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« Les prédateurs sexuels » sur France 2 : l’information extorquée et ses risques

« Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée », disait Musset, et une information, donnée ou extorquée. On s’en veut de devoir enfoncer des portes ouvertes, mais certains l’ignorent encore. L’enquête « Les prédateurs sexuels  » réalisée par l’Agence Capa pour le compte de France 2 qui la diffuse mardi 6 avril 2010, permet de prendre la mesure de cette distinction vitale entre les deux variétés d’information. Elle bouscule les dogmes de la mythologie chère à la profession journalistique et on comprend qu’elle s’en émeuve.

L’information, un droit et une guerre pour le faire respecter
 
Un premier dogme fait de l’information un droit dont les journalistes seraient les garants en démocratie. Seulement ce droit n’est nullement respecté. Pour l’être, il faut même que l’information soit d’abord une guerre. Individus et groupes ne livrent volontairement d’eux-mêmes que ce qui n’est pas susceptible de nuire à leurs intérêts. Chacun d’eux met en œuvre une stratégie publicitaire afin d’offrir de lui l’image la plus flatteuse par un usage de leurres appropriés et autres « éléments de langage » destinés à livrer de la réalité la représentation la plus favorable à ses intérêts. Or, l’information du citoyen ne peut se limiter à ces hagiographies édifiantes.
 
Le réseau pédoclaste sur lequel l’Agence Capa a enquêté pour France 2, n’aurait, à l’évidence, jamais livré volontairement la moindre information risquant de le mettre en danger. L’information donnée volontairement par interview ou questionnaire ne pouvait être la voie à suivre pour tenter d’en avoir une représentation fidèle. Seule l’information extorquée permettait d’obtenir à l’insu et/ou contre le gré des pédoclastes une description de leur conduite. L’usage de la caméra cachée n’est qu’un outil associé à la méthode du quiproquo par laquelle les journalistes de l’Agence Capa égarent leurs interlocuteurs sur leur identité. Ce procédé est une variante de la technique de l’infiltration pratiquée par tous les services de renseignements du monde : la série de France 2 la revendique d’ailleurs en se nommant «  Les infiltrés ». En se faisant passer pour un pédoclaste, le journaliste est admis comme un membre du groupe : il fait ainsi tomber les préventions et les défenses que ses interlocuteurs opposent par prudence à toute intrusion extérieure. Ceux-ci se livrent dès lors à lui sans masque.
 
Certains journalistes crient à la tromperie, à l’abus de confiance. Seulement y a-t-il un autre moyen que l’information extorquée pour découvrir qu’un iceberg ne se réduit pas à la seule masse de glace émergée ? Car la part immergée est incomparablement plus volumineuse. Mais pour s’en rendre compte, encore faut-il plonger la tête sous l’eau et aller voir cette masse gigantesque cachée. L’illusion de l’iceberg rend assez bien compte des parts d’informations que les individus et groupes montrent et dissimulent.
 
L’influence exercée par l’information révélée ou dissimulée 
 
Un second dogme mis à mal par cette émission est la dénégation de l’influence qu’exerce obligatoirement une information, qu’on la dissimule ou la révèle. La profession journalistique a même inventé un fantôme, « le texte ou discours informatif  », repris sans discernement par l’École pour tromper ses élèves. Ce texte ou discours informatif est censé n’avoir aucune visée d’influence. Un inspecteur général pédagogique, directeur des écoles et des lycées et conseiller de ministres, sous la Droite et la Gauche, s’est fait le chantre de cette grossière erreur dans un de ses ouvrages dès 1989 ! (2) Malheureusement, prétendre n’exercer aucune influence dans une relation d’information est rigoureusement impossible : qu’on observe ce qui se passe quand un chien survient sur le territoire d’un autre ! Il en est de mêmes des relations humaines : qu’on parle ou se taise, qu’on livre une information ou qu’on la garde secrète, on ne peut pas ne pas influencer ses interlocuteurs.
 
En enquêtant sur un réseau de pédoclastes, les journalistes de l’Agence Capa ont accédé à des informations qui ont modifié leur propre représentation de la réalité qui les entoure : ils ont été les premier à en être influencés et jusqu’à la dernière extrémité puisqu’ayant approché des individus qui faisaient des mineurs leur gibier sexuel, ils ont été irrémédiablement condamnés à adopter l’une des deux conduites suivantes et elles seules :
- ou ils taisaient ce qu’ils avaient vu et dans ce cas, ils se faisaient les complices de ces délinquants, en commettant le délit prévu à l’article du Code Pénal 434-3 qui fait obligation d’informer les autorités judiciaires et administratives à toute personne « ayant eu connaissance d’atteintes sexuelles infligées à un mineur de quinze ans » ;
- ou ils informaient les autorités conformément à la loi.
 
Le journaliste et le citoyen
 
Un journaliste du quotidien Le Monde (1), s’insurge vertueusement contre la seconde conduite adoptée par France 2 qui a permis d’arrêter ces pédoclastes soupçonnés, et avance pour justifier son point de vue deux arguments : 1- le journaliste jouit du droit de protéger ses sources qui garantit avec la sécurité de celles-ci l’accès à des informations secrètes. Et 2- les journalistes ne sont pas des auxiliaires de police.
 
Cette position est très proche de celle du ministre cardinal de la Congrégation des prêtres au Vatican qui, en 2001, félicitait l’évêque de Bayeux-Lisieux après sa condamnation à 3 mois de prison avec sursis pour n’avoir pas dénoncé à l’administration civile un prêtre pédoclaste de son diocèse qui venait d’être lui-même condamné à 18 ans de prison (2). Or, pour avoir le droit de protéger ses sources et n’être pas auxiliaire de police, un journaliste, comme un évêque, n’en reste pas moins un citoyen soumis aux lois de son pays. Et, dans le cas particulier des atteintes sexuelles infligées à des mineurs, la loi fait de leur dénonciation un devoir.
 
Cette affaire devrait conduire la profession journalistique a réviser sa mythologie. Puisque l’information donnée fait l’objet aujourd’hui d’une stratégie élaborée qui offre des individus et des groupes les images le plus édifiantes, le journaliste se condamne à jouer l’attaché de presse, s’il se contente de les relayer à son tour et qu’il ne pratique pas l’information extorquée avec ses contraintes légales. Sans aller jusqu’aux méthodes violentes que la loi condamne, l’information extorquée reste accessible par l’enquête critique méthodique et la ruse avec par exemple l’infiltration. D’autre part, sauf à refuser d’explorer la délinquance qui gangrène la vie d’un pays, le journaliste doit savoir que l’information qu’il obtient ainsi, peut le rappeler à ses devoirs de citoyen. La relation d’information est soumise à la loi d’influence. Il n’y a pas plus de possibilité de lui échapper que les êtres et les choses n’en ont de se soustraire sur terre à la loi de la pesanteur. Paul Villach
 
(1) Yves Bordenave, « Les journalistes ne sont pas des auxiliaires de police  », Le Monde, 02.04.2010.
(2) A. Boissinot, M.-M. Lasserre, « Techniques du Français  », tome 1, Éditions B.-Lacoste, 1989.
(3) Paul Villach, « La crise pédoclaste, un regard sur l’exercice de l’autorité dans l’Église catholique  », AgoraVox, 2 avril 2010.
 



par Paul Villach mardi 6 avril 2010 - 121 réactions
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Les réactions les plus appréciées

  • Par JL (---.---.---.152) 6 avril 2010 11:20
    JL

    J’approuve les posts de Voris et Fergus. J’ajoute que cette façon de faire et qu’ils dénoncent me paraît perfide et mener à terme à une privatisation de la police.

    D’autre part, il me semble que Paul Villach souffre d’un scotome provoqué par la trop grande place qu’occupe dans son esprit la distinction entre information donnée et information extorquée. Dans les médias, il n’y a JAMAIS d’information extorquée, il n’y a que le signifiant, à savoir , ce qui est donné à voir, à entendre, à lire.
     
    Le signifiant est donc en soi une information qu’il convient de décoder correctement. La distinction de Paul Villach érigée en principe est totalement réductrice : il n’y a que celui qui extorque l’information qui est suceptible de faire la distinction. Dès que cette info est rapportée à un tiers, elle change de nature.

    Par exemple si quelqu’un regarde par le trou de la serrure, il extorque une info. Mais s’il raconte ce qu’il a vu, alors ce qu’il transmet n’est plus une info extorquée.

    Je ferai un parallèle avec la TV réalité : les producteurs s’évertuent à nous faire croire que ce serait un genre différent, une sorte de spectacle extorqué. Nous savons bien ce qu’il en est : il y a toujours une part scénarisée. De même, les journaux télévisés sont depuis maintenant un demi siècle, organisés comme des Dramatiques. Les journaux télévisés ne fournissent pas une information : ils satisfont, ou plus exactement ils saturent notre soif naturelle d’information.

  • Par Sébastien (---.---.---.130) 6 avril 2010 10:54
    Sébastien

    Ce qui est assez inquietant dans cette enquete, c’est la facilite avec laquelle le journaliste a pu rencontrer des pedophiles en se faisant passer pour une gamine de 12 ans. Il aurait ete contacte par des centaines d’individus. Question : que fait la police ? Je ne sais pas si ces methodes leurs sont autorisees mais si non, cela devrait faire partie de leur arsenal.

    Concernant la denonciation : le journaliste n’en reste pas moins un citoyen et face a ces actes absolument ignobles, comment ne pas informer les autorites ? Et je ne crois pas que cela fasse d’un journaliste « un auxiliaire de police ».

  • Par DESPERADO (---.---.---.69) 6 avril 2010 13:04

    Les prédateurs sexuels sur france2, 

    suivi de « Polanski , »un réalisateur formidable."
  • Par Voris (---.---.---.178) 6 avril 2010 10:23

    C’était à la police de faire ce travail d’infiltration et d’enquête et non à des journalistes. La police n’en a pas les moyens (juridiques ou matériels) et il semble que France 2 aient ces moyens : c’est le monde à l’envers ! 

    Il faut savoir ce que l’on veut : lutter efficacement contre la délinquance ou faire du spectacle. Sarkoy, lui-même, ne se prive jamais de faire du spectacle sur le thème de la sécurité mais pourquoi ne pas plutôt permettre à la police de faire un vrai travail ? Au lieu de supprimer des postes et d’affecter les personnels qui restent aux quotas de PV, à sa garde personnelle (pléthorique) et à la surveillance (prioritaire !) des quartiers aisés.

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