• jeudi 23 mai 2013
  • Agoravox France Agoravox Italia Agoravox TV Naturavox
  • Agoravox en page d'accueil
  • Newsletter
  • Contact
AgoraVox le média citoyen
La fondation Agoravox
  Accueil du site > Tribune Libre > Les folies de la Guerre Froide révélées (9) : les militaires US conduisent (...)
68%
D'accord avec l'article ?
 
32%
(43 votes) Votez cet article
  • Faire un don
  • Imprimer cet article
  • Marquer et partager

Les folies de la Guerre Froide révélées (9) : les militaires US conduisent à un monstre

10 décembre 1963 : Robert Mc Namara, les lunettes bien propres, le costume tiré à quatre épingles et sa plus raie dans les cheveux annonce d'un air contrit la fin d'un vieux rêve spatial. Il vient d'enterrer le X-20 ; appellé auparavant Dyna-Soar (*), le projet de planeur spatial descendant direct des idées d'Eugen Sänger, défendue aux USA par Walter Dornberger, qui promenait encore à la NASA ses manteaux de cuir noir comme il le faisait à Peenemünde. L'engin, qui aurait pu devenir la première navette spatiale, était alors en cours de construction du premier prototype. Le choc est rude, c'est un projet très prometteur qui s'arrêtait brusquement et privait les militaires d'un véhicule leur permettant de revenir dans la conquête spatiale, maintenant qu'on leur avait dit que le X-15 ne servirait pas à envoyer des cosmonautes dans l'espace. Des militaires abattus par le couperet budgétaire provoqué par une guerre sans nom qui dévorait les budgets de la Défense.. Adroit politique, afin de ne pas subir les foudres de ses propres généraux, le même jour Mc Namara leur avait promis une compensation de poids : un laboratoire spatial piloté ou MOL (pour Manned Orbiting Laboratory), un projet imaginé trois ans auparavant. Malgré la déception de la pilule à avaler, les militaires s'étaient satisfaits de l'offre gouvernementale : pour eux, le MOL n'était rien d'autre qu'un satellite espion habitable : plutôt que d'envoyer des capsules toutes les semaines, ou presque, sur terre, remplies de photos prises au jugé, ou presque, là haut, comme ils le faisaient déjà, désormais il y aurait des cosmonautes-militaires qui choisiraient eux mêmes ce qu'il fallait photographier... paradoxalement venus pour un enterrement, les militaires avaient été invités à un baptême...

L'engin, une fois encore, ménageait la chêvre et le chou : comme véhicule spatial, l'armée se voyait dotée de la capsule biplace existante Gemini, le seul engin portant des sièges éjectables (de quoi convaincre des pilotes !), et comme laboratoire d'un long cylindre modulaire, dans lequel différentes "charges" pourraient être installées. Diverses configuration étaient présentées d'emblée, telle celle d'une station triple, formée de trois modules fixés côte à côte, ravitaillable par des capsules. Gemini qui ramèneraient sur Terre, avec leurs cosmonautes, le fruit des travaux des militaires (comme le montre ci-contre la couverture de Mécanique Populaire). Parmi ces travaux, bien entendu, l'observation de l'URSS par des appareils photos était la grande priorité, une URSS qui venait alors de montrer sur la place rouge de nouveaux missiles intercontinentaux qui avaient effrayé l'opinion publique américaine, bien aidée par les services de communication de l'US Air Force. Finies les capsules éjectées de satellites espions : les militaires s'engagent à devenir les futurs facteurs de l'espace ! Une véritable station spatiale !

Tout le monde en rêve alors : depuis les projets de Von Braun de roue céleste en mécano spatial (immortalisée par 2001 Odyssée de l'espace ou les aventures de Dan Cooper par Max Weinberg), les engins gonflables et les assemblages de morceaux de fusée,  tout le monde souhaite en construire une. Il faudra attendre Skylab et la série russe des Saliout-Mir pour en avoir, mais en 1963, effectivement, il n'en existe aucune autour de la Terre. Voilà les militaires ravis : avec leur MOL, ils reviendraient dans la course spatiale, captée par la seule NASA, c'est sûr. Leur projet ressemble un peu à une capsule Gemini traînant derrière elle une gigantesque boîte de coca, mais bon... lancés de Vandenberg en Californie, sur une orbite polaire à 150 miles (241 kilomètes), leur "boîte de coca" géante représentait un formidable endroit d'observation de leur ennemi juré... Pour l'instant, on ne sait trop bien quelle forme donner à ces stations "qui seront là dans 10 ans pour accueillir des missions de 1 à 5 ans dans l'espace pour 6 à 12 personnes" affirme un projet de Chrysler, en date du 13 janvier 1966...

Le projet reposait sur une cabine spatiale particulière, héritière directe du projet précédent, à première vue. Mais la capsule Gemini est tout l'inverse de Mercury, sorte d'obus spatial incontrôlable. Les cosmonautes, fort remontés contre l'intransigeance de la NASA face à leurs demandes de modifications de la cabine (une séquence célèbre de l'étoffe des héros le montre très bien) avaient reçu auprès des militaires un bien meilleur accueil qu'auprès des anciens nazis chapeautant le projet Mercury. Leur véhicule (ici sa première représentation en janvier 1962), doté de deux grands hublots en goutte d'eau, dans lequel un cosmonaute, Virgil Grissom (**) s'était beaucoup investi était tout autre en effet. Muni de deux sièges éjectables (et les cosmonautes de parachutes, donc !) il était un peu plus rassurant : jusqu'à 60 000 pieds (18 000 m) il y avait une sécurité d'assurée. pour ses occupants. La capsule se pose à plat dans l'eau (car on avait pensé à une aile Rogallo au départ pour la ramener sur Terre !) et non verticalement. L'engin était doté d'un radar de vol, pour s'approcher des autres vaisseaux spatiaux. Deux Gemini effectueront un magnifique ballet en décembre 1965, des essais de rendez-vous aérien auront lieu avec un étage d'Agena muni d'un collier spécial (dock) pour effectuer la première rencontre spatiale (avec Gemini 8, le 16 mars 1968, qui se finira hélas en tour de manège démentiel !). Lors d'une tentative avortée, on pourra admirer un autre dock, l'ATDA, encore muni de sa coiffe restée coincée, béant comme une tête d'alligator de l'espace.  Le vaisseau Gemini est donc avant tout pilotable, grâce à un nombre important de tuyères disposés tout autour de sa cabine ou de da juppe arrière. Pour en prime bien gérer le tout, c'est le premier véhicule spatial à posséder un ordinateur de bord (à mémoires de ferrite gigantesque pour l'époque  : 4 Mégas !) pesant 58,98 livres (27,20 kilos, les concepteurs ayant octroyé "60 livres maximum au concepteur !) donnant des indications en tant réel sur le tableau de bord. Bref, Gemini, vaisseau spatial performant, était une réussite totale, dont les militaires (et les cosmonautes consultés et pour une fois écoutés) pouvaient être légitiment fiers. En plus, elle inaugurait les toutes premières "fuel cell", autrement dit les batteries à hydrogène, signées General Electric, installées dans la jupe arrière, qui seront obligatoires pour aller sur la Lune (les batteries classiques étant bien trop lourdes et les panneaux solaires trop encombrants).

Le projet du MOL, très beau sur le papier, une fois lancé, se heurte vite pourtant à des contingences imprévues : c'est bien beau d'avoir un module habitable et un véhicule comme Gemini comme avion-taxi, mais comment fait-on pour passer de l'un à l'autre ? Gemini est encombré, à bord ses cosmonautes se plaignent de l'absence de place lors des vols de longue durée (15 jours sur un siège éjectable, pensez donc de vacances - Gemini 7 avec Frank F. Borman, II et James A. Lovell effectueront un record de 14 jours d'endurance ; ils feront 206 tours de terre * !) et se retrouve avec dans le dos une énorme case à équipements (dédoublée) contenant de quoi changer d'orbite ou de se maintenir en vol plus longtemps. Comment faire, donc, pour passer d'un volume à l'autre ?   On envisagera 4 façons, représentées ici à gauche par ce petit schéma où ce qui est en bleu sont les volumes habitables. En commençant par le bas, la D est la pire de toutes : celle de la sortie dans l'espace, avec décompression du véhicule Gemini et du voisin du cosmonaute, car les deux sièges sont côte à côte dans la même cabine.La C est le gonflage d'un tunnel souple contournant la séparation entre cabine et module. L'expérience malheureuse de Leonov qui faillira mourir étouffé dans son extension de cabine gonflable mettra vite la solution au rencart ; pas assez fiable. Les russes, onfrontés au même cas, choisiront... la sortie dans l'espace !

La B est une sorte de repliage de la capsule sur le côté du module : efficace, mais complexe, car il faut prévoir une ouverture interne large dans ce module pour que la porte de Gemini, au moins une, puisse s'ouvrir dans le compartiment à l'arrière. Ou prévoir une trappe, qui ne peut pas se ternir sur le fond de la capsule, mais sur le dessus, entre les deux portes d'éjection : or il n'y a aucune place pour ça !  Reste la A, à savoir de prévoir d'emblée un tunnel reliant le module à la cabine spatiale Gemini en traversant la case à équipements. Problème, au bout en partant du module ; il y a le bouclier de rentrée. Qu'il faut donc découper et reboucher par une trappe, qui s'ouvre dans le dos d'un des cosmonautes, ou plutôt entre les deux sièges. A savoir qu'il faudra de belles contorsions aux cosmonautes pour entrer là-dedans ! Sur les modèles de préparation, on construira bien ce tunnel au travers des deux anneaux d'équipements. Mais ce sera la solution retenue : elle sera même testée lors du vol de Gemini 2... le 3 novembre 1966 : au retour, on retrouvera la trappe... vitrifiée, collée irrémédiablent au bouclier ; le produit réfractaire entourant la fameuse trappe ayant fondu. Une fausse bonne idée avait été choisie : confiant,  les techniciens pensaient pouvoir résoudre le problème. Le plus simple étant en fait de changer intégralement de bouclier à chaque vol, si on voulait relancer l'une des Gemini devenue Gemini B ayant déjà volé. Malgré le contretemps, en 1967 Gemini-MOl est le plus gros programme spatial de l'armée US. Ici, le cosmonaute Robert Crippen devant la partie de bouclier qui a été découpée et où se trouvait la trappe d'accès au MOL. A ce moement-là, les russes ont déjà choisi : ils sortiront, eux, dans l'espace, pour passer d'un véhicule à l'autre. Le premier à tenter le coup étant Léonov, le 18 mars 1965 (en pleins préparatifs de Gemini, aux USA !).

L'engin est tellement bon qu'on songera un temps à lui pour se rendre... sur la Lune en mission circumlunaire (pas pour y atterrir, donc). Des projets secrets déclassifiés ont démontré en effet que McDonnell Douglas en particulier avait songé à le faire. Le fameux tunnel est toujours là sur les croquis : c'est donc bien la Gemini B qui a servi comme modèle. Comme l'anneau technique qui la relie à la fusée est plus large, on peut supposer que la fusée utilisée aurait été un étageS-IVB stage de Saturn IB. L'engin appellé "Gemini L" aurait pesé 8867 livres (4 tonnes). A l'arrière de la capsule, sur une des propositions, deux panneaux s'ouvrant en "aile de mouette" auraient servi à diriger vers la Lune des capteurs divers... dont une caméra. Sur une autre, c'est un cargo de ravitaillement que devient la Gemini B... pour Skylab, peut-être bien :

Des astronautes, il y en aura 17 de recrutés (dont pour la première fois un noir), pour le projet MOL, dont 13 venant de l' Air Force, 3 de la Navy, et une de la Marine. Deux se tueront dans des crashs dans leur avion d'entraînement, dont Robert Henry Lawrence Jr, le 8 décembre 1967,(le seul noir du contingent) à bord d'un F-104 biplace. 7 partiront à la NASA rejoindre le programme du Space Shuttle : Robert Crippen (qui deviendra directeur du Kennedy Space Center), Richard Truly (qui sera administrateur de la NASA), Karol Bobko, Charles Fullerton, Henry Hartsfield, Robert Overmeyer, et Donald Peterson. James Abrahamson deviendra directeur du Strategic Defense Initiative. Robert Herres finisant Vice Chairman du très prisé Joint Chiefs of Staff, le conseil du président dans le domaine de l'armement ou de la conduite de la guerre.

A noter que pour leur formation, ils feront connaissance avec le "Vomit Comet" : au départ un C-131 Samaritan utilisé par le projet Mercury, à ce moment-là deux Boeing KC-135 (NASA 930 et NASA 931 - N931NA configuré pour ses fameux vols elliptiques au dessus du golfe de Mexico. Le procédé, destiné à fabriquer quelques secondes d'apesanteur, deviendra un grand classique des entraînements de cosmonautes.

La vie en apesanteur pendant 15 jours n'étant pas la même que celle d'un seul bond dans l'espace, les cosmonautes civils de Gemini ont déjà abandonné les tenues couleur aluminium de Mercury pour d'autres moins voyants. "Comme le programme spatial américain avec le progressé dans le Projet Gemini, un nouveau, costumeplus avancé était nécessaire, pour plusieurs raisons.  La première est que les missions allaient être long jusqu'à 2 semaines dans la durée et les costumes-devait mettre plus à l'aise. En outre, étant donné que certains astronautes de Gemini allaient s'aventurer à l'extérieur pour effectuer des sorties extravéhiculaires, ils auraient besoin d'un costume qui offrait une protection accrue contre les radiations et les impacts de micrométéorites avec des couches supplémentaires genre armure, si vous voulez. Le costume de base de la NASA pour Gemini était le David Clark G4C, porté ici par John Young (pilote principal) et Mike Collins (pilote). Au lieu des joints de type tissu utilisés dans la combinaison de Mercury, la combinaison spatiale Gemini était une combinaison entre une pression interne et une couche extérieure de retenue de liaison, qui faisait que la combinaison était plus souple lorsque l'ensemble était sous pression. Pour l'étanchéité aux gaz, la pression été faite de nylon enduit de néoprène et recouverte d'un filet tissé à partir de fils de Dacron et de Téflon.  La couche interne légèrement plus petite que la couche pressurisée, réduisait la rigidité du costume quand il était sous pression et servait comme une sorte de gros œuvre, un peu comme un pneu contenait la charge de pression de la chambre à air dans l'ère avant les pneus "tubeless". Le design abouti à l'amélioration de la mobilité des bras et de l'épaule. Notez que maillot de Mike Collins est légèrement différent, en incorporant quelques couches supplémentaires de matériau pour lui donner une protection supplémentaire lors de ses sorties dans l'espace ; le costume de John est plus mince, parce que le commandant, va rester à l'intérieur du vaisseau spatial. Ces combinaisons ont été portées sur la plupart des missions Gemini,  le costume d'Eugène Cernan portant supplémentaire de protection sur les jambes et le bas du torse pour résister aux gaz d'échappement du kit de l'Astronaut Mobility Unit (AMU), qu'il était prévu de tester, même si ce n'est jamais arrivé en fait. Pour les 2 semaines de mission Gemini 7, Frank Borman et Jim Lovell portaient les costumes légers, plus confortables (des G5C)." Des costumes différents ? Les cosmonautes du MOL aussi alors : effectivement. Bien après la suppression du programme, on les retrouvera, par hasard, en 2005, bien cachés et déjà préparés, sur des étagères : il étaient.... de couleur bleue pâle, la couleur de l'Air Force et étaient appelés des "MH-7". A côté de lui, on retrouvera un projet d'Integrated Maneuvering Life Support System, pour se déplacer dans l'espace et être founrni en oxygène, créé par United Aircraft's Hamilton Standard Division. MOL était très avancé, comme projet.

La première étude du MOL remontait à 1960, désignée alors SR-178 et intitulée "Global Surveillance System" (voir ci-dessus extrait)Le projet avait eu tout de suite un fervent supporter : Lyndon B.Johnson, sénateur du Texas, ex-vice-président devenu président comme on le sait qui annonce en août 1965 qu'un budget de 1,5 milliard de dollars est (enfin) alloué au projet. C'est son vrai démarrage, jusqu'ici ce n'étaient que des études sans industrialisation. C'est la Douglas Aircraft Company qui est nommée maître d'œuvre. Deux ans plus tard, le budget a gonflé pour atteindre 2,1 milliards de dollars. Le fait que tout le projet Gemini ait été pensé et réalisé au Manned Spacecraft Center, de Houston, Texas ne doit pas être un hasard dans l'intérêt... électoral que portait LBJ au projet. Les liens unissant LBJ et la CIA non plus : à l'affût, elle lorgnait elle aussi sur un projet similaire !

Le mot Laboratoire choisi pour désigner le MOL permet à l'armée de ne pas désigner ce qu'elle souhaite y mettre. Si des armes semblent avoir été suggérées, le gros cylindre traîné derrière Gemini B pouvait se voir attribuer différentes missions. Un document déclassifié l'indique par l'exemple, en montrant 4versions possibles. Une des versions apportait l'extension des missions à 90 jours au lieu de 14 jusqu'ici à bord de Gemini. Avec un second compartiment à aménager. Une autre version prévoyait de faire du MOL un module pour les tests de la NASA, avec des expériences biologiques et une surveillance de la terre pour la météo ou l'agriculture, avec un module central muni de grandspanneaux solaires. Une autre était encore un camion à tests, cette fois orienté entièrement sur les ressources terrestres. En aucun cas on ne met en avant une mission de type militaire, à savoir avec un engin armé ou une mission d'espionnage.

Sauf le dernier, peut-être ; qui était très impressionnant en présentant un télescope immense, chargé selon le document secret d'une "mission d'astronomie". Cette dernière, fortement minimisée par la propagande représentait en fait un vieux souhait des militaires :  de pouvoir disposer des meilleurs clichés d'espionnage de l'URSS le télescope n'aurait pas eu d'ouverture vers l'espace, mais en direction de la terre. MOL aurait pu devenir un... super satellite Corona. Au final, les militaires, qui on le sait n'ont peur de rien, proposeront même une station alimentée par... l'énergie nucléaire.

Mais au delà des projets annoncés, MOL vivait déjà ses dernières heures. Si Johnson avait défendu le projet à bout de bras, le président suivant ne fera pas de même. De nombreuses rumeurs avaient déjà couru, affirmant que le projet serait "bientôt" arrêté : chez les cosmonautes recrutés c'était même devenu un private-joke entre eux, comme on peut l'entendre dans le documentaire "Astrospies" (voir ci-dessous les références) . La NASA et les militaires avaient été priés entre temps par l'administration US de se rapprocher dans le but d'édifier ensemble une station spatiale, car leurs deux projets pouvaient effectuer des tâches similaires. Mais il y avait un hic : ce que la NASA voulait faire à bord de sa station, comme des expériences physiologiques et autres, ces dernières pouvaient être faites à bord de MOL, mais à l'inverse, très peu de ce que voulait faire l'Air Force pouvait être fait à bord du laboratoire de la NASA. Le problème pour la NASA résidait surtout dans les orbites polaires du MOL, qui ne l'intéressaient pas du tout. 

Quelques jours avant sa soudaine disparition, les plus hautes sphères de l'armée de l'air étaient encore sûres que le programme serait poursuivi, avec des lancements habités, attendus pour 1972. "Le 10 Juin 1969, sans préavis, sous-secrétaire à la Défense David Packard annonçait l'annulation du programme MOL, qui touchait 12 000 emplois chez les divers sous-traitants. La Maison Blanche avait décidé une réduction importante des budgets de la Défense et avec le programme Apollo sur la bonne voie pour un atterrissage sur la lune un peu plus tard dans l'année, un programme spatial habité secondaire militaire pouvait être sacrifié". Selon certains, l'inimitié profonde entre Nixon et le sénateur démocrate Stuart Symington, un entrepreneur fortuné qui avait été secrétaire de l'Air Force en 1947 sous Truman, et avait organisé le pont aérien de Berlin, et qui était surtout un bruyant défenseur de la puissance aérienne des Etats-Unis, avait énormément joué : juste avant, Symington, cet intriguant, partisan à outrance de la Guerre Froide, avait fait toute une campagne pour dénigrer les dépenses de Défense et le programme "Safeguard," avec les missiles Spartan et Sprint de protection de sites, son "Perimeter Acquisition Radar" en "phased array" et le "Missile Site Radar". Partisan à outrance des gros bombardiers et des missiles ICBM ; il ne comprenait pas que les USA puissent dépenser pour protéger leurs sites sensibles sans fabriquer en même temps des instruments d'attaques de l'URSS ! Or l'entrepreneur principal du MOL, McDonnel-Douglas avait son siège situé à St louis, dans l'État d'origine de Symington : Nixon aurait ainsi voulu torpiller les emplois de son rival, pensait-on.  Mais en réalité, la majeure partie du travail McDonnel-Douglas MOL se faisait en Californie En tout cas, le sénateur, qui avait passé un bon temps de sa vie a critiquer le secrétaire à la défense James Forrestal, s'est évidemment plaint bruyamment partout de l'annulation du MOL dont il était un chaud partisan, au point d'exacerber Nixon sur ce seul contentieux. Symington était une grande gueule anticommuniste qui s'était plusieurs fois pourtant pris en grippe le senateur Joseph McCarthy, qu'il détestait. Hantant les couloirs de la Maison Blanche (il est ici aux côtés de Kennedy et Bob Hope), arpentant les bases militaires en compagnie des généraux, il était aussi passablement givré : il avait un jour évoqué la vie d'humanoïdes sous terre comme étant une possibilité sérieuse ! Il était plutôt fantasque : partisan de la guerre à outrance contre le communisme, et soutien actif de la CIA, il est devenu progressivement partisan de paix au Viet-Nam (d'après le Bulletin of the Atomic Scientists de 1969) !

Symington, qui se croyait toujours secrétaire d'Etat sous Truman, avait derrière lui un lourd passif de manipulateur de chefs d'état ou de décideurs au Pentagone : c'est de sa faute, en effet, si la lignée prometteuse des ailes volantes de Jack Nortrop avait été envoyée à la feraille comme on le raconte ici : (...) "deux mois plus tard, en effet, tous les contrats  d'aile volante ont été annulés,cbrusquement, sans explication par ordre de Stuart Symington, le secrétaire de l'Armée de l'Air. Peu de temps après, Symington a également rejeté une demande de la Smithsonian pour l'Armée de l'Air de faire don de l'une de ces grandes ailes à sa collection de dessins d'avions novateurs de Northrop." Bref, il désirait qu'il ne reste rien de cette série d'appareils extrarordinaire. Les raisons de sa furie destructrice étaient en prime sinistres, celles d'un profiteur de guerre :  "dans une interview aux actualités de 1979, Jack Northrop a brisé le long silence et a déclaré publiquement que tous les contrats d'aile volante avait été annuls parce que la Northrop Aircraft Corporation avait refusé de fusionner avec son concurrent Convair, selon la forte insistance de Stuart Symington, parce que, selon Jack Northrop, la fusion avec Convair demandes était « une injustice flagrante envers Northrop..." Un peu plus tard, Symington est devenu président de Convair après avoir quitté son poste de secrétaire de l'Armée de l'Air. Les allégations d'influences politiques dans l'annulation de l'aile volante ont été étudiéqs par le House Armed Services Committee, où Symington a publiquement nié avoir exercé une quelconque pression sur Northrop pour fusionner. Son fils, John Jr. Northrop, a raconté plus tard lors d'une interview dévastatrice que son père avait eu tout au long de sa vie le soupçon que son projet d'aile volante avait été saboté par l'influence politique d'arrière plan qu'avaient menée Convair et l'USAF".

Depuis le début effectif du projet MOL, à la fin de 1965, 1,3 milliard de dollars avaient été dépensés pour le programme quand il a été brusquement interrompu en 1969. Certains évoquent plutôt la somme de 2,1 milliards. La fin brusque du projet avait été perçue comme un revirement purement politique, une sorte de lubie d'un président caractériel, sinon de l'alcoolique qu'il était déjà. D'autres encore faisant partie du programme affirmeront qu'il ne manquait plus que 100 millions de dollars pour terminer le projet... qui avait prédenté un système que d'autres s'étaient empressés depuis de reprendre et de modifier : visiblement, le télescope prévu à bord de MOL avait déjà été commandé quelque part par les militaires qui avaien pris en la cironstance les devants. La CIA eut vite fait de ne pas laisser tomber l'idée. Elle proposa de transformer un des MOL, projet piloté, rappelons-le, en projet... de satellite automatique totalement.... inhabité. En remplaçant Gemini B par une coiffe de satellite contenant 4 capsules à récupérer, ce qui n'était pas sans rappeler ce qu'on avait déjà vu. Le projet Dorian était né. Il devait être.... absolument monstrueux.

Le miroir au fond du corps du satellite faisait 2,34 mètres. La NRO avait en effet demandé à Perkin-Elmer de lui fabriquer un tel miroir, via un polissage contrôlé par ordinateur, un des premiers du genre. Or au même moment, la NASA avait dans ses cartons Hubble (aux fonds approvisionnés dès 1970, avec un lancement prévu en 1983, il sera finalement lancé le 24 avril 1990) qui, au départ, devait avoir un miroir de 3 m de diamètre. Interrogée sur le pourquoi de ce "downsizing", la firme polisseuse répondra candidement : " le passage à un miroir de 2,4 mètres permettrait de réduire les coûts de fabrication par en utilisant les technologies de fabrication développées pour des satellites-espions militaires". Dès 1970, la CIA était décidée à scruter l'URSS avec un Hubble tourné vers la Terre et des engins dont les miroirs valaient plus de 350 millions de dollars pièce ! L'administration de Nixon avait arrêté un projet au prétexte de son coût trop élevé, et la CIA, qui n'avait de comptes à rendre à personne, s'en était emparée ! En dépensant bien plus ! Car les sommes dépensées vont devenir gigantesques !!! Une réflexion de "Pinball Shawn" ; dans www.space.com, à propos du dernier de la lignée des satellites Corona résume parfaitement le problème : "Attendez-là, nous avons mis d'énormes satellites de 60 pieds de long et 30 000 livres en orbite en 1972, juste pour prendre quelques photos, mais nous avons eu besoin de l'aide du monde entier pour construire l'ISS ? C 'était juste pour montrer combien d'argent pour les déchets militaires par rapport au financement du programme spatial. Pour tout l'argent gaspillé, nous aurions pu avoir aujourd'hui une ville sur la Lune et 10 stations spatiales". Exactement, hélas, dirons-nous.

Pour certains, dont notre spécialiste Dwayne Day, les commandes de miroirs avaient bel et bien été passées, et certains ont atterri des années après ailleurs, dans d'autres projets civils. On croit avoir déterminé par exemple que l'observatoire astronomique installé à Mount Hopkins en Arizona appellé le Multiple Mirror Telescope (MMT), et fabriqué sur la base de 6 miroirs pourrait avoir bénéficié de ses fameux rebus de l'armée. Il a été construit dans les années 70 et démantelé dans les années 90, remplacé depuis par une formule à un seul miroir. Un des enquêteurs sur le sujet a retrouvé par exemple Aden Meinel, qui était à la tête en 1970 du Department Head of the Optical Science Center à l 'université de l'Arizona, et un collègue de Gerard Kuiper, directeur de l'University’s Lunar and Planetary Laboratory jusqu'à sa mort en 1973. Selon lui, Meinel avait dit pouvoir se procurer des "miroirs spatiaux" faits de borosilicate, fabriqués par Corning Glass de New York ; la firme qui avait fourni celui du Mont Palomar en 1947. Or chacun des miroirs obtenus ne faisait que... 1,250 livres (565 kilos) soit à peine 13% du poids d'un miroir terrestre habituel et était complètement plat, sans courbure, qu'il a fallu retailler, donc : plus légers, car destinés à l'espace ! Des miroirs de renvoi et non de concentration de lumière ; exactement ceux prévus pour le MOL avec le projet Dorian et ceux des satellites KH-6 Lanyard, KH-7 et KH-8 Gambit !

(*) les deux épisodes d'un documentaire de l'Air force sur le Dyna Soar :

1) http://www.youtube.com/watch?v=IpO5...

2) Aerospace Killer Bees : USAF X-20 DynaSoar Reusable Spaceplane, Part 2 of 2

Un autre daté octobre 1961-juin 1962 expose les progrès de la construction du Dyna Soar :

1) http://www.youtube.com/watch?v=drfc...

2) http://www.youtube.com/watch?v=muNY...

On y évoque la nature du revêtement : du zirconium pour le nez, et des "alliages" de nickel pour le fuselage.

A noter que parmil l'équipe de cosmonautes sélectionnés pour le projet Dyna Soar figurait un certain... Neil Armstrong. Il s"y exercera à bord d'un avion rare, le Douglas F5D-1 Skylancer, élégant prototype qui n'atteindra jamais la production. Dans cette étonnante vidéo, on verra 3 cosmonautes (Gus" Grissom, Walter Schiara et... Neil Armstrong essayer la cabine (fort étroite) du Dyna Soar. L'approche d'Armstrong pour calculer un décollage avorté de Dyna Soar devant planer pour se trouver une piste pour se poser avait été fort prosaïque avec un avions ressemblant le plus possible aux qualités de vol envisagées pour le X-20 : "Avec l'avion sélectionné, Armstrong est allé sur le site de lancement prévu à Cap Canaveral dédié au DynaSoar, pour mesurer les longueurs et les distances des pistes à partir d'un rampe de lancement et a dessiné un croquis de la disposition. Il a apporté cette esquisse à son retour à l'Edwards Air Force Base et a reproduit le tracé de la piste sur le bord du lac asséché Rogers. Ensuite, Armstrong a fait volé son Skylancer aussi près que possible de la trajectoire du DynaSoar lors d'une interruption de lancement. Il a commencé à faire voler le Skylancer à environ 200 pieds au-dessus du sol du désert à à-peu près 575 miles par heure. Quand il a atteint la rampe de lancement dessinée, il a lancé vers le haut le nez de l'avion et a commencé une montée raide verticale. Il a tiré 5 G, montant à une altitude de 7.000 et 8.000 pieds - là où la mise à feu du moteur DynaSoar l'emmenerait au cours d'une interruption de lancement. Tel un arc électrique, il s'est tourné vers le haut, à la verticale, a trouvé le terrain, et a guidé l'appareil pour un atterrissage en douceur sur sa piste esquissée.C'était certes une méthode efficace - l'École USAF Test Pilot a même adopté la manœuvre dans son programme de formation - mais plus pratique qu'utilisable. Des années plus tard, Armstrong a avoué que même si sa solution de lancement avort aurait dû fonctionner, il était heureux, de n'avoir jamais eu à essayer en vrai Dyna-Soar."

(**) cela restera le record avant les missions dans Skylab.

A noter que Virgil Grissom, qui avait été accusé d'avoir laissé couler sa capsule Mercury en ouvrant trop tôt le panneau de sortie (qui s'était en fait déclenché tout seul) n'était pas dénué d'humour : il nommera sa capsule Gemini III "Molly Brown", car selon la contine, "Molly Brown ne sombre pas". Le nom provenait d'une comédie musicale qu avait repris le celui d'une héroïne de Titanic. L'administration de la NASA lui interdira, un premier temps, de le faire, puis acceptera : plutôt taquin, Grissom avait proposé "Titanic" à la place ! Elle se vengera en interdisant à ses successeurs de donner un surnom à leurs vaisseaux. Le procédé répparaîtra, sous la pression des cosmonautes, lors du projet Apollo. Grissom, grillé vivant dans Apollo 1, était l'un des cosmonautes les plus attachants et les plus décidés à faire valoir ses droits face à la paperasserie abusive qui l'environnait, lui et ses camarades. Une scène touchante de l'Etoffe des héros montre sa femme qui ne veut pas paraître devant la caméra car elle était... bègue, et les journalistes l'auraient moqué.

"Astrospies" est un excellent documentaire sur le sujet (ça démarre par la découverte de deux costumes bleus : ceux du MOL : le début de l'enquête, fort bien menée. Avec Mac MacLeay, un des cosmonautes pressentis pour la mission et d'autres : Albert Crews, Bob Truly, Bo Bobko, Donald Peterson, Robert Herres , James Abrahamson, Hank Hartsfield, ou Bud Evans.

1) http://www.youtube.com/watch?v=pMDZ...

Dans l'épisode 2, on peut voir les tests du tunnel d'intercommunication.

Et une très étonnante maquette située au fond de l'eau aux îles Buck dans les Caraïbes. Et un aveu : cet entraînement comportait aussi une mission d'attaque possible des autres stations soviétiques : on songeait bien à armer le MOL (nous y reviendrons) !

2) http://www.youtube.com/watch?v=4yXW...

3) http://www.youtube.com/watch?v=0PC3...

Selon le documentaire, la résolution du télescope à bord du MOL aurait été de 7 cm, ce qui semble fort présomptueux. L'analyse par ordinateurs est vue également dans le sujet. On insiste aussi sur le prix faramineux du programme. La concurrence avec la station concurrente russe Almaz, que nous verrons bientôt, est également évoquée.

4) http://www.youtube.com/watch?v=GiM2...

L'annonce de la fin du programme a provoqué un choc considérable chez les cosmonautes recrutés. L'avenir des 14 restants devenait inquiétant. L'homme sur la Lune avait tué le programme précise le reportage, qui visite ensuite l'intérieur de l'Almaz sa gigantesque caméra, et son télescope hyper-grossissant, et sa surprise à bord... La mission des cosmonautes russes durait 15 jours, comme celle qui avait été prévue pour le MOL !




par morice jeudi 6 septembre 2012 - 48 réactions
68%
D'accord avec l'article ?
 
32%
(43 votes) Votez cet article



2 moyens pour donner

Don défiscalisé 10€ ou plus

Obtenez une réduction fiscale de 66% avec un e-reçu. Un don de 10 € ne vous coûte que 3€40.

Grâce à votre aide, AgoraVox peut continuer à publier plus de 1000 articles par mois. En donnant à la Fondation AgoraVox, vous offrez un soutien à la liberté d'expression et d'information.

Réactions à cet article

Ajouter une réaction

Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page

Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.


Faites un don

Les thématiques de l'article

Palmarès

Agoravox utilise les technologies du logiciel libre : SPIP, Apache, Debian, PHP, Mysql, FckEditor.


Site hébergé par la Fondation Agoravox

Mentions légales Charte de modération