Je ne me prends pas pour Julien Clerc. Je n’ai pas envie de vanter les charmes de Sophie Marceau ou d’une autre actrice dotée des mêmes avantages. Je me demande seulement pourquoi, en été, même les médias les plus sérieux éprouvent le besoin de nous expliquer l’amour, d’analyser la séduction et de mesurer l’influence du soleil sur la libido.
Pourquoi ces choses capitales de l’existence, les coeurs, les corps, les relations complexes des uns et des autres, les musiques intimes, l’alchimie des sentiments sont-ils seulement, et de manière tellement superficielle, abordés par les médias au cours de cette saison alanguie, ralentie où le monde et la France semblent se mettre en suspens et comme en attente de la vraie vie ? Parce que, relevant du for interne et de l’histoire personnelle, ils ne seraient pas dignes d’occuper les pages des quotidiens et des hebdomadaires durant l’année, quand les esprits sérieux et les responsabilités commandent ? Il me semble qu’en effet le bonheur, le terreau pourtant fondamental d’une destinée réussie, le fil paisible des jours, tout ce qui se rapporte à l’humain pèsent peu en face des statuts, des personnages, des missions, de la gravité et du sérieux avec lesquels il est de bon ton de se mouvoir, de l’immensité des tâches et de la touche de vanité surtout virile qui accompagne n’importe quelle activité. Cette relégation de l’univers profond et personnel juste bon à remplir le vide de l’été ne me paraît d’ailleurs pas sans incidence sur la politique elle-même qui ne pourrait que se grandir, se hausser à hauteur d’hommes, en se souciant de ce qui donne du sens et de la dignité à un parcours, n’importe lequel : le respect qu’on lui octroie et le souci qu’on a de sa qualité. J’incline à croire que notre évaluation est trop pauvre qui focalise sur l’économique et le financier sans comprendre qu’en amont d’eux, des histoires et des familles en dépendent dans leur substance la plus immatérielle. Avant la lutte des classes, il y a l’inégalité des joies.
Ces pensées me sont venues parce que depuis quelques semaines une interrogation fondamentale n’a pas cessé d’être formulée : monokini ou non, seins nus ou pas ? Il y a eu la vogue, sur le sable, près des vagues, de ces jeunes ou vieilles femmes, dévoilant le haut sans montrer le bas. Les esthétiques étaient diverses, voire contrastées. Mais les poitrines s’exposaient, impudentes, imprudentes, négligées ou non. Des visages arboraient un air de fierté, d’autres d’indifférence calculée. Il s’agissait de faire comme tout le monde ou de satisfaire le regard d’autrui avec la part de soi qu’on estimait la plus tentante. Il y avait du défi, de l’audace ou de la provocation, il y avait aussi du conformisme et du grégarisme. Demeurait pourtant une cohorte substantielle de femmes qui ne se laissaient pas aller et qui gardaient sur elles ce soutien-gorge si conservateur. Jetant un coup d’oeil à droite ou à gauche, tentées peut-être, elles restaient cependant avec le secret bien gardé de leur poitrine, obligeant ceux qui passaient à faire des supputations, là où les autres libérées de leur carcan autorisaient des certitudes.
Mais quel changement subit, quel reflux après le flux de l’exhibition vulgaire, quel retournement, suscités par un rapport avec autrui et avec soi sans commune mesure avec ce qu’il était devenu ! Qu’il ait fallu un tel délai, des psychologues pour aboutir à cette évidence qu’on tuait le désir en montrant, qu’on sacrifiait l’élaboration de l’amour en ne cachant pas, pour percevoir que le secret n’était pas l’ennemi de la sensualité mais son allié et que le corps avait besoin d’être vu mais aussi deviné, dépasse l’entendement. Qu’il faille rappeler cette banalité que, comme la nudité complaisamment présentée en famille au nom de la liberté, l’offrande publique d’une poitrine ne constitue pas un acte neutre mais qu’elle induit un certain nombre de mécanismes obscurs pour les proches et guère élégants pour les tiers, révèle à quel point un certain progressisme a longtemps frappé. Il valait mieux se conformer à la mode que respecter les équilibres subtils du désir, du secret et du corps. Plutôt tout perdre en dévoilant tout que répudier les canons modernistes en sauvegardant les ombres et les clartés, en conciliant le présent transparent avec l’avenir à découvrir. Une société se juge aussi à la manière dont elle se comporte en public - au mode désinvolte ou grave qu’elle utilise pour afficher l’intime.
J’entends ici ou là la réplique sempiternelle sur le retour de l’ordre moral, l’entrave intolérable causée à la libération des moeurs avec notamment l’emprise des magazines féminins qui obligent à confondre la vie privilégiée de leurs élues avec le destin de toutes. Je n’ai jamais détesté, pour ma part, l’ordre et la morale et si la notion d’ordre moral est historiquement connotée, je préfère l’ordre et sa moralité possible au désordre et son immoralité probable. Tous les désordres ne sont pas créateurs et il est des ordres qui ne sont pas étouffants. Que nous ayons cette satisfaction de voir une évolution qu’on croyait irrésistible freinée, voire arrêtée constitue un bienfait dont je ne surestime pas l’importance, appliqué qu’il est à l’été, aux seins nus, au désir. Il n’empêche.
Pour moi, c’est un plaisir de vacances.

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