présidentielle qu’on lui avait demandé d’appliquer. Officieusement, en reconnaissant le jour de son décès que cette décision posait problème, un problème que sa disparition ne résoudrait pas : "Avant son décès, il a fait savoir qu’il ne voulait ni funérailles ni pierre tombale, par peur de déclencher des manifestations de protestations" nous apprend Le Figaro. Du haut de son petit nuage, un dénommé Eatherly doit bien sourire. Lui le fou... de paix.

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du grand n’importe quoi là : les photos étaient bien celles d’Hiroshima !! on va (...)
08/10 14:10 - moriceJuste une précision sur "Ridgway la peste" : je n’ai plus la référence sous la main mais (...)
08/10 05:43 - jc durbantAllez donc dire ça aux mecs de l’OTAN : http://contreinfo.info/article.php3... (...)
05/02 22:20 - Faresbin ouais,c’est la mort du bourreau.........paix à son âme........beaucoup de monde dans (...)
13/11 22:46 - Dégueuloirsur les de Wendel d’un autre article Au dessus des frontières les mines lorraines (...)
11/11 05:31 - brieli67
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