Il existe autant de conditions qu'il y a d'individu. Il est très courant de parler de condition féminine et de la place qu'occupent les femmes dans une société. Cette mise en valeur de la condition féminine se fait en attirant l'attention sur les violences subies par les femmes, les écarts de salaire entre autre et prenant pour référence l'homme et l'égalité. Cela postule en creux que le monde est une sorte de soupe androcentriste nommé patriarcat (*) ce qui postule ab initio qu'il n'existe pas de condition masculine ou que celle-ci est idyllique en regard des femmes.
Toutefois, depuis quelques décennies, des groupes se font formés afin de faire reconnaitre et valoir les problématiques des hommes. Cette reconnaissance est ralentie par des préjugés qui veulent associer cette nécessaire reconnaissance à un « ressac machiste » (**), du sexisme, du virilisme, sans compter sur les procès d’intentions et autre désinformation que certain-es n’hésitent pas à faire. Les courants revendicatifs masculins sont associés à deux noms différents : masculinisme, hominisme.

Le pont Jacques-Cartier finira par devenir une attraction touristique si davantage d’hommes désespérés continuent d’en bloquer l’accès …
Masculinisme :
Ce terme a été forgé de toute pièce par Michèle Le Doeuff : « Pour nommer ce particularisme, qui non seulement n'envisage que l'histoire ou la vie sociale des hommes, mais encore double cette limitation d'une affirmation (il n'y a qu'eux qui comptent et leur point de vue), j'ai forgé le terme de masculinisme » [1].
Il ne renvoi à aucun mouvement de prise de conscience de la condition masculine comme le relève Patrick Guillot fondateur du site 'la cause des hommes' : "parmi les excellentes raisons que nous avons de ne pas nous définir comme "masculinistes", la principale est que ce néologisme a été créé et est utilisé contre nous, pour nous discréditer, par nos adversaires, les idéologues misandres. Dans leur esprit, il est tout simplement synonyme de "misogyne", et il est déjà connoté ainsi dans une large partie du public. Cette connotation négative est d’autant plus facile à installer que le mot a une consonance rude, lourde, est relativement difficile à prononcer et désagréable à entendre. Ainsi, pur produit de l’imagination morbide des misandres, le "masculinisme" n’est qu’un épouvantail diabolisant, une entité-repoussoir. A vrai dire, il n’existe pas : il n’existe ni programme masculiniste, ni théorie masculiniste, ni vision du monde masculiniste ... " [1]
Toutefois, certains hommes se définissent comme masculiniste les exposant à une critique de leurs engagements par diabolisation (***). Comme le signale Olivier Kaestlé, Il faut reconnaître que certains militants parmi ces groupes d’hommes affichent par moment des positions pour le moins exacerbées ou maladroites et manifestent un don inné pour se tirer dans le pied quant à la défense de valeurs égalitaires, si légitimes soient-elles. La révolte et le désarroi influencent trop fréquemment leurs positions, mais il faut admettre que les injustices grossières subies par eux expliquent, sans toutefois l'excuser, cet état d'esprit [...] Heureusement, il n’en demeure pas moins que d’autres – et parfois étonnamment les mêmes - savent faire preuve d’une analyse rigoureuse, documentée et pertinente, qui met en lumière des failles et des injustices criantes dont les hommes sont victimes [2].
Hominisme :
Le créateur de ce mouvement et qui aussi l'un de ses principaux membres fondateurs est Yvon Dallaire, psychologue et sexologue de réputation et d'envergure international. Celui qui est considéré comme le père spirituel de l'hominisme est Robert Bly, auteur, poète, traducteur et activiste du mouvement masculin américain. À partir de 1980, il s’implique dans le « Men’s Movement » naissant, animant des conférences, des groupes d’hommes « mythopoétiques », des rassemblements. Cette activité culmine en 1990, avec la publication d’un essai, Iron John (Jean de Fer - son seul ouvrage traduit en français, sous le titre L’homme sauvage et l’enfant), qui connaît une diffusion internationale et devient un livre-culte dans lequel il affirme « Les penseurs contemporains s’évertuent à décrire l’échange père-fils en termes d’identification ou de mimétisme comportemental, mais je crois pour ma part que quelque chose est échangé sur un plan proprement biologique, un peu comme si une substance passait directement des cellules du père à celles du fils. […] Le corps le plus jeune apprend à capter la fréquence vibratoire des corps masculins. »
Comme le souligne Olivier Kaestlé [2], des porte-parole crédibles par ailleurs se démarquent, tels les Yvon Dallaire, François Brooks, Serge Ferrand, Lise Bilodeau, Patrick Guillot, John Goetelen [...]. Ces communicateurs compétents cernent les enjeux de la condition masculine et les vulgarisent, chacun avec un angle de traitement original.
Leurs prises de positions empêchent que les problématiques masculines ne se trouvent tout à fait banalisées et balayées par d’autres préoccupations, plus à la page ou en apparence antagonistes, comme les agressions sexuelles ou les meurtres de conjointes, deux délits où les hommes restent les premiers dénoncés.
L’hominisme est la forme la plus aboutit en terme de définition des objectifs puisqu’un manifeste a été établi en 2006 et les objectifs y sont détaillés un à un. Les hoministes organisent régulièrement des rencontres intitulées « Congrès de la condition masculine - Paroles d'hommes ». Le premier a eu lieu à Genève en 2003 sur le thème "Quand l'homme reprend la parole...", le second à Montréal en 2005 sur le thème "Féminisme + Hominisme = Humanisme", et le troisième à Bruxelles en 2008 sur le thème "Hommes, états des lieux : inventaire des ressources et des besoins".
Patrick Guillot voit quatre axes majeurs à l’hominisme. Ces quatre axes seront développés dans un prochain billet :
1. Sortir du stéréotype masculin
2. Faire reconnaître les violences contre les hommes
3. Trouver des solutions à la sous-performance des garçons à l’école
4. Rendre leur place aux hommes dans la famille
Notes :
(*) L’idée de patriarcat est très largement surfaite et se retrouve confrontée de prime abord à un problème de définition loin d'être résolu car de l'aveu même d'Agnès Echène chercheuse en anthropologie culturelle, "Dans l’infinie diversité des moeurs et organisations sociales décrite par l’ethnologie, on peine à discerner ce qui caractérise précisément et concrètement le "patriarcat" ; en effet, il n’apparaît jamais comme un type de sociétés dont les invariants ressortent clairement." [3].
La définition simpliste du patriarcat considère qu'il est basé à la fois sur le couple et sur l'autorité de l'homme or chez les Khasi du Meghalaya (Inde) qui pourtant pratiquent le mariage, c'est bien les femmes qui possèdent le pouvoir politique et familial (ce sont les filles, et non les garçons, qui héritent des biens de la famille) à tel point que des groupes d'hommes se sont formés afin de demander plus de droit et de liberté d'action [4].
La meilleure réfutation de ce que nous appellons patriarcat se trouve dans la thèse de Frederick Mathews intitulé Le garcon invisible, nouveau regard sur la victimologie au masculin ("The Invisible Boy – Revisioning the Victimization of Male Children and Teens")
"En tant que théorie générale issue du vécu des femmes « comme groupe », elle a du mérite. Mais elle se fonde aussi sur certaines hypothèses concernant les hommes comme groupe qui, lorsqu’on les scrute de plus près, s’avèrent biaisées. Les victimes masculines commencent à remettre en question une certaine vision de la violence, de la victimisation et des relatons de pouvoir, strictement basée sur le sexe, étant donné que leur propre vécu leur démontre quelque chose de totalement différent.
Par exemple, l’un des domaines où cette théorie commence à s’essouffler réside dans son analyse des interactions au niveau des classes sociales et des races. En termes économiques et politiques, une femme riche a plus de pouvoir social qu’un homme pauvre ou sans abri. Une femme de profession – médecin, juge ou avocate – a plus de pouvoir qu’un homme sans formation, en vertu de ses études, son pouvoir d’achat et son influence sociale. Une femme blanche a plus de pouvoir social qu’un homme appartenant à une minorité visible. La théorie omet également de tenir compte du pouvoir que les femmes exercent sur les enfants de sexe masculin, d’abord à titre d’adultes et aussi comme mères,
enseignantes, gardiennes, ou employées de garderie."
[...] "La théorie du patriarcat, et cela est évident dans la citation de Hyde, porte préjudice à tous les hommes dans la manière dont elle généralise le stéréotype négatif de la « sexualité masculine ».
[...] "En outre, lorsqu’il est strictement appliqué, un modèle très spécifique à un sexe ne réussit pas à expliquer pleinement l’existence de contrevenants sexuels féminins, et notamment l’exploitation de garçons par leurs mères, ou par d’autres femmes adultes ou adolescentes, ni la séduction de jeunes gens mineurs par des adolescentes plus âgées et par des femmes, pas plus que l’inceste mère-fille, ou l’exploitation sexuelle d’enfants par des enseignantes, des employées de garderie, des responsables féminines dans les institutions, et par d’autres femmes en position de pouvoir et d’autorité (Mathews, 1995).
Et cette perle : [...] "La théorie [du patriarcat] est également « hétérosexiste » et elle n’explique pas l’exploitation et les abus sexuels ni les mauvais traitements physiques dans les relations entre lesbiennes (Renzetti, 1992) ou entre hommes gais. Elle ne réussit pas non plus à rendre pleinement compte de la responsabilité des femmes dans les châtiments corporels, la carence de soins et les mauvais traitements émotifs infligés aux enfants."
(**) Le terme de ressac dans le cadre du féminisme est explicité par Yvon Dallaire : "Je trouve très significatifs que de plus en plus de féministes parlent de " ressac " plutôt que de " backlash " hoministe. D’après Larousse, le ressac constitue le " retour violent des vagues sur elles-mêmes, lorsqu’elles se brisent contre un obstacle ". Ce qui veut dire que la vague revient sur elle-même aussi violemment qu’elle est arrivée. [Pour] être méchant, je dirais que les féministes radicales n’ont que ce qu’elles méritent, mais où cela nous mènerait-il ? À une lutte pour le pouvoir sans fin." [5]
(***) Lire le risible commentaire de Julien Cart à propos de son article Féministes et hommes engagés, sortir de l’androcentrisme et développer l’empathie : " [...] Dès lors les autres sont pour la plupart des masculinistes qui voient dans le féminisme une idéologie qui vise à émasculer les hommes. [...] " alors qu'aucun des intervenants de ce fil ne s'est revendiqué tel. Cela est démonstratif de l'impossibilité de parler de condition masculine sans parler d'aller émettre des critiques constructives à propos des féminismes. C'est aussi démonstratif des multiples déclinaisons du point goodwin pour abréger un débat et diaboliser l'autre.
Bibliographie :
[1] Hoministes, oui - masculinistes, non merci par 'la cause des hommes'
[2] Masculinisme : quand des hommes s’en mêlent… par Olivier Kaestlé le 09/10/2009
[3] Quelle alternative au patriarcat ? par Agnès Echène le 15/10/2004, Sysiphe.org
[4] Les Khasi du Meghalaya par 'la cause des hommes'
[5] Réponse à Pierrette Bouchard, Isabelle Boily et Marie-Claude Proulx par Yvon Dallaire, 2003

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