Étant en pleine lecture des Raisins de la Colère, chef-d'oeuvre passionnant relatant un pan encore trop méconnu de l'histoire américaine, je ne peux m'empêcher de penser que plus de soixante-dix ans après sa publication, le roman de Steinbeck est plus que jamais d'actualité.
L'oeuvre
Publiée en 1939, l'oeuvre retrace le destin d'une famille de l'Oklahoma, expulsée de ses terres par les difficultés économiques du "new world order" (à écouter, The Ghost of Tom Joad par Bruce Springsteen) après le fameux Dust Bowl, cette tempête de poussière qui ravagea les récoltes de la région des grandes plaines durant la grande dépression. Cette histoire, commune à plus de trois millions de fermiers, raconte en particulier leur migration vers l'Ouest où les attendent famine et pauvreté, à mille lieues des promesses d'enrichissement pécuniaire et d'abondance.
Le roman permet à Steinbeck de partager un regard critique vis à vis des bouleversements dans le monde agricole, de plus en plus instrumentalisé et déshumanisé pour tirer des terres le maximum de profit. Il réalise alors une fresque alarmante en commençant par le début de cette transformation jusqu'aux conséquences engendrées par celle-ci de façon toute à fait passionnante par le biais du regard naïf des Joad.
En phase avec notre époque
Au-delà de ce "microcosme", penchons-nous par exemple sur l'histoire plus récente et en particulier sur les pays qui ont pris en exemple ce modèle économique aux conséquences parfois désastreuses. Je pense notamment au monde même de l'industrie, qui à force de multiples rachats et délocalisations ont vu germer un chômage qui continue de s'enraciner et semble impossible à exterminer, avec toujours cette même recherche du profit. Je ne suis pas un expert en la matière, mais il ne me semble pas utile d'en être un pour m'alarmer face à un tel constat ; celui où l'enrichissement de quelques-uns prend une plus grande importance que le bien-être du plus grand nombre.
D'autant plus lorsque, comme l'auteur le décrit si bien dans le livre, le résultat attendu est généré non pas sur des biens matériels mais sur un alignement de chiffres, un fantôme, une abstraction basée sur ce qui n'a pas encore été produit. Un profit destiné à quelques propriétaires pour qui les employés sont un nombre à diminuer le plus possible, celui-ci faisant également partie du dénominateur des bénéfices engendrés.
Dans de nombreuses oeuvres de science-fiction, nous pouvons lire la peur de l’homme vis à vis de l’intelligence artificielle, très souvent actrice d’une guerre entre les deux camps constitués, d’une part de l’homme, et d’autre part des machines. Je ne peux, personnellement, pas m’empêcher de faire le lien entre cette peur et celle que l’on peut ressentir à la lecture de certains chapitres du livre de Steinbeck ; je pense surtout à la déshumanisation évoquée plus haut, ce recul de l’homme face à l’homme pour le réduire à un nombre, un pourcentage, une approximation chiffrée. Cette froideur que l’on retrouve dans les machines dès lors qu’elles sont commandées par des hommes à la recherche perpétuelle d’argent, nés dans l’atmosphère d’une société qui entretient cette idée selon laquelle nous ne pouvons pas vivre sans. Celle qui entend bien nous nourrir de cette crainte de l’appauvrissement en laissant les SDF dans la rue, en nous prônant l’enrichissement grâce à laquelle nous pouvons nous rendre nous-même dépendants de choses inutiles à la vie quotidienne.
Steinbeck ne cesse de mettre l’accent sur la perte de ce lien avec la terre, ce rapport entre ceux qui cultivent et le sol qui se laisse cultiver, au détriment d’un ère nouvelle, celle de l’automatisation. Celle qui permet de récupérer beaucoup plus d’argent avec cinq hommes et cinq machines qu’avec cent familles réunies, sur une même terre. La perte de ce lien, que nous vivons chaque jour en nous enfermant un peu plus dans notre utopie de la toute-technologie, contribue à élargir ce fossé entre les origines de l’homme et sa déshumanisation.
L’auteur évoque inlassablement cette façon avec laquelle cette société nouvelle n’a cessé de pomper chaque centime de ces familles en exode, avec le même regard que nous aurions aujourd’hui sur le monde dans lequel nous vivons. Pour reprendre l’excellent article de Bonneric, Le Conte des Mille-et-un Euros, c’est ce même sentiment que retrouvent à chaque fin de mois cinq millions de personnes ; celui de vivre uniquement pour rendre l’argent avec lequel ils sont payés.
Et maintenant ?
Je ne peux pas m’empêcher, au fil des analogies entre cette oeuvre et le regard que je porte sur le monde, de me demander si celui-ci n’est pas faussé par le flux d’informations diverses qui proviennent de partout à une vitesse folle. Une sorte d’overdose de l’information, d’une obligation constante à ouvrir l’oeil et à avoir un regard critique pour ne pas me faire piéger comme l’ont été les membres de la famille Joad. Comme une peur d’avoir en commun cette même naïveté qui ferait de moi une cible aussi facile qu’eux, qui remettrait en question ma liberté de penser.
Suis-je aussi libre que cette famille d’Oklahoma, qui après avoir traversé les immenses étendues américaines, s’est retrouvée piégée par un manque de liberté intimement lié à un rapport trop grand avec l’argent ?
De la même manière que l’on peut posséder injustement des terres au détriment de la vie des autres, peut-on posséder les esprits de tout un peuple pour en tirer des bénéfices pécuniaires ?

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21 ans, actuellement étudiant en prépa scientifique. Intéressé par l'actualité.
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