Le management peut être défini comme un ensemble de moyens et de techniques mis en oeuvre dans une entreprise pour optimiser son organisation et ses ressources, notamment humaines, généralement dans le but d’une meilleure efficacité.
L’origine de ces méthodes est à rechercher dans l’organisation scientifique du travail (OST) qui est à la base de la révolution industrielle du XX ème siècle et dont les principes ont été développés, entre autres, par Adam Smith puis par Frederick Taylor, qui a donné son nom au « taylorisme ». Plus récemment cette conception du travail appliquée dans les usines automobiles Toyota est devenu le « toyotisme » comme à une époque antérieure, quoique dans un contexte économique un peu différent, on a pu parler de « fordisme ». On connait le sort que Charlie Chaplin a réservé aux méthodes stakhanovistes exposées dans son film de 1936, « Les temps modernes », cette critique acerbe des gains d’efficacité exigés par l’industrialisation moderne.
Mais, curieusement, il semble qu’aucun de nos contemporains n’ait retenu la leçon de ce film, sans doute trop ancien pour toutes les personnes qui se veulent à présent modernes, et notamment pour tous ces gestionnaires zélés qui concoctent avec leurs DRH (Direction des Ressources Humaines) ce qu’elles appellent perversement des plans « sociaux », pour indiquer que grâce au management, mais sans ménagement, ils peuvent s’autoriser à mettre des gens au chômage dans le but de rassurer les actionnaires et d’augmenter la rentabilité. Depuis des dizaines d’années que ces techniques délic-tueuses opèrent des ravages dans nos sociétés (dépressions, suicides, absentéisme, maladies psychosomatiques, etc.) cela n’a pas empêché la plupart de ces adeptes sectaires de persévérer toujours davantage dans la voie de l’ hyperrationalité productiviste qui cependant n’a réussi qu’à renforcer l’abrutissement des individus et la faiblesse des entreprises. La volonté tenace de quelques rares critiques éclairés n’y a rien fait, et l’on en arrive aujourd’hui à des enquêtes menées sur une vaste échelle pour tenter soi-disant de comprendre le malaise pourtant évident qui frappe depuis longtemps beaucoup de milieux professionnels.
Je fais référence à un article récent du Monde paru le 14.12.09 sous le titre : « La grande enquête sur le stress accable France Télécom ». Dans celui-ci j’ai pu lire que suite à la récente vague de suicides dans cette entreprise un rapport vient d’être établi par un cabinet d’expertise qui a proposé un questionnaire aux 102 000 salariés de ce groupe auquel 80 000 personnes ont répondu. Et qu’est-ce que cette mirobolante enquête (peut-être une des plus vastes réalisées en France) nous apporte ? Eh bien je vais vous le dire, cher citoyen, parce que vous ne pourriez probablement jamais le deviner vous-même, sauf si vous êtes vraiment très très intelligent : il y avait une « ambiance de travail tendue, voire violente » (sic). Après cette fracassante révélation qui a bouleversé ma compréhension de ces phénomènes, je vous en relate d’autres qui sont encore plus hard : il y avait des « conditions de travail difficiles » et « des relations sociales dégradées ». (re sic). Je pense qu’à présent vous êtes littéralement abasourdis devant cette clairvoyance digne de celle de Madame Soleil en ce qu’elle donne enfin à ces phénomènes un éclairage nouveau stupéfiant de perspicacité, abyssal de profondeur, et surtout très moderne.
La vérité nue est pourtant que l’immense majorité des méthodes de management soi-disant rationnelles ne se sont justement jamais sérieusement intéressées à la manière réelle dont les êtres humains vivent , se parlent, pensent, ressentent et travaillent, ce qui n’est pas du tout rationnel, et que la science qu’elles invoquent si facilement n’est une fausse science visant à réduire l’humain au rang d’objet fabriqué ou de machine dans le but d’une hyperproductivité à « flux tendus ». L’ordinateur et sa « pensée » binaire, qui est une non pensée absolue, servent de modèle indépassable à tous ces technocrates incultes qui se retrouvent toujours surpris, et incapables de comprendre, quand les femmes et les hommes dont ils ont la charge se mettent à réagir de façon réellement humaine, c’est-à-dire à se révolter face à l’esclavagisme auquel on voudrait les soumettre, souvent au péril de leur santé et même de leur vie. Le mépris, la compétition acharnée, la soif de pouvoir ou d’argent et l’écrasement de l’autre semblent les seuls moteurs de leur gestion des ressources humaines, comme si le fait d’accoler le mot gestion à celui d’humain n’était pas déjà en soi un grossier oxymore.
Qu’il faille aujourd’hui commanditer de coûteuses études ou de savants sondages pour savoir comment et pourquoi le management des entreprises a lamentablement échoué depuis si longtemps dans nos sociétés ultra libérales obsédées de rentabilité, de marketing et de productivité, qui grâce à cela courent à plus ou moins long terme vers leur faillite inévitable, est pour le moins paradoxal et certainement inutile. Mais c’est le signe indubitable de l’ impéritie coupable de ces managers qui se complaisent dans une incompréhension totale des phénomènes humains et sociaux les plus élémentaires. Car c’est un fait notoire que dans la plupart des entreprises, les méthodes de sélection et de management obscurantistes actuellement en vigueur ignorent superbement les bases du lien interhumain, tout particulièrement l’importance de la confiance, de l’estime de soi et d’autrui dans les relations, du respect de la compétence, des processus d’identification professionnelle qui concourent à renforcer ou affaiblir l’identité individuelle et groupale, ainsi que la question des enveloppes du soi. Au nom d’un pseudo modernisme compétitif et conquérant la plupart de ces managers à l’enflure narcissique géante qui sortent confits en certitudes de leurs écoles de commerce ou de management sont en réalité des modèles de bêtise insondable et d’absence de bon sens basique. Des crétins.
C’est pourquoi partout où cela est possible chacun a le légitime devoir de se révolter contre ces méthodes et de refuser que ces pervers qui dirigent avec tant d’ irresponsabilité puissent rester à la place qu’ils occupent de façon si peu efficace et surtout si nocive pour la société. Avec pour finir juste la question qui fâche et qu’il ne faut surtout pas poser : à votre avis, cher citoyen, qui paye ces études, ces enquêtes ou ces sondages, sans oublier les dommages collatéraux, physiques et psychiques ?

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