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Les lacunes d’un professeur chargé d’apprendre aux autres à « tenir leur classe »

Serait-ce le premier effet de la campagne publicitaire bien orchestrée autour du film « Entre les murs » dont on a rendu compte lundi 29 septembre 2008 sur Agoravox ? Le Figaro.fr du 30 septembre révèle que « des cours pour apprendre aux profs à tenir leur classe » seraient bientôt organisés par le rectorat de Créteil en réponse à une demande formulée par un professeur de l’académie qui y va lui aussi de son couplet tiré de son expérience dans un livre intitulé : « Au secours ! Sauvons notre école ! » (1). Les cris d’alarme, on le voit, commencent à monter de toutes parts. Ce professeur est même invité à organiser ces cours pour 1 900 stagiaires de l’académie. Ils devraient débuter dans quinze jours.

 
On ne peut qu’applaudir à cette mesure de bon sens dont on s’étonne que personne n’en ait eu l’idée plus tôt. On reste toutefois interdit à la lecture d’une des recommandations de ce professeur qui ne paraît pas bien connaître le fonctionnement de l’Éducation nationale. Selon le Figaro.fr, il « veut aussi apprendre aux enseignants à réhabiliter l’exclusion : « il n’y a aucune raison, dit-il, de garder un élève qui a commis des fautes graves. »

Une hostilité ancienne des chefs d’établissement

On rêve. Ignore-t-il que l’exclusion ponctuelle de la classe trouve d’abord ses plus farouches adversaires dans la chaîne hiérarchique elle-même, au mépris des textes ? Cette crispation est révélatrice. Qualifiée de « punition scolaire » – premier échelon des mesures disciplinaires – «  l’exclusion ponctuelle de la classe », assortie pour son application, il est vrai, de quelques précautions de bon sens comme un manquement grave et un usage exceptionnel, rencontre depuis toujours l’hostilité des chefs d’établissement. Jouant de l’ignorance de leurs « chers collègues », certains ont même longtemps osé imperturbablement écrire dans leurs consignes générales données à la pré-rentrée de septembre : « Il est rappelé que les exclusions de cours ne sont pas autorisées. » Or, ceci contredit la circulaire du 11 juillet 2000. Ce rejet hiérarchique d’une mesure de bon sens ne trouve son explication que dans la menace qu’elle fait peser sur la stratégie traditionnelle des chefs d’établissement que notre professeur de « tenue de classe » méconnaît apparemment et qui a conduit à ces « stimulantes joutes verbales » célébrées sans vergogne par la publicité du film Entre les murs.

Une nouvelle donne

Autoriser un professeur à exclure de sa classe l’élève, qui la perturbe gravement, modifie forcément la donne.
1- D’abord, le professeur n’est plus le « dompteur » impuissant qu’on ligotait savamment dans la cage face aux fauves : il devient juge, lui aussi, de l’observation des règles élémentaires d’une classe ; les autres élèves comprennent alors que le professeur est le maître et non plus le valet que le chef d’établissement peut désavouer à sa guise.
2- Le transgresseur doit, d’autre part, être pris en charge par l’administration sans qu’elle puisse contester mécaniquement la décision du professeur. Quelle barbe !
3- Les responsabilités de l’incident ne peuvent plus être imputées seulement au professeur qui exerce ses prérogatives, mais à l’élève qui refuse de se soumettre aux règles de la classe.
4- Le problème posé désormais n’est plus - ce qui était commode pour masquer la réalité de la déviance scolaire - l’incapacité du professeur à « tenir sa classe », mais l’asociabilité d’un élève qui, bien que, coûtant dans un collège environ 8 000 euros par an à la société, entend, avec le soutien de ses parents parfois, voire de l’administration, faire régner son caprice dans l’établissement, au détriment de tous.
5- Et forcément, l’administration se retrouve devant un problème autrement plus redoutable à traiter que l’humiliation des professeurs qui lui a tant rendu service par le passé pour régner sans partage sur un corps enseignant asservi : que faire, en effet, d’un élève qui revendique son asociabilité, soutenu par des parents souvent dépassés et donc souvent complaisants ? 

Mais l’administration a la chance de ne pas manquer de courtisans pour venir à son secours et culpabiliser le professeur malotru qui ose user de l’exclusion ponctuelle, en lui reprochant de se décharger d’un problème sur autrui quand il n’y a que simple respect des responsabilités attribuées à chacun. Ils oublient, ces « chers collègues », que la mission d’un professeur est d’enseigner et qu’un chef d’établissement « est responsable de l’ordre dans l’établissement », qu’il doit « veiller au bon déroulement des enseignements » « et au respect des droits et des devoirs de tous les membres de la communauté scolaire », selon les textes (Décret du 30.08.1985 modifié). 

La seule réponse appropriée

Cette exclusion temporaire, à bien y réfléchir, est en tout cas la seule mesure qui puisse, et pour l’élève transgresseur et pour les autres élèves, rappeler « les règles de la classe » qui s’imposent à tous. Celui qui les refuse n’a pas sa place en classe. Sur un terrain de football, même M. Zidane doit éviter de s’essuyer les crampons sur un partenaire ou de lui asséner un coup de tête, sous peine de « carton rouge ». Puisque le football, dont on a les oreilles bassinées à longueur de temps, fait partie aujourd’hui de la culture obligée, qu’il serve au moins à faire admettre cette évidence ! 

1- C’est même la seule punition dont un professeur devrait faire usage. Être en classe doit être considéré comme une chance et même un privilège, si l’on se réfère au sort réservé aux enfants avant la création de l’École obligatoire. Et ce droit comporte un devoir, celui de respecter les règles de la classe. Leur transgression, en quelque manière que ce soit, est une rupture de contrat et implique donc la seule sanction qui convienne : une exclusion d’abord ponctuelle, avant d’envisager une autre réponse en cas de transgressions répétées.
Les devoirs supplémentaires ou les retenues sont inappropriés. Outre qu’ils sont de nature à aggraver la situation, ils ont pour effet dommageable d’inculquer une vision négative du travail, « le travail forcé », alors que le travail doit être au contraire valorisé, puisque c’est par lui que hommes et femmes peuvent se libérer des nécessités et des servitudes et se réaliser.

2- On voudrait volontiers souhaiter, comme la circulaire, que cette mesure d’exclusion ponctuelle soit exceptionnelle. Mais nul ne peut en décider à l’avance : la situation locale seule y conduit ou non. Dans un établissement où les conditions de travail sont par tradition respectées – Dieu merci, il y en a ! –, nul doute qu’une exclusion ponctuelle sera exceptionnelle. Mais dans un bahut à vau-l’eau où la démagogie a conduit les élèves à prendre des libertés avec les règles, l’exclusion ponctuelle devra forcément être plus fréquente.

« Vous n’avez pas le droit de... » est la formule souvent brandie par les chefs hiérarchiques pour intimider le professeur. A cette menace, une seule réponse : « En matière des droits de la personne, j’ai tous les droits ! » Un professeur ne cesse pas d’être d’abord un citoyen avec les droits de la personne qui s’attachent au statut de citoyen : les transgressions dans les classes aujourd’hui s’accompagnent le plus souvent de comportements injurieux : et l’injure est un délit. Est-ce bien ce qu’on va apprendre aux jeunes novices de Créteil qui aspirent encore à enseigner dans l’Éducation nationale ? L’ignorance, dont paraît faire preuve le professeur qui en est chargé, fait craindre le pire. Paul Villach


(1) Sébastien Clerc, « Au secours ! Sauvons notre école !  », Oh Édition.

par Paul Villach jeudi 2 octobre 2008 - 92 réactions
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Les réactions les plus appréciées

  • Par tmd (xxx.xxx.xxx.11) 2 octobre 2008 12:12

    Entendu hier soir aux infos ed 20 heures : un élève de CM1, 10 ans, a frappé son institutrice. Elle a porté plainte, le gamin a été entendu à la gendarmerie. Rien de plus normal. Mais l’établissement n’a pas le droit d’exclure l’enfant ! On croit rêver ...

  • Par maxim (xxx.xxx.xxx.93) 2 octobre 2008 10:53
    maxim

    lu et approuvé Monsieur Villach !

  • Par Paul Villach (xxx.xxx.xxx.150) 2 octobre 2008 15:04
    Paul Villach

    @ Anka

    "En résumé, je vous trouve bien désabusé, surtout en ce qui concerne l’administration, qui n’est pas toujours (je serais tentée de dire que c’est même assez rare, mais je n’ai enseigné que dans une trentaine d’établissements) telle que la décrit votre article, fort heureusement. Et je trouve également dommage que vous ne mentionniez pas le fait que si l’on en est arrivé à de telles extrémités dans certains établissements (à savoir dénier le droit d’exclure un élève à un professeur a priori), c’est aussi parce que certains en abusaient : si, si, vous savez, ceux qui se permettent d’envoyer en retenue un élève sans fournir de travail aux surveillants (les considérant comme des sous-fifres), de renvoyer un élève sans même donner de motif à l’administration, ceux qui ne prennent jamais rendez-vous avec les parents parce que bon "ça fait des heures supp’", n’en discutent pas avec le CPE, etc..... J’aime ce métier et j’ai un grand respect pour la plupart de mes collègues, mais des professeurs qui se comportent ainsi, j’en connais aussi beaucoup. Donc, sur ce plan, l’analyse me semble manquer quelque peu de nuance.
    "

    1- Il va de soi que nous n’avons pas la même expérience et que nos points de vue sur l’administration diffèrent. Ce qui ne diffère pas, en revanche, c’est ce type d’argumentation que vous tenez ci-dessus et qui est un copié/collé de celle que peut tenir cette bonne administration au secours de laquelle vous courez avec raison. Elle en a bien besoin !

    2- Je me réfère, moi, à un texte et à son application (circulaire n° 2000-105 du 11 juillet 2000) et non à des ragots. Vous, vous accusez des collègues que vous avez pu rencontrer, je n’en doute pas. Ils ne s’en sont pas tenus à la procédure qu’impose une exclusion ponctuelle de cours. C’est possible ! Ils auraient été sans doute bien en peine de la découvrir dans un livret d’accueil de pré-rentrée :1- Relevé d’un fait précis grave : non respect des règles de la classe ou injure ; 2- Accompagnement de l’élève au bureau de la vie scolaire par un délégué d’élèves : pas comme le professeur Marin d’ "Entre les murs" ! 2- Rapport circonstancié au chef d’établissement identifiant le fait précis et non livrant des impressions ; 3- réintégration en classe de l’élève mais après lettre d’excuses et d’engagement à respecter les règles de la classe (BO 4 novembre 1999.).

    3- Il m’a été donné de rencontrer des chefs d’établissement qui refusaient de demander cette lettre à l’élève transgresseur. J’en ai même connu un qui a avalisé une lettre d’injures d’un énergumène qui avait déjà été renvoyé d’un collège par un conseil de discipline pour l’agression physique d’un professeur !!! Attention, c’était dans un collège paisible qui n’avait rien à voir avec celui d’ "Entre les murs" ; comparé à ce dernier, c’était un paradis ! Voyez qu’on n’a pas la même expérience !
    Dans ce cas, il importe de ne pas faiblir : pas de lettre ? Pas de réintégration dans la classe ! Je l’ai pratiqué... figurez-vous, toujours avez succès ! Le chef d’établissement cède ou alors sort le grand jeu et emploie les grands moyens. Il ne faut pas craindre l’affrontement quand on aime un métier qu’on voit avili à ce point. Et puis qu’a donc à apprendre un professeur à un élève qui pratique l’injure à son égard, et surtout quand il est soutenu par une administration-voyou ?

    4- Puisqu’il vous faut des preuves, je vous recommande mon dernier livre, "Un blâme académique flatteur" (2008). Je pense que vous tomberez de votre chaise ! Ce n’est pas un récit à l’eau de rose à la façon d’"Entre les murs" ! Vous voulez en savoir plus sur le territoire français : j’ai un autre ouvrage à vous proposer : "Les infortunes du Savoir sous la cravache du Pouvoir  : une tragicomédie jouée et mise en scène par l’Éducation nationale" (2003). Rassurez-vous, ces livres n’ont toujours pas été portés à l’écran et ne risquent pas de l’être.

    5- Soyez persuadée cependant que ce sont les professeurs qui ne se couchent pas qui rendent service à tous ceux qui se couchent ! Mais, c’est vrai, les premiers doivent se passer de la gratitude des seconds.

    6- Il va de soi que l’administration à intérêt à entretenir l’ignorance des profs sur la procédure à tenir, pour les raisons stratégiques que j’ai évoquées dans mon article. Oui, pratiquer le carton rouge comme sur un terrain de football, bouleverse les habitudes d’une administration qui paraît vous avoir donné bien des satisfactions, ce dont je me réjouis.

    7- J’apprécie cependant que vous entendiez faire savoir que vous aimez ce métier. Convenez que la meilleure façon de l’aimer est de faire en sorte que son exercice soit le plus efficace possible. Mais la situation est aujourd’hui gravissime. En ce sens, le film "Entre les murs" est bienvenu pour le montrer aux Saint-Thomas qui ne croient que ce qu’ils voient. Il doit être utilisé, non pour le discrédit du service public d’Éducation, comme j’en ai émis l’hypothèse en fin d’article sur ce film, lundi 29 septembre, en vue de gagner les esprits à une privatisation, mais pour identifier les folles impérities qu’il révèle, et les méthodes pour y rémédier.

    8- Il est entendu - pour qu’il n’y ait pas de malentendu ! - que l’élève transgresseur peut être blanc, noir, rouge ou jaune, appartenir aux HLM de banlieues ou aux villas cossues. La tentation de la transgression n’est pas propre à une ethnie ou à un groupe social : elle s’insinue partout dès lors qu’on sait pouvoir bénéficier d’une totale impunité. 
    Voyez donc ces beaux messieurs de l’Élysée, bien propres sur eux, qui ont " écouté" illégalement tant de citoyens et qui, dans " l’affaire des écoutes téléphoniques de l’Élysée", viennent hier d’être définitivement condamnés par la cour de cassation pour "une faute personnelle" et non pas pour "une faute non détachable du service" : je vous renvoie à l’article que je viens de publier hier à ce sujet. Une administration-voyou, voyez-vous, ça existe ! Il suffit que l’impunité soit promise à ses agents pour en faire des hommes de main ! Paul Villach

  • Par TSS (xxx.xxx.xxx.50) 2 octobre 2008 13:46

    quand j’etais au "bahut" il y a bien longtemps le pertubateur etait exclu de la classe sans aucun etat d’ame et

    dirigé directement vers le bureau du directeur !!

    la sanction de base etait la retenue le soir à l’etude(17 à 19 h) avec exercices de maths à la clé(le dirlo etait un

    ancien prof de maths) !! c’etait du soutien scolaire avant l’heure...

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